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Author: Antoine Amarilli <a3nm@a3nm.net>
Date:   Tue, 13 Aug 2019 01:54:39 +0200

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diff --git a/test/corneille_clitandre b/test/corneille_clitandre @@ -0,0 +1,3247 @@ +N’en doute plus, mon cœur, un amant hypocrite + +Feignant de m’adorer, brûle pour Hippolyte : + +Dorise m’en a dit le secret rendez-vous + +Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ; + +Et pour les y surprendre elle m’y doit conduire, + +Sitôt que le soleil commencera de luire. + +Mais qu’elle est paresseuse à me venir trouver ! + +La dormeuse m’oublie, et ne se peut lever. + +Toutefois, sans raison J’accuse sa paresse : + +La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse : + +Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, + +Ont troublé mon repos avant le point du jour : + +Mais elle, qui n’en fait aucune expérience, + +Etant sans intérêt, est sans impatience. + +Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci, + +Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ; + +Viens en hâte affermir ton indigne victoire ; + +Viens t’assurer l’éclat de cette infâme gloire ; + +Viens signaler ton nom par ton manque de foi. + +Le jour s’en va paraître ; affronteur, hâte-toi. + +Mais, hélas ! cher ingrat, adorable parjure, + +Ma timide voix tremble à te dire une injure ; + +Si j’écoute l’amour, il devient si puissant, + +Qu’en dépit de Dorise il te fait innocent : + +Je ne sais lequel croire, et j’aime tant ce doute, + +Que j’ai peur d’en sortir entrant dans cette route. + +Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas + +De plus grand heur pour moi que d’y perdre mes pas. + +Ah, mes yeux ! si jamais vos fonctions propices + +À mon cœur amoureux firent de bons services, + +Apprenez aujourd’hui quel est votre devoir : + +Le moyen de me plaire est de me décevoir ; + +Si vous ne m’abusez, si vous n’êtes faussaires, + +Vous êtes de mon heur les cruels adversaires. + +Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, + +Dissiper une erreur si chère à mon amour, + +Puisqu’il faut qu’avec toi ce que je crains éclate, + +Souffre qu’encore un peu l’ignorance me flatte. + +Mais je te parle en vain, et l’aube, de ses rais, + +A déjà reblanchi le haut de ces forêts. + +Si je puis me fier à sa lumière sombre, + +Dont l’éclat brille à peine et dispute avec l’ombre, + +J’entrevois le sujet de mon jaloux ennui, + +Et quelqu’un de ses gens qui conteste avec lui. + +Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte + +Que tu puisses l’entendre à travers cette porte. + +Ce devoir, ou plutôt cette importunité, + +Au lieu de m’assurer de ta fidélité, + +Marque trop clairement ton peu d’obéissance. + +Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance ; + +Que retiré du monde et du bruit de la cour, + +Je puisse dans ces bois consulter mon amour ; + +Que là Caliste seule occupe mes pensées, + +Et par le souvenir de ses faveurs passées, + +Assure mon espoir de celles que j’attends ; + +Qu’un entretien rêveur durant ce peu de temps + +M’instruise des moyens de plaire à cette belle, + +Allume dans mon cœur de nouveaux feux pour elle : + +Enfin, sans persister dans l’obstination, + +Laisse-moi suivre ici mon inclination. + +Cette inclination, qui jusqu’ici vous mène, + +À me la déguiser vous donne trop de peine. + +Il ne faut point, monsieur, beaucoup l’examiner : + +L’heure et le lieu suspects font assez deviner + +Qu’en même temps que vous s’échappe quelque dame… + +Vous m’entendez assez. Juge mieux de ma flamme, + +Et ne présume point que je manque de foi + +À celle que j’adore, et qui brûle pour moi. + +J’aime mieux contenter ton humeur curieuse, + +Qui par ces faux soupçons m’est trop injurieuse. + +Tant s’en faut que le change ait pour moi des appas, + +Tant s’en faut qu’en ces bois il attire mes pas : + +J’y vais… Mais pourrais-tu le savoir et le taire ? + +Qu’ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire ? + +Tu vas apprendre tout ; mais aussi, l’ayant su, + +Avise à ta retraite. Hier, un cartel reçu + +De la part d’un rival… Vous le nommez ? Clitandre. + +Au pied du grand rocher il me doit seul attendre ; + +Et là, l’épée au poing, nous verrons qui des deux + +Mérite d’embraser Caliste de ses feux + +De sorte qu’un second… Sans me faire une offense, + +Ne peut se présenter à prendre ma défense : + +Nous devons seul à seul vider notre débat. + +Ne pensez pas sans moi terminer ce combat : + +L’écuyer de Clitandre est homme de courage, + +Il sera trop heureux que mon défi l’engage + +À s’acquitter vers lui d’un semblable devoir, + +Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir. + +Ta volonté suffit ; va-t’en donc, et désiste + +De plus m’offrir une aide à mériter Caliste. + +Vous obéir ici me coûterait trop cher, + +Et je serais honteux qu’on me pût reprocher + +D’avoir su le sujet d’une telle sortie, + +Sans trouver les moyens d’être de la partie. + +Qu’il s’en est bien défait ! qu’avec dextérité + +Le fourbe se prévaut de son autorité ! + +Qu’il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes ! + +Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes ! + +Il y va cependant, le perfide qu’il est ! + +Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît ; + +Et ses lâches désirs l’emportent où l’appelle + +Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle. + +Je n’en puis plus douter, mon feu désabusé + +Ne tient plus le parti de ce cœur déguisé. + +Allons, ma chère sœur, allons à la vengeance, + +Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance ; + +Allons, et sans te mettre en peine de m’aider, + +Ne prends aucun souci que de me regarder. + +Pour en venir à bout, il suffit de ma rage ; + +D’elle j’aurai la force ainsi que le courage ; + +Et déjà, dépouillant tout naturel humain, + +Je laisse à ses transports à gouverner ma main. + +Vois-tu comme, suivant de si furieux guides, + +Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, + +Et comme de fureur tous mes sens animés + +Menacent les appas qui les avaient charmés ? + +Modère ces bouillons d’une âme colérée, + +Ils sont trop violents pour être de durée ; + +Pour faire quelque mal, c’est frapper de trop loin. + +Réserve ton courroux tout entier au besoin ; + +Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, + +Ses résolutions en deviennent plus molles : + +En lui donnant de l’air, son ardeur s’alentit. + +Ce n’est que faute d’air que le feu s’amortit. + +Allons, et tu verras qu’ainsi le mien s’allume, + +Que ma douleur aigrie en a plus d’a mertume, + +Et qu’ainsi mon esprit ne fait que s’exciter + +À ce que ma colère a droit d’exécuter. + +Si ma ruse est enfin de son effet suivie, + +Cette aveugle chaleur te va coûter la vie : + +Un fer caché me donne en ces lieux écartés + +La vengeance des maux que me font tes beautés. + +Tu m’ôtes Rosidor, tu possèdes son âme : + +Il n’a d’yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme ; + +Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, + +J’en punirai l’objet qui m’en fait dédaigner. + +En ce déguisement on ne peut nous connaître, + +Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître + +Conduira Rosidor, séduit d’un faux cartel, + +Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. + +Vos vœux, si mal reçus de l’ingrate Dorise, + +Qui l’idolâtre autant comme elle vous méprise, + +Ne rencontreront plus aucun empêchement. + +Mais je m’étonne fort de son aveuglement, + +Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice + +Qui fait qu’elle vous traite avec tant d’injustice. + +Vos rares qualités… Au lieu de me flatter, + +Voyons si le projet ne saurait avorter, + +Si la supercherie… Elle est si bien tissue, + +Qu’il faut manquer de sens pour douter de l’issue. + +Clitandre aime Caliste, et comme son rival, + +Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. + +Moi que depuis dix ans il tient à son service, + +D’écrire comme lui j’ai trouvé l’artifice ; + +Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main, + +À son dépit jaloux s’imputera soudain. + +Que ton subtil esprit a de grands avantages ! + +Mais le nom du porteur ? Lycaste, un de ses pages. + +Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous ? + +Lui-même, et le voici qui s’avance vers nous : + +À force de courir il s’est mis hors d’haleine. + +Eh bien ! est-il venu ? N’en soyez plus en peine ; + +Il est où vous savez, et tout bouffi d’orgueil, + +Il n’y pense à rien moins qu’à son propre cercueil. + +Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées ! + +Qu’il me tarde déjà que, dans son sang trempées, + +Elles ne me font voir à mes pieds étendu + +Le seul qui sert d’obstacle au bonheur qui m’est dû ! + +Ah ! qu’il va bien trouver d’autres gens que Clitandre ! + +Mais pourquoi ces habits ? qui te les fait reprendre ? + +Pour notre sûreté, portons-les avec nous, + +De peur que, cependant que nous serons aux coups, + +Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, + +Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture. + +Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, + +Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux. + +Prends-en donc même soin après la chose faite. + +Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite. + +Sus donc ! chacun déjà devrait être masqué. + +Allons, qu’il tombe mort aussitôt qu’attaqué. + +Réserve à d’autres temps cette ardeur de courage + +Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. + +Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. + +Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir + +Que notre jeune prince enlevait à la chasse. + +Tu les as vus passer ? Par cette même place. + +Sans doute que ton maître a quelque occasion + +Qui le fait t’éblouir par cette illusion. + +Non, il parlait du cœur ; je connais sa franchise. + +S’il est ainsi, je crains que par quelque surprise + +Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu, + +Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu. + +À présent il n’a point d’ennemis que je sache ; + +Mais, quelque événement que le destin nous cache, + +Si tu veux m’obliger, viens, de grâce, avec moi, + +Que nous donnions ensemble avis de tout au roi. + +Ma sœur, l’heure s’avance, et nous serons à peine, + +Si nous ne retournons, au lever de la reine. + +Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus. + +Voici qui va trancher tes soucis superflus ; + +Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, + +Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie. + +Tout beau, tout beau, ma sœur, tu veux m’épouvanter ; + +Mais je te connais trop pour m’en inquiéter, + +Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie, + +À les trouver bientôt toute notre industrie. + +Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, + +Dont le récit n’était qu’une embûche à tes jours : + +Rosidor t’est fidèle, et cette feinte amante + +Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. + +Déloyale ! ainsi donc ton courage inhumain… + +Ces injures en l’air n’arrêtent point ma main. + +Le reproche honteux d’une action si noire… + +Qui se venge en secret, en secret en fait gloire. + +T’ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point ? + +Oui, puisque Rosidor t’aime et ne m’aime point ; + +C’est assez m’offenser que d’être ma rivale. + +Meurs, brigand ! Ah, malheur ! cette branche fatale + +A rompu mon épée. Assassins… Toutefois, + +J’ai de quoi me défendre une seconde fois. + +N’est-ce pas Rosidor qui m’arrache les armes ? + +Ah ! qu’il me va causer de périls et de larmes ! + +Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher + +Que tu fuis aujourd’hui ce qui t’est le plus cher. + +C’est lui-même de vrai. Rosidor ! Ah ! je pâme, + +Et la peur de sa mort ne me laisse point d’âme. + +Adieu, mon cher espoir. Celui-ci dépêché, + +C’est de toi maintenant que j’aurai bon marché. + +Nous sommes seul à seul. Quoi ! ton peu d’assurance + +Ne met plus qu’en tes pieds sa dernière espérance ? + +Marche sans emprunter d’ailes de ton effroi : + +Je ne cours point après des lâches comme toi. + +Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ? + +Ah, ciel ! le masque ôté me les fait trop connaître ! + +Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ; + +Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ; + +Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime + +Moins de traits de la mort que d’horreurs de son crime. + +Et ces deux reconnus, je douterais en vain + +De celui que sa fuite a sauvé de ma main. + +Trop indigne rival, crois-tu que ton absence + +Donne à tes lâchetés quelque ombre d’innocence, + +Et qu’après avoir vu renverser ton dessein, + +Un désaveu démente et tes gens et ton seing ? + +Ne le présume pas ; sans autre conjecture. + +Je te rends convaincu de ta seule écriture, + +Sitôt que j’aurai pu faire ma plainte au roi. + +Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ? + +Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, + +Attendant Rosidor, l’essai de votre rage ? + +C’est Caliste elle-même ! Ah, dieux, injustes dieux ! + +Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, + +Votre faveur barbare a conservé ma vie ! + +Je n’en veux point chercher d’auteurs que votre envie : + +La nature, qui perd ce qu’elle a de parfait, + +Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, + +Et vous eût accablés, si vous n’étiez ses maîtres. + +Vous m’envoyez en vain ce fer contre des traîtres. + +Je ne veux point devoir mes déplorables jours + +À l’affreuse rigueur d’un si fatal secours. + +O vous qui me restez d’une troupe ennemie + +Pour marques de ma gloire et de son infamie, + +Blessures, hâtez-vous d’élargir vos canaux, + +Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux ! + +Ah ! pour l’être trop peu, blessures trop cruelles, + +De peur de m’obliger vous n’êtes pas mortelles. + +Eh quoi ! ce bel objet, mon aimable vainqueur, + +Avait-il seul le droit de me blesser au cœur ? + +Et d’où vient que la mort, à qui tout fait hommage, + +L’ayant si mal traité, respecte son image ? + +Noires divinités, qui tournez mon fuseau, + +Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ? + +Insensé que je suis ! en ce malheur extrême, + +Je demande la mort à d’autres qu’à moi-même ; + +Aveugle ! je m’arrête à supplier en vain, + +Et pour me contenter j’ai de quoi dans la main. + +Il faut rendre ma vie au fer qui l’a sauvée ; + +C’est à lui qu’elle est due, il se l’est réservée ; + +Et l’honneur, quel qu’il soit, de finir mes malheurs, + +C’est pour me le donner qu’il l’ôte à des voleurs. + +Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! cette épée + +Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ; + +Et sa lame, timide à procurer mon bien, + +Au sang des assassins n’ose mêler le mien. + +Ma faiblesse importune à mon trépas s’oppose ; + +En vain je m’y résous, en vain je m’y dispose ; + +Mon reste de vigueur ne peut l’effectuer ; + +J’en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer : + +L’un me manque au besoin, et l’autre me résiste. + +Mais je vois s’entr’ouvrir les beaux yeux de Caliste, + +Les roses de son teint n’ont plus tant de pâleur, + +Et j’entends un soupir qui flatte ma douleur. + +Voyez, dieux inhumains, que, malgré votre envie, + +L’amour lui sait donner la moitié de ma vie, + +Qu’une âme désormais suffit à deux amants. + +Hélas ! qui me rappelle à de nouveaux tourments ? + +Si Rosidor n’est plus, pourquoi reviens-je au monde ? + +O merveilleux effet d’une amour sans seconde ! + +Exécrable assassin qui rougis de son sang, + +Dépêche comme à lui de me percer le flanc, + +Prends de lui ce qui reste. Adorable cruelle, + +Est-ce ainsi qu’on reçoit un amant si fidèle ? + +Ne m’en fais point un crime ; encor pleine d’effroi, + +Je ne t’ai méconnu qu’en songeant trop à toi. + +J’avais si bien gravé là-dedans ton image, + +Qu’elle ne voulait pas céder à ton visage. + +Mon esprit, glorieux et jaloux de l’avoir, + +Enviait à mes yeux le bonheur de te voir. + +Mais quel secours propice a trompé mes alarmes ? + +Contre tant d’assassins qui t’a prêté des armes ? + +Toi-même, qui t’a mise à telle heure en ces lieux, + +Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ? + +Quand l’amour une fois règne sur un courage… + +Mais tâchons de gagner jusqu’au premier village, + +Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ; + +Là, j’aurai tout loisir de te le raconter, + +Aux charges qu’à mon tour aussi l’on m’entretienne. + +Allons ; ma volonté n’a de loi que la tienne ; + +Et l’amour, par tes yeux devenu tout-puissant, + +Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. + +Il donne en même temps une aide à ta faiblesse, + +Puisqu’il fait que la mienne auprès de toi me laisse, + +Et qu’en dépit du sort ta Caliste aujourd’hui + +À tes pas chancelants pourra servir d’appui. + +Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, + +Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices, + +Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, + +Afin de mieux frapper, des chemins inconnus ? + +Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ? + +Fournissez de raison, destins, qui me démente ; + +Dites ce qu’ils ont fait qui vous puisse émouvoir + +À partager si mal entre eux votre pouvoir ? + +Lui rendre contre moi l’impossible possible + +Pour rompre le succès d’un dessein infaillible, + +C’est prêter un miracle à son bras sans secours, + +Pour conserver son sang au péril de mes jours. + +Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite ; + +À peine en m’y jetant moi-même je l’évite ; + +Loin de laisser la vie, il a su l’arracher ; + +Loin de céder au nombre, il l’a su retrancher : + +Toute votre faveur, à son aide occupée, + +Trouve à le mieux armer en rompant son épée, + +Et ressaisit ses mains, par celles du hasard, + +L’une d’une autre épée, et l’autre d’un poignard. + +O honte ! ô déplaisirs ! ô désespoir ! ô rage ! + +Ainsi donc un rival pris à mon avantage + +Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer ! + +Son bonheur qui me brave ose l’en retirer, + +Lui donne sur mes gens une prompte victoire, + +Et fait de son péril un sujet de sa gloire ! + +Retournons animés d’un courage plus fort, + +Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. + +Sortez de vos cachots, infernales Furies ; + +Apportez à m’aider toutes vos barbaries ; + +Qu’avec vous tout l’enfer m’aide en ce noir dessein + +Qu’un sanglant désespoir me verse dans le sein. + +J’avais de point en point l’entreprise tramée, + +Comme dans mon esprit vous me l’aviez formée ; + +Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain + +N’a que de la faiblesse ; il y faut votre main. + +En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle ; + +En vain vous armeriez l’enfer pour ma querelle : + +La terre vous refuse un passage à sortir. + +Ouvre du moins ton sein, terre, pour m’engloutir ; + +N’attends pas que Mercure avec son caducée + +M’en fasse après ma mort l’ouverture forcée ; + +N’attends pas qu’un supplice, hélas ! trop mérité, + +Ajoute l’infamie à tant de lâcheté ; + +Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice + +Aux projets avortés d’un si noir artifice. + +Mes cris s’en vont en l’air, et s’y perdent sans fruit. + +Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit : + +La terre n’entend point la douleur qui me presse ; + +Le ciel me persécute, et l’enfer me délaisse. + +Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d’eux + +Ta vie et ton honneur d’un pas si dangereux. + +Si quelque espoir te reste, il n’est plus qu’en toi-même ; + +Et, si tu veux t’aider, ton mal n’est pas extrême. + +Passe pour villageois dans un lieu si fatal ; + +Et réservant ailleurs la mort de ton rival, + +Fais que d’un même habit la trompeuse apparence + +Qui le mit en péril, te mette en assurance. + +Mais ce masque l’empêche, et me vient reprocher + +Un crime qu’il découvre au lieu de me cacher. + +Ce damnable instrument de mon traître artifice, + +Après mon coup manqué, n’en est plus que l’indice, + +Et ce fer qui tantôt, inutile en ma main, + +Que ma fureur jalouse avait armée en vain, + +Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, + +N’est propre désormais qu’à me faire surprendre. + +Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, + +N’en produisez non plus de soupçons que d’effets. + +Ainsi n’ayant plus rien qui démente ma feinte, + +Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, + +Tant que… Mon grand ami ! Monsieur ? Viens çà ; dis-nous, + +N’as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups ? + +Non, monsieur. Ou l’un d’eux se sauver à la fuite ? + +Non, monsieur. Ni passer dedans ces bois sans suite ? + +Attendez, il y peut avoir quelque huit jours… + +Je parle d’aujourd’hui : laisse là ces discours ; + +Réponds précisément. Pour aujourd’hui, je pense… + +Toutefois, si la chose était de conséquence, + +Dans le prochain village on saurait aisément… + +Donnons jusques au lieu, c’est trop d’amusement. + +Ce départ favorable enfin me rend la vie + +Que tant de questions m’avaient presque ravie. + +Cette troupe d’archers aveugles en ce point, + +Trouve ce qu’elle cherche et ne s’en saisit point ; + +Bien que leur conducteur donne assez à connaître + +Qu’ils vont pour arrêter l’ennemi de son maître, + +J’échappe néanmoins en ce pas hasardeux + +D’aussi près de la mort que je me voyais d’eux. + +Que j’aime ce péril, dont la vaine menace + +Promettait un orage, et se tourne en bonace, + +Ce péril qui ne veut que me faire trembler, + +Ou plutôt qui se montre, et n’ose m’accabler ! + +Qu’à bonne heure défait d’un masque et d’une épée, + +J’ai leur crédulité sous ces habits trompée ! + +De sorte qu’à présent deux corps désanimés + +Termineront l’exploit de tant de gens armés, + +Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, + +Qu’encore après leur mort ils vont trahir leur maître, + +Et le faire l’auteur de cette lâcheté, + +Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté ! + +Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque, + +Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque ; + +Mais s’il ne les voit pas, lors sans aucun effroi + +Je n’ai qu’à me ranger en hâte auprès du roi, + +Où je verrai tantôt avec effronterie + +Clitandre convaincu de ma supercherie. + +Cela ne suffit pas ; il faut chercher encor, + +Et trouver, s’il se peut, Clitandre ou Rosidor. + +Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie + +Des soupçons que j’avais touchant cette partie, + +Voudra savoir au vrai ce qu’ils sont devenus. + +Pourrait-elle en douter ? Ces deux corps reconnus + +Font trop voir le succès de toute l’entreprise. + +Et qu’en présumes-tu ? Que malgré leur surprise, + +Leur nombre avantageux, et leur déguisement, + +Rosidor de leurs mains se tire heureusement, + +Ce n’est qu’en me flattant que tu te le figures ; + +Pour moi, je n’en conçois que de mauvais augures, + +Et présume plutôt que son bras valeureux + +Avant que de mourir s’est immolé ces deux. + +Mais où serait son corps ? Au creux de quelque roche, + +Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, + +N’auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, + +De qui le seul aspect rend le crime éclairci. + +Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ? + +Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, + +Plus j’ai par eux d’avis du déplorable sort + +D’un maître qui n’a pu s’en dessaisir que mort. + +Monsieur, avec cela j’ai vu dans cette route + +Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte. + +Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez + +Promptement ces deux corps que nous avons trouvés. + +Ce cheval trop fougueux m’incommode à la chasse ; + +Tiens-m’en un autre prêt, tandis qu’en cette place, + +À l’ombre des ormeaux l’un dans l’autre enlacés, + +Clitandre m’entretient de ses travaux passés. + +Qu’au reste, les veneurs, allant sur leurs brisées, + +Ne forcent pas le cerf, s’il est aux reposées ; + +Qu’ils prennent connaissance, et pressent mollement, + +Sans le donner aux chiens qu’à mon commandement. + +Achève maintenant l’histoire commencée + +De ton affection si mal récompensée. + +Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, + +Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur ; + +J’ai tout dit en un mot : cette fière Caliste + +Dans ses cruels mépris incessamment persiste ; + +C’est toujours elle-même ; et sous sa dure loi, + +Tout ce qu’elle a d’orgueil se réserve pour moi. + +Cependant qu’un rival, ses plus chères délices, + +Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices. + +Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, + +Ton courage demeure insensible aux mépris ; + +Et je m’étonne fort comme ils n’ont dans ton âme + +Rétabli ta raison, ou dissipé ta flamme. + +Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs + +Etouffent en naissant la révolte des cœurs ; + +Et le mien auprès d’elle, à quoi qu’il se dispose, + +Murmurant de son mal, en adore la cause. + +Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, + +Ranime ton amour, qu’il dût faire mourir, + +Sers-toi de mon pouvoir ; en ma faveur, la reine + +Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine ; + +Mais son commandement dans peu, si tu le veux, + +Te met, à ma prière, au comble de tes vœux. + +Avise donc ; tu sais qu’un fils peut tout sur elle. + +Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, + +Dont un autre a charmé les inclinations, + +J’ai toujours du respect pour ses perfections, + +Et je serais marri qu’aucune violence… + +L’amour sur le respect emporte la balance. + +Je brûle ; et le bonheur de vaincre ses froideurs, + +Je ne le veux devoir qu’à mes vives ardeurs ; + +Je ne la veux gagner qu’à force de services. + +Tandis, tu veux donc vivre en d’éternels supplices ? + +Tandis, ce m’est assez qu’un riv al préféré + +N’obtient, non plus que moi, le succès espéré. + +À la longue ennuyés, la moindre négligence + +Pourra de leurs esprits rompre l’intelligence ; + +Un temps bien pris alors me donne en un moment + +Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. + +Mon prince, trouvez bon… N’en dis pas davantage ; + +Celui-ci qui me vient faire quelque message, + +Apprendrait malgré toi l’état de tes amours. + +Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours ; + +C’est en obéissant au roi qui me l’ordonne, + +Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. + +Qui ? Clitandre, seigneur. Et que lui veut le roi ? + +De semblables secrets ne s’ouvrent pas à moi. + +Je n’en sais que penser ; et la cause i ncertaine + +De ce commandement tient mon esprit en peine. + +Pourrai-je me résoudre à te laisser aller + +Sans savoir les motifs qui te font rappeler ? + +C’est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, + +Dont l’exécution à moi seul est remise ; + +Mais, quoi que là-dessus j’ose m’imaginer, + +C’est à moi d’obéir sans rien examiner. + +J’y consens à regret : va, mais qu’il te souvienne + +Que je chéris ta vie à l’égal de la mienne ; + +Et si tu veux m’ôter de cette anxiété, + +Que j’en sache au plus tôt toute la vérité. + +Ce cor m’appelle. Adieu. Toute la chasse prête + +N’attend que ma présence à relancer la bête. + +Achève, malheureuse, achève de vêtir + +Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. + +Si de tes trahisons la jalouse impuissance + +Sut donner un faux crime à la même in nocence, + +Recherche maintenant, par un plus juste effet, + +Une fausse innocence à cacher ton forfait. + +Quelle honte importune au visage te monte + +Pour un sexe quitté dont tu n’es que de honte ? + +Il t’abhorre lui-même ; et ce déguisement, + +En le désavouant, l’oblige pleinement. + +Après avoir perdu sa douceur naturelle, + +Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ; + +Dérobe tout d’un temps, par ce crime nouveau, + +Et l’autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. + +Si tu veux empêcher ta perte inévitable, + +Deviens plus criminelle, et parais moins coupable. + +Par une fausseté tu tombes en danger, + +Par une fausseté sache t’en dégager. + +Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ? + +Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ? + +Ici de tous côtés l’effroi suit mon erreur, + +Et j’y suis à moi-même une nouvelle horreur : + +L’image de Caliste à ma fureur soustraite + +Y brave fièrement ma timide retraite, + +Encor si son trépas, secondant mon désir, + +Mêlait à mes douleurs l’ombre d’un faux plaisir ! + +Mais tels sont les excès du malheur qui m’opprime, + +Qu’il ne m’est pas permis de jouir de mon crime ; + +Dans l’état pitoyable où le sort me réduit, + +J’en mérite la peine et n’en ai pas le fruit ; + +Et tout ce que j’ai fait contre mon ennemie + +Sert à croître sa gloire avec mon infamie. + +N’importe, Rosidor de mes cruels destins + +Tient de quoi repousser ses lâches assassins. + +Sa valeur, inutile en sa main désarmée, + +Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée : + +Ainsi rien désormais ne pourrait m’enflammer ; + +N’ayant plus que haïr, je n’aurais plus qu’aimer. + +Fâcheuse loi du sort qui s’obstine à ma peine, + +Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. + +Ces contraires succès, demeurant sans effet, + +Font naître mon malheur de mon heur imparfait. + +Toutefois l’orgueilleux pour qui mon cœur soupire + +De moi seule aujourd’hui tient le jour qu’il respire : + +Il m’en est redevable, et peut-être à son tour + +Cette obligation produira quelque amour. + +Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale ! + +S’il vit par ton moyen, c’est pour une rivale. + +N’attends plus, n’attends plus que haine de sa part ; + +L’offense vint de toi, le secours, du hasard. + +Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, + +Le hasard, par tes mains, le rend à sa maîtresse. + +Ce péril mutuel qui conserve leurs jours + +D’un contre-coup égal va croître leurs amours. + +Heureux couple d’amants que le destin assemble, + +Qu’il expose en péril, qu’il en retire ensemble ! + +O dieux ! voici Géronte, et je le croyais mort. + +Malheureux compagnon de mon funeste sort… + +Ton œil t’abuse. Hélas ! misérable, regarde + +Qu’au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde. + +Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, + +Je te connais assez, je suis… Mais, impudent, + +Où m’allait engager mon erreur indiscrète ? + +Monsieur, pardonnez-moi la faute que j’ai faite. + +Un berger d’ici près a quitté ses brebis + +Pour s’en aller au camp presqu’en pareils habits ; + +Et d’abord vous prenant pour ce mien camarade, + +Mes sens d’aise aveuglés ont fait cette escapade. + +Ne craignez point au reste un pauvre villageois + +Qui seul et désarmé court à travers ces bois. + +D’un ordre assez précis l’heure presque expirée + +Me défend des discours de plus longue durée. + +À mon empressement pardonnez cet adieu ; + +Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu. + +Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible + +À la compassion peut se rendre accessible, + +Un jeune gentilhomme implore ton secours ; + +Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours ; + +Durant ce peu de temps, accorde une retraite + +Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète : + +D’un ennemi puissant la haine me poursuit, + +Et n’ayant pu qu’à peine éviter cette nuit… + +L’affaire qui me presse est assez importante + +Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente. + +Mais si vous me donniez le loisir d’un moment, + +Je vous assurerais d’être ici promptement ; + +Et j’estime qu’alors il me serait facile + +Contre cet ennemi de vous faire un asile. + +Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal + +M’exposait par malheur aux yeux de ce brutal, + +Et que l’emportement de son humeur altière… + +Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière. + +Souffre que je te suive, et que mes tristes pas… + +J’ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas, + +Et ne puis rien pour vous, à moins que de m’attendre. + +Avisez au parti que vous avez à prendre. + +Va donc, je t’attendrai. Cette touffe d’ormeaux + +Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux. + +Enfin, grâces au ciel, ayant su m’en défaire, + +Je puis seul aviser à ce que je dois faire. + +Qui qu’il soit, il a vu Rosidor attaqué, + +Et sait assurément que nous l’avons manqué ; + +N’en étant point connu, je n’en ai rien à craindre, + +Puisqu’ainsi déguisé tout ce que je veux feindre + +Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. + +Toutefois plus j’y songe, et plus je pense voir, + +Par quelque grand effet de vengeance divine, + +En ce faible témoin l’auteur de ma ruine : + +Son indice douteux, pour peu qu’il ait de jour, + +N’éclaircira que trop mon forfait à la cour. + +Simple ! j’ai peur encor que ce malheur m’avienne, + +Et je puis éviter ma perte par la sienne ! + +Et mêmes on dirait qu’un antre tout exprès + +Me garde mon épée au fond de ces forêts : + +C’est en ce lieu fatal qu’il me le faut conduire ; + +C’est là qu’un heureux coup l’empêche de me nuire. + +Je ne m’y puis résoudre ; un reste de pitié + +Violente mon cœur à des traits d’amitié ; + +En vain je lui résiste et tâche à me défendre + +D’un secret mouvement que je ne puis comprendre : + +Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, + +Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ; + +Et l’air de son visage a quelque mignardise + +Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. + +Ah ! que tant de malheurs m’auraient favorisé, + +Si c’était elle-même en habit déguisé ! + +J’en meurs déjà de joie, et mon âme ravie + +Abandonne le soin du reste de ma vie. + +Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser + +À quoi l’occasion me pourrait dispenser. + +Quoi qu’il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, + +Je porte du respect à ce qui lui ressemble. + +Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds ! + +Encor qu’il tienne un peu de celle que tu sers, + +Etouffe ce témoin pour assurer ta tête ; + +S’il est, comme il le dit, battu d’une tempête, + +Au lieu qu’en ta cabane il cherche quelque port, + +Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort. + +Modère-toi, cruel ; et plutôt examine + +Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine : + +Si c’est Dorise, alors révoque cet arrêt ; + +Sinon, que la pitié cède à ton intérêt. + +L’admirable rencontre a mon âme ravie + +De voir que deux amants s’entre-doivent la vie, + +De voir que ton péril la tire de danger, + +Que le sien te fournit de quoi t’en dégager, + +Qu’à deux desseins divers la même heure choisie + +Assemble en même lieu pareille jalousie, + +Et que l’heureux malheur qui vous a menacés + +Avec tant de justesse a ses temps compassés ! + +Sire, ajoutez du ciel l’occulte providence : + +Sur deux amants il verse une même influence ; + +Et comme l’un par l’autre il a su nous sauver, + +Il semble l’un pour l’autre exprès nous conserver. + +Je t’entends, Rosidor ; par là tu me veux dire + +Qu’il faut qu’avec le ciel ma volonté conspire, + +Et ne s’oppose pas à ses justes décrets, + +Qu’il vient de témoigner par tant d’avis secrets. + +Eh bien ! je veux moi-même en parler à la reine ; + +Elle se fléchira, ne t’en mets pas en peine. + +Achève seulement de me rendre raison + +De ce qui t’arriva depuis sa pâmoison. + +Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste. + +Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste + +Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, + +Qui, durant le chemin, me dégouttait du flanc ; + +Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, + +Ranimé par les soins de son amour pudique, + +Leurs bras officieux m’ont ici rapporté, + +Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. + +Non pas que je soupire après une vengeance + +Qui ne peut me donner qu’une fausse allégeance : + +Le prince aime Clitandre, et mon respect consent + +Que son affection le déclare innocent ; + +Mais si quelque pitié d’une telle infortune + +Peut souffrir aujourd’hui que je vous importune, + +Otant par un hymen l’espoir à mes rivaux, + +Sire, vous taririez la source de nos maux. + +Tu fuis à te venger ; l’objet de ta maîtresse + +Fait qu’un tel désir cède à l’amour qui te presse ; + +Aussi n’est-ce qu’à moi de punir ces forfaits, + +Et de montrer à tous par de puissants effets + +Qu’attaquer Rosidor c’est se prendre à moi-même : + +Tant je veux que chacun respecte ce que j’aime ! + +Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour + +Aurait eu pour objet le moindre de ma cour, + +Je devrais au public, par un honteux supplice, + +De telles trahisons l’exemplaire justice. + +Mais Rosidor surpris, et blessé comme il l’est, + +Au devoir d’un vrai roi joint mon propre intérêt. + +Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, + +Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre, + +Combien mal à propos sa folle vanité + +Croyait dans sa faveur trouver l’impunité. + +Je tiens cet assassin ; un soupçon véritable, + +Que m’ont donné les corps d’un couple détestable, + +De son lâche attentat m’avait si bien instruit, + +Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit. + +Toi, qu’avec Rosidor le bonheur a sauvée, + +Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, + +Comme ils avaient choisi même heure à votre mort, + +En même heure tous deux auront un même sort. + +Sire, ne songez pas à cette misérable ; + +Rosidor garanti me rend sa red evable ; + +Et je me sens forcée à lui vouloir du bien + +D’avoir à votre État conservé ce soutien. + +Le généreux orgueil des âmes magnanimes + +Par un noble dédain sait pardonner les crimes ; + +Mais votre aspect m’emporte à d’autres sentiments, + +Dont je ne puis cacher les justes mouvements ; + +Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère, + +Et vouloir m’adoucir, c’est vouloir me déplaire. + +Mais, sire, que sait-on ? peut-être ce rival, + +Qui m’a fait, après tout, plus de bien que de mal, + +Sitôt qu’il vous plaira d’écouter sa défense, + +Saura de ce forfait purger son innocence. + +Et par où la purger ? Sa main d’un trait mortel + +A signé son arrêt en signant ce cartel. + +Peut-il désavouer ce qu’assure un tel gage, + +Envoyé de [sa] part, et rendu par son page ? + +Peut-il désavouer que ses gens déguisés + +De son commandement ne soient autorisés ? + +Les deux, tout morts qu’ils sont, qu’on les traîne à la boue, + +L’autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue ; + +Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, + +Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. + +Qu’on l’amène au conseil ; par forme il faut l’entendre, + +Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. + +Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux, + +Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux : + +Sans doute qu’aussitôt qu’il se ferait paraître, + +Ton sang rejaillirait au visage du traître. + +L’apparence déçoit, et souvent on a vu + +Sortir la vérité d’un moyen imprévu, + +Bien que la conjecture y fût encor plus forte ; + +Du moins, sire, apaisez l’ardeur qui vous transporte ; + +Que, l’âme plus tranquille et l’esprit plus remis, + +Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis. + +Sans plus m’importuner, ne songe qu’à tes plaies. + +Non, il ne fut jamais d’apparences si vraies. + +Douter de ce forfait, c’est manquer de raison. + +Derechef, ne prends soin que de ta guérison. + +Ah ! que ce grand courroux sensiblement m’afflige ! + +C’est ainsi que le roi, te refusant, t’oblige : + +Il te donne beaucoup en ce qu’il t’interdit, + +Et tu gagnes beaucoup d’y perdre ton crédit. + +On voit dans ces refus une marque certaine + +Que contre Rosidor toute prière est vaine. + +Ses violents transports sont d’assurés témoins + +Qu’il t’écouterait mieux s’il te chérissait moins. + +Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire : + +Ne perdons plus de temps ; laisse-moi te conduire + +Jusque dans l’antichambre où Lysarque t’attend, + +Et montre désormais un esprit plus content. + +Si près de te quitter… N’achève pas ta plainte. + +Tous deux nous ressentons cette commune atteinte ; + +Mais d’un fâcheux respect la tyrannique loi + +M’appelle chez la reine et m’éloigne de toi. + +Il me lui faut conter comme l’on m’a surprise, + +Excuser mon absence en accusant Dorise ; + +Et lui dire comment, par un cruel destin, + +Mon devoir auprès d’elle a manqué ce matin. + +Va donc, et quand son âme, après la chose sue, + +Fera voir la pitié qu’elle en aura conçue, + +Figure-lui si bien Clitandre tel qu’il est + +Qu’elle n’ose en ses feux prendre plus d’intérêt. + +Ne crains pas désormais que mon amour s’oublie ; + +Répare seulement ta vigueur affaiblie : + +Sache bien te servir de la faveur du roi, + +Et pour tout le surplus repose-t’en sur moi. + +Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie + +À mes sens endormis fait quelque tromperie ; + +Peu s’en faut, dans l’excès de ma confusion, + +Que je ne prenne tout pour une illusion. + +Clitandre prisonnier ! je n’en fais pas croyable + +Ni l’air sale et puant d’un cachot effroyable + +Ni de ce faible jour l’incertaine clarté, + +Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté ; + +Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente + +Dément tous les objets que mon œil lui présente + +Et, le désavouant, défend à ma raison + +De me persuader que je sois en prison. + +Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme + +N’a pu souiller ma main, ni glisser dans mon âme ; + +Et je suis retenu dans ces funestes lieux ! + +Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux ; + +J’aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, + +J’aime mieux démentir ce qu’on me fait d’outrages, + +Que de m’imaginer, sous un si juste roi, + +Qu’on peuple les prisons d’innocents comme moi. + +Cependant je m’y trouve ; et bien que ma pensée + +Recherche à la rigueur ma conduite passée, + +Mon exacte censure a beau l’examiner, + +Le crime qui me perd ne se peut deviner ; + +Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, + +Elle ne me fournit que des sujets de gloire. + +Ah ! prince, c’est quelqu’un de vos faveurs jaloux + +Qui m’impute à forfait d’être chéri de vous. + +Le temps qu’on m’en sépare, on le donne à l’envie, + +Comme une liberté d’attenter sur ma vie. + +Le cœur vous le disait, et je ne sais comment + +Mon destin me poussa dans cet aveuglement + +De rejeter l’avis de mon dieu tutélaire ; + +C’est là ma seule faute, et c’en est le salaire, + +C’en est le châtiment que je reçois ici. + +On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ; + +Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense, + +Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense, + +Les perfides auteurs de ce complot maudit, + +Qu’à me persécuter votre absence enhardit, + +À votre heureux retour verront que ces tempêtes, + +Clitandre préservé, n’abattront que leurs têtes. + +Mais on ouvre, et quelqu’un, dans cette sombre horreur, + +Par son visage affreux redouble ma terreur. + +Permettez que ma main de ces fers vous détache. + +Suis-je libre déjà ? Non encor, que je sache. + +Quoi ! ta seule pitié s’y hasarde pour moi ? + +Non, c’est un ordre exprès de vous conduire au roi. + +Ne m’apprendras-tu point le crime qu’on m’impute, + +Et quel lâche imposteur ainsi me persécute ? + +Descendons : Un prévôt, qui vous attend là-bas, + +Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas. + +En vain pour m’éblouir vous usez de la ruse, + +Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s’abuse : + +Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux. + +Quelque revers d’amour vous conduit en ces lieux ; + +N’est-il pas vrai, monsieur ? et même cette aiguille + +Sent assez les faveurs de quelque belle fille : + +Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi. + +O malheureuse aiguille ! Hélas ! c’est fait de moi. + +Sans doute votre plaie à ce mot s’est rouverte. + +Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte ? + +Vous aurait-elle bien pour un autre quitté, + +Et payé vos ardeurs d’une infidélité ? + +Vous ne répondez point ; cette rougeur confuse, + +Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. + +Brisons là : ce discours vous fâcherait enfin, + +Et c’était pour tromper la longueur du chemin, + +Qu’après plusieurs discours, ne sachant que vous dire, + +J’ai touché sur un point dont votre cœur soupire, + +Et de quoi fort souvent on aime mieux parler + +Que de perdre son temps à des propos en l’air. + +Ami, ne porte plus la sonde en mon courage : + +Ton entretien commun me charme davantage ; + +Il ne peut me lasser, indifférent qu’il est ; + +Et ce n’est pas aussi sans sujet qu’il me plaît. + +Ta conversation est tellement civile, + +Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile ; + +Tu n’as de villageois que l’habit et le rang ; + +Tes rares qualités te font d’un autre sang ; + +Même, plus je te vois, plus en toi je remarque + +Des traits pareils à ceux d’un cavalier de marque : + +Il s’appelle Pymante, et ton air et ton port + +Ont avec tous les siens un merveilleux rapport. + +J’en suis tout glorieux, et de ma part je prise + +Votre rencontre autant que celle de Dorise, + +Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, + +Me faisait maintenant un présent de son cœur. + +Qui nommes-tu Dorise ? Une jeune cruelle + +Qui me fuit pour un autre. Et ce rival s’appelle ? + +Le berger Rosidor. Ami, ce nom si beau + +Chez vous donc se profane à garder un troupeau ? + +Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise + +Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise. + +Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois + +Ne passer à vos yeux que pour un villageois ; + +Votre haine pour moi fut toujours assez forte + +Pour déférer sans peine à l’habit que je porte. + +Cette fausse apparence aide et suit vos mépris ; + +Mais cette erreur vers vous ne m’a jamais surpris ; + +Je sais trop que le ciel n’a donné l’avantage + +De tant de raretés qu’à votre seul visage, + +Sitôt que je l’ai vu, j’ai cru voir en ces lieux + +Dorise déguisée, ou quelqu’un de nos dieux ; + +Et si j’ai quelque temps feint de vous méconnaître + +En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître, + +Admirez mon amour, dont la discrétion + +Rendait à vos désirs cette submission, + +Et disposez de moi, qui borne mon envie + +À prodiguer pour vous tout ce que j’ai de vie. + +Pymante, eh quoi ! faut-il qu’en l’état où je suis + +Tes importunités augmentent mes ennuis ? + +Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste + +Vienne encor m’arracher le seul bien qui me reste, + +Et qu’ainsi mon malheur au dernier point venu + +N’ose plus espérer de n’être pas connu ? + +Voyez comme le ciel égale nos fortunes, + +Et comme, pour les faire entre nous deux communes, + +Nous réduisant ensemble à ces déguisements, + +Il montre avoir pour nous de pareils mouvements. + +Nous changeons bien d’habits, mais non pas de visages ; + +Nous changeons bien d’habits, mais non pas de courages ; + +Et ces masques trompeurs de nos conditions + +Cachent, sans les changer, nos inclinations. + +Me négliger toujours, et pour qui vous néglige ! + +Que veux-tu ? son mépris plus que ton feu m’oblige ; + +J’y trouve, malgré moi, je ne sais quel appas, + +Par où l’ingrat me tue, et ne m’offense pas. + +Qu’espérez-vous enfin d’un amour si frivole + +Pour cet ingrat amant qui n’est plus qu’une idole ? + +Qu’une idole ! Ah ! ce mot me donne de l’effroi. + +Rosidor une idole ! Ah ! perfide, c’est toi, + +Ce sont tes trahisons qui l’empêchent de vivre. + +Je t’ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre, + +Avantagé du nombre, et vêtu de façon + +Que ce rustique habit effaçait tout soupçon : + +Ton embûche a surpris une valeur si rare. + +Il est vrai, j’ai puni l’orgueil de ce barbare, + +De cet heureux ingrat, si cruel envers vous, + +Qui, maintenant par terre et percé de mes coups, + +Eprouve par sa mort comme un amant fidèle + +Venge votre beauté du mépris qu’on fait d’elle. + +Monstre de la nature, exécrable bourreau, + +Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, + +D’un compliment railleur ta malice me flatte ! + +Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n’éclate. + +Ces mains, ces faibles mains que vont armer les dieux, + +N’auront que trop de force à t’arracher les yeux, + +Que trop à t’imprimer sur ce hideux visage + +En mille traits de sang les marques de ma rage. + +Le courroux d’une femme, impétueux d’abord, + +Promet tout ce qu’il ose à son premier transport ; + +Mais comme il n’a pour lui que sa seule impuissance + +À force de grossir il meurt en sa naissance ; + +Ou s’étouffant soi-même, à la fin ne produit + +Que point ou peu d’effet après beaucoup de bruit. + +Va, va, ne prétends pas que le mien s’adoucisse : + +Il faut que ma fureur ou l’enfer te punisse ; + +Le reste des humains ne saurait inventer + +De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter. + +Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes ; + +Crains tout ce que le ciel m’a départi de charmes : + +Tu sais quelle est leur force, et ton cœur la ressent ; + +Crains qu’elle ne m’assure un vengeur plus puissant. + +Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête + +De quiconque à ma haine exposera ta tête, + +De quiconque mettra ma vengeance en mon choix. + +Adieu : j’en perds le temps à crier dans ce bois : + +Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, + +Et si ma rage en vain se promet ce qu’elle ose. + +J’aime tant cette ardeur à me faire périr, + +Que je veux bien moi-même avec vous y courir. + +Traître ! ne me suis point. Prendre seule la fuite ! + +Vous vous égareriez à marcher sans conduite ; + +Et d’ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, + +Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. + +L’asile dont tantôt vous faisiez la demande + +Montre quelque besoin d’un bras qui vous défende ; + +Et mon devoir vers vous serait mal acquitté, + +S’il ne vous avait mise en lieu de sûreté. + +Vous pensez m’échapper quand je vous le témoigne ; + +Mais vous n’irez pas loin que je ne vous rejoigne. + +L’amour que j’ai pour vous, malgré vos dures lois, + +Sait trop ce qu’il vous doit, et ce que je me dois. + +Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre ; + +Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre : + +Tu redoubles mes maux par de tels entretiens. + +Prenez à votre tour quelque pitié des miens, + +Madame, et tarissez ce déluge de larmes ; + +Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes ; + +Et, quoi que vous conseille un inutile ennui, + +Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu’à lui. + +Si mes sanglots ne vont où mon cœur les envoie, + +Du moins par eux mon âme y trouvera la voie ; + +S’il lui faut un passage afin de s’envoler, + +Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l’air. + +Sus donc, sus, mes sanglots ! redoublez vos secousses : + +Pour un tel désespoir vous les avez trop douces : + +Faites pour m’étouffer de plus puissants efforts. + +Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts ; + +Pensez plutôt à ceux qui n’ont point d’autre envie + +Que d’employer pour vous le reste de leur vie ; + +Pensez plutôt à ceux dont le service offert + +Accepté vous conserve, et refusé vous perd. + +Crois-tu donc, assassin, m’acquérir par ton crime ? + +Qu’innocent méprisé, coupable je t’estime ? + +À ce compte, tes feux n’ayant pu m’émouvoir, + +Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir ? + +Je chérirais en toi la qualité de traître, + +Et mon affection commencerait à naître + +Lorsque tout l’univers a droit de te haïr ? + +Si j’oubliai l’honneur jusques à le trahir, + +Si, pour vous posséder, mon esprit, tout de flamme, + +N’a rien cru de honteux, n’a rien trouvé d’infâme, + +Voyez par là, voyez l’excès de mon ardeur : + +Par cet aveuglement jugez de sa grandeur. + +Non, non, ta lâcheté, que j’y vois trop certaine, + +N’a servi qu’à donner des raisons à ma haine. + +Ainsi ce que j’avais pour toi d’aversion + +Vient maintenant d’ailleurs que d’inclination : + +C’est la raison, c’est elle à présent qui me guide + +Aux mépris que je fais des flammes d’un perfide. + +Je ne sache raison qui s’oppose à mes vœux, + +Puisqu’ici la raison n’est que ce que je veux, + +Et, ployant dessous moi, permet à mon envie + +De recueillir les fruits de vous avoir servie. + +Il me faut des faveurs malgré vos cruautés. + +Exécrable ! ainsi donc tes désirs effrontés + +Voudraient sur ma faiblesse user de violence ? + +Je ris de vos refus, et sais trop la licence + +Que me donne l’amour en cette occasion. + +Traître ! ce ne sera qu’à ta confusion. + +Ah, cruelle ! Ah, brigand ! Ah, que viens-tu de faire ? + +De punir l’attentat d’un infâme corsaire. + +Ton sang m’en répondra ; tu m’auras beau prier, + +Tu mourras. Fuis, Dorise, et laisse-le crier. + +Où s’est-elle cachée ? où l’emporte sa fuite ? + +Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ? + +La tigresse m’échappe, et, telle qu’un éclair, + +En me frappant les yeux, elle se perd en l’air ; + +Ou plutôt, l’un perdu, l’autre m’est inutile ; + +L’un s’offusque du sang qui de l’autre distille. + +Coule, coule, mon sang : en de si grands malheurs, + +Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs : + +Ne verser désormais que des larmes communes, + +C’est pleurer lâchement de telles infortunes. + +Je vois de tous côtés mon supplice approcher ; + +N’osant me découvrir, je ne me puis cacher. + +Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce, + +Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. + +Miraculeux effet ! Pour traître que je sois, + +Mon sang l’est encor plus, et sert tout à la fois + +De pleurs à ma douleur, d’indices à ma prise, + +De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. + +O toi qui, secondant son courage inhumain, + +Loin d’orner ses cheveux, déshonores sa main, + +Exécrable instrument de sa brutale rage, + +Tu devais pour le moins respecter son image ; + +Ce portrait accompli d’un chef-d’œuvre des cieux, + +Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux, + +Quoi que te commandât une âme si cruelle, + +Devait être adoré de ta pointe rebelle. + +Honteux restes d’amour qui brouillez mon cerveau ! + +Quoi ! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ? + +Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ; + +Reviens, mais reviens seule animer mon courage ; + +Tu n’as plus à débattre avec mes passions + +L’empire souverain dessus mes actions ; + +L’amour vient d’expirer, et ses flammes éteintes + +Ne t’imposeront plus leurs infâmes contraintes. + +Dorise ne tient plus dedans mon souvenir + +Que ce qu’il faut de place à l’ardeur de punir : + +Je n’ai plus rien en moi qui n’en veuille à sa vie. + +Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie, + +Si votre haine encor s’obstine à mes tourments, + +Jusqu’à me réserver à d’autres châtiments, + +Faites que je mérite, en trouvant l’inhumaine, + +Par un nouveau forfait, une nouvelle peine, + +Et ne me traitez pas avec tant de rigueur + +Que mon feu ni mon fer ne touchent point son cœur. + +Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, + +S’amuse au vain éclat d’une voix impuissante. + +Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ; + +Prenons dorénavant pour guides les hasards. + +Quiconque ne pourra me montrer la cruelle, + +Que son sang aussitôt me réponde pour elle ; + +Et ne suivant ainsi qu’une incertaine erreur, + +Remplissons tous ces lieux de carnage et d’horreur. + +Mes menaces déjà font trembler tout le monde : + +Le vent fuit d’épouvante, et le tonnerre en gronde ; + +L’œil du ciel s’en retire, et par un voile noir, + +N’y pouvant résister, se défend d’en rien voir ; + +Cent nuages épais se distillant en larmes, + +À force de pitié, veulent m’ôter les armes, + +La nature étonnée embrasse mon courroux, + +Et veut m’offrir Dorise, ou devancer mes coups. + +Tout est de mon parti : le ciel même n’envoie + +Tant d’éclairs redoublés qu’afin que je la voie. + +Quelques lieux où l’effroi porte ses pas errants, + +Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. + +Que je serais heureux, si cet éclat de foudre, + +Pour m’en faire raison, l’avait réduite en poudre ! + +Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, + +Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. + +Destins, soyez enfin de mon intelligence, + +Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance ! + +Quel bonheur m’accompagne en ce moment fatal ! + +Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, + +Et consumant sur lui toute sa violence, + +Il m’a porté respect parmi son insolence. + +Tous mes gens, écartés par un subit effroi, + +Loin d’être à mon secours, ont fui d’autour de moi, + +Ou, déjà dispersés par l’ardeur de la chasse, + +Ont dérobé leur tête à sa fière menace. + +Cependant seul, à pied, je pense à tous moments + +Voir le dernier débris de tous les éléments, + +Dont l’obstination à se faire la guerre + +Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. + +Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, + +De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous ? + +La perte m’est égale, et la même tempête + +Qui l’aurait accablé tomberait sur ma tête. + +Pour le moins, justes dieux, s’il court quelque danger, + +Souffrez que je le puisse avec lui partager ! + +J’en découvre à la fin quelque meilleur présage ; + +L’haleine manque aux vents, et la force à l’orage ; + +Les éclairs, indignés d’être éteints par les eaux, + +En ont tari la source et séché les ruisseaux, + +Et déjà le soleil de ses rayons essuie + +Sur ces moites rameaux le reste de la pluie ; + +Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, + +Les petits oisillons, encor demi-cachés… + +Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite : + +Je le juge à ce bruit. Enfin, malgré ta fuite, + +Je te retiens, barbare. Hélas ! Songe à mourir ; + +Tout l’univers ici ne te peut secourir. + +L’égorger à ma vue ! ô l’indigne spectacle ! + +Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. + +Arrête, scélérat ! Téméraire, où vas-tu ? + +Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu. + +Traître, n’avance pas ; c’est le prince. N’importe ; + +Il m’oblige à sa mort, m’ayant vu de la sorte. + +Est-ce là le respect que tu dois à mon rang ? + +Je ne connais ici ni qualités ni sang. + +Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne, + +Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne. + +S’il me demeure encor quelque peu de vigueur, + +Si mon débile bras ne dédit point mon cœur, + +J’arrêterai le tien. Que fais-tu, misérable ? + +Je détourne le coup d’un forfait exécrable. + +Avec ces vains efforts crois-tu m’en empêcher ? + +Par une heureuse adresse il l’a fait trébucher. + +Assassin, rends l’épée. Ecoute, il est fort proche : + +C’est sa voix qui résonne au creux de cette roche, + +Et c’est lui que tantôt nous avions entendu. + +Prends ce fer en ta main. Ah, cieux ! je suis perdu. + +Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange, + +Quel malheureux destin en cet état vous range ? + +Garrottez ce maraud ; les couples de vos chiens + +Vous y pourront servir, faute d’autres liens. + +Je veux qu’à mon retour une prompte justice + +Lui fasse ressentir par l’éclat d’un supplice, + +Sans armer contre lui que les lois de l’État, + +Que m’attaquer n’est pas un léger attentat. + +Sachez que s’il échappe il y va de vos têtes. + +Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes. + +Admirez cependant le foudre et ses efforts, + +Qui, dans cette forêt, ont consumé trois corps : + +En voici les habits, qui sans aucun dommage + +Semblent avoir bravé la fureur de l’orage. + +Tu montres à mes yeux de merveilleux effets. + +Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. + +Ces habits, dont n’a point approché le tonnerre, + +Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre : + +Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous + +Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. + +Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise ! + +Quelques étonnements qu’une telle surprise + +Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, + +D’autres le saisiront quand vous aurez tout su. + +La honte de paraître en un tel équipage + +Coupe ici ma parole et l’étouffe au passage ; + +Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois + +Avec mes vêtements l’usage de la voix, + +Pour vous conter le reste en habit plus sortable. + +Cette honte me plaît ; ta prière équitable, + +En faveur de ton sexe et du secours prêté, + +Suspendra jusqu’alors ma curiosité + +Tandis, sans m’éloigner beaucoup de cette place, + +Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse. + +Tu l’y ramèneras. Vous, s’il ne veut marcher, + +Gardez-le cependant au pied de ce rocher. + +Dans ces funestes lieux, où la seule inclémence + +D’un rigoureux destin réduit mon innocence, + +Je n’attends désormais du reste des humains + +Ni faveur, ni secours, si ce n’est par tes mains. + +Je ne connais que trop où tend ce préambule. + +Vous n’avez pas affaire à quelque homme crédule : + +Tous, dans cette prison, dont je porte les clés, + +Se disent comme vous du malheur accablés, + +Et la justice à tous est injuste ; de sorte + +Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte ; + +Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir : + +Soyez coupable ou non, je n’en veux rien savoir ; + +Le roi, quoi qu’il en soit, vous a mis en ma garde. + +Il me suffit ; le reste en rien ne me regarde. + +Tu juges mes desseins autres qu’ils ne sont pas. + +Je tiens l’éloignement pire que le trépas, + +Et la terre n’a point de si douce province + +Où le jour m’agréât loin des yeux de mon prince. + +Hélas ! si tu voulais l’envoyer avertir + +Du péril dont sans lui je ne saurais sortir, + +Ou qu’il lui fût porté de ma part une lettre, + +De la sienne en ce cas je t’ose bien promettre + +Que son retour soudain des plus riches te rend : + +Que cet anneau t’en serve et d’arrhe et de garant : + +Tends la main et l’esprit vers un bonheur si proche. + +Monsieur, jusqu’à présent j’ai vécu sans reproche, + +Et pour me suborner promesses ni présents + +N’ont et n’auront jamais de charmes suffisants. + +C’est de quoi je vous donne une entière assurance : + +Perdez-en le dessein avecque l’espérance ; + +Et puisque vous dressez des pièges à ma foi, + +Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi. + +Va, tigre ! va, cruel, barbare, impitoyable ! + +Ce noir cachot n’a rien tant que toi d’effroyable. + +Va, porte aux criminels tes regards, dont l’horreur + +Peut seule aux innocents imprimer la terreur : + +Ton visage déjà commençait mon supplice ; + +Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, + +Ne t’envoyait ici que pour m’épouvanter, + +Ne t’envoyait ici que pour me tourmenter. + +Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre + +D’une accusation que je ne puis comprendre ? + +A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ? + +Mes gens assassinés me rendent criminel ; + +L’auteur du coup s’en vante, et l’on m’en calomnie ; + +On le comble d’honneur, et moi d’ignominie ; + +L’échafaud qu’on m’apprête au sortir de prison, + +C’est par où de ce meurtre on me fait la raison. + +Mais leur déguisement d’autre côté m’étonne : + +Jamais un bon dessein ne déguisa personne ; + +Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, + +M’imputant un cartel, me charge d’un forfait. + +Mon jugement s’aveugle, et, ce que je déplore, + +Je me sens bien trahi, mais par qui ? je l’ignore ; + +Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, + +Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. + +Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, + +Le ciel te garde encore un destin plus tragique. + +N’importe, vif ou mort, les gouffres des enfers + +Auront pour ton supplice encor de pires fers. + +Là, mille affreux bourreaux t’attendent dans les flammes ; + +Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, + +Et par des cruautés qu’on ne peut concevoir, + +Ils vengent l’innocence au-delà de l’espoir. + +Et vous, que désormais je n’ose plus attendre, + +Prince, qui m’honoriez d’une amitié si tendre, + +Et dont l’éloignement fait mon plus grand malheur, + +Bien qu’un crime imputé noircisse ma valeur, + +Que le prétexte faux d’une action si noire + +Ne laisse plus de moi qu’une sale mémoire, + +Permettez que mon nom, qu’un bourreau va ternir, + +Dure sans infamie en votre souvenir. + +Ne vous repentez point de vos faveurs passées, + +Comme chez un perfide indignement placées : + +J’ose, j’ose espérer qu’un jour la vérité + +Paraîtra toute nue à la postérité, + +Et je tiens d’un tel heur l’attente si certaine, + +Qu’elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ; + +Mon âme s’en chatouille, et ce plaisir secret + +La prépare à sortir avec moins de regret. + +Vous m’avez dit tous deux d’étranges aventures. + +Ah, Clitandre ! ainsi donc de fausses conjectures + +T’accablent, malheureux, sous le courroux du roi. + +Ce funeste récit me met tout hors de moi. + +Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure + +Que vous arriverez auparavant qu’il meure. + +Si je n’y viens à temps, ce perfide en ce cas + +À son ombre immolé ne me suffira pas. + +C’est trop peu de l’auteur de tant d’énormes crimes ; + +Innocent, il aura d’innocentes victimes. + +Où que soit Rosidor, il le suivra de près, + +Et je saurai changer ses myrtes en cyprès. + +Souiller ainsi vos mains du sang de l’innocence ! + +Mon déplaisir m’en donne une entière licence. + +J’en veux, comme le roi, faire autant à mon tour ; + +Et puisqu’en sa faveur on prévient mon retour, + +Il est trop criminel. Mais que viens-je d’entendre ? + +Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre ; + +La chasse n’est pas loin, où prenant un cheval, + +Je préviendrai le coup de mon malheur fatal ; + +Il suffit de Cléon pour ramener Dorise. + +Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise ; + +Un supplice l’attend, qui doit faire trembler + +Quiconque désormais voudrait lui ressembler. + +Dites vous-même au roi qu’une telle innocence + +Légitime en ce point ma désobéissance, + +Et qu’un homme sans crime avait bien mérité + +Que j’usasse pour lui de quelque autorité. + +Je vous suis. Cependant que mon heur est extrême, + +Ami, que je chéris à l’égal de moi-même, + +D’avoir su justement venir à ton secours + +Lorsqu’un infâme glaive allait trancher tes jours, + +Et qu’un injuste sort, ne trouvant point d’obstacle, + +Apprêtait de ta tête un indigne spectacle ! + +Ainsi qu’un autre Alcide, en m’arrachant des fers, + +Vous m’avez aujourd’hui retiré des enfers ; + +Et moi dorénavant j’arrête mon envie + +À ne servir qu’un prince à qui je dois la vie. + +Réserve pour Caliste une part de tes soins. + +C’est à quoi désormais je veux penser le moins. + +Le moins ! Quoi ! désormais Caliste en ta pensée + +N’aurait plus que le rang d’une image effacée ? + +J’ai honte que mon cœur auprès d’elle attaché + +De son ardeur pour vous ait souvent relâché, + +Ait souvent pour le sien quitté votre service : + +C’est par là que j’avais mérité mon supplice ; + +Et pour m’en faire naître un juste repentir, + +Il semble que les dieux y voulaient consentir ; + +Mais votre heureux retour a calmé cet orage. + +Tu me fais assez lire au fond de ton courage : + +La crainte de la mort en chasse des appas + +Qui t’ont mis au péril d’un si honteux trépas, + +Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue + +Eût manqué contre toi de prétexte et d’issue ; + +Ou peut-être à présent tes désirs amoureux + +Tournent vers des objets un peu moins rigoureux. + +Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. + +L’amour dompte aisément l’esprit le plus farouche ; + +C’est à ceux de notre âge un puissant ennemi. + +Tu ne connais encor ses forces qu’à demi ; + +Ta résolution, un peu trop violente, + +N’a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. + +Mais que veux-tu, Cléon, et qu’est-il arrivé ? + +Pymante de vos mains se serait-il sauvé ? + +Non, seigneur ; acquittés de la charge commise, + +Nos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise ; + +Et je viens seulement prendre un ordre nouveau. + +Qu’on m’attende avec eux aux portes du château. + +Allons, allons au roi montrer ton innocence ; + +Les auteurs des forfaits sont en notre puissance ; + +Et l’un d’eux, convaincu dès le premier aspect, + +Ne te laissera plus aucunement suspect. + +Amants les mieux payés de votre longue peine, + +Vous de qui l’espérance est la moins incertaine, + +Et qui vous figurez, après tant de longueurs, + +Avoir droit sur les corps dont vous tenez les cœurs, + +En est-il parmi vous de qui l’âme contente + +Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ? + +En est-il parmi vous de qui l’heur à venir + +D’un espoir mieux fondé se puisse entretenir ? + +Mon esprit, que captive un objet adorable, + +Ne l’éprouva jamais autre que favorable, + +J’ignorerais encor ce que c’est que mépris, + +Si le sort d’un rival ne me l’avait appris. + +Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère + +D’un grand roi qui te perd me semble trop sévère. + +Tes desseins par l’effet n’étaient que trop punis ; + +Nous voulant séparer, tu nous as réunis. + +Il ne te fallait point de plus cruels supplices + +Que de te voir toi-même auteur de nos délices, + +Puisqu’il n’est pas à croire, après ce lâche tour, + +Que le prince ose plus traverser notre amour. + +Ton crime t’a rendu désormais trop infâme + +Pour tenir ton parti sans s’exposer au blâme : + +On devient ton complice à te favoriser. + +Mais, hélas ! mes pensers, qui vous vient diviser ? + +Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ? + +Faut-il qu’avec Caliste un rival vous partage ? + +Retournez, retournez vers mon unique bien : + +Que seul dorénavant il soit votre entretien ; + +Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ; + +Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. + +Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, + +C’est par où mon esprit est le moins enchanté ; + +Elle servit d’amorce à mes désirs avides ; + +Mais ils ont su trouver des objets plus solides : + +Mon feu qu’elle alluma fût mort au premier jour, + +S’il n’eût été nourri d’un réciproque amour. + +Oui, Caliste, et je veux toujours qu’il m’en souvienne, + +J’aperçus aussitôt ta flamme que la mienne : + +L’amour apprit ensemble à nos cœurs à brûler ; + +L’amour apprit ensemble à nos yeux à parler ; + +Et sa timidité lui donna la prudence + +De n’admettre que nous en notre confidence : + +Ainsi nos passions se dérobaient à tous ; + +Ainsi nos feux secrets n’ayant point de jaloux… + +Mais qui vient jusqu’ici troubler mes rêveries ? + +Celle qui voudrait voir tes blessures guéries, + +Celle… Ah ! mon heur, jamais je n’obtiendrais sur moi + +De pardonner ce crime à tout autre qu’à toi. + +De notre amour naissant la douceur et la gloire + +De leur charmante idée occupaient ma mémoire ; + +Je flattais ton image, elle me reflattait ; + +Je lui faisais des vœux, elle les acceptait ; + +Je formais des désirs, elle en aimait l’hommage. + +La désavoueras-tu, cette flatteuse image ? + +Voudras-tu démentir notre entretien secret ? + +Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait ? + +Tu pourrais de sa part te faire tant promettre, + +Que je ne voudrais pas tout à fait m’y remettre ; + +Quoiqu’à dire le vrai je ne sais pas trop bien + +En quoi je dédirais ce secret entretien, + +Si ta pleine santé me donnait lieu de dire + +Quelle borne à tes vœux je puis et dois prescrire. + +Prends soin de te guérir, et les miens plus contents… + +Mais je te le dirai quand il en sera temps. + +Cet énigme enjoué n’a point d’incertitude + +Qui soit propre à donner beaucoup d’inquiétude, + +Et si j’ose entrevoir dans son obscurité, + +Ma guérison importe à plus qu’à ma santé. + +Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, + +Et te dise à mon tour ce que je m’imagine. + +Tu dois, par complaisance au peu que j’ai d’appas, + +Feindre d’entendre mal ce que je ne dis pas, + +Et ne point m’envier un moment de délices + +Que fait goûter l’amour en ces petits supplices. + +Doute donc, sois en peine, et montre un cœur gêné + +D’une amoureuse peur d’avoir mal deviné ; + +Tremble sans craindre trop ; hésite, mais aspire ; + +Attends de ma bonté qu’il me plaise tout dire, + +Et sans en concevoir d’espoir trop affermi, + +N’espère qu’à demi, quand je parle à demi. + +Tu parles à demi, mais un secret langage + +Qui va jusques au cœur m’en dit bien davantage, + +Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, + +Ou rien plus ne s’oppose à nos contentements. + +Je l’avais bien prévu, que ton impatience + +Porterait ton espoir à trop de confiance ; + +Que, pour craindre trop peu, tu devinerais mal. + +Quoi ! la reine ose encor soutenir mon rival ? + +Et sans avoir d’horreur d’une action si noire… + +Elle a l’âme trop haute et chérit trop la gloire + +Pour ne pas s’accorder aux volonté du roi, + +Qui d’un heureux hymen récompense ta foi… + +Si notre heureux malheur a produit ce miracle, + +Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle ? + +Tes blessures. Allons, je suis déjà guéri. + +Ce n’est pas pour un jour que je veux un mari, + +Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde + +Un bien que de ton roi la prudence retarde. + +Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, + +Et crois que tes désirs… N’auront aucun effet. + +N’auront aucun effet ! Qui te le persuade ? + +Un corps peut-il guérir, dont le cœur est malade ? + +Tu m’as rendu mon change, et m’as fait quelque peur ; + +Mais je sais le remède aux blessures du cœur. + +Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, + +Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites ; + +Je me rends désormais assidue à te voir. + +Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir + +Que sans perdre de temps j’aille rendre en personne + +D’humbles grâces au roi du bonheur qu’il nous donne. + +Je me charge pour toi de ce remercîment. + +Toutefois qui saurait que pour ce compliment + +Une heure hors d’ici ne pût beaucoup te nuire, + +Je voudrais en ce cas moi-même t’y conduire, + +Et j’aimerais mieux être un peu plus tard à toi, + +Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi. + +Mes blessures n’ont point, dans leurs faibles atteintes, + +Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes. + +Viens donc, et puisqu’enfin nous faisons mêmes vœux, + +En le remerciant parle au nom de tous deux. + +Que souvent notre esprit, trompé par l’apparence, + +Règle ses mouvements avec peu d’as surance ! + +Qu’il est peu de lumière en nos entendements, + +Et que d’incertitude en nos raisonnements ! + +Qui voudra désormais se fier aux impostures + +Qu’en notre jugement forment les conjectures : + +Tu suffis pour apprendre à la postérité + +Combien la vraisemblance a peu de vérité. + +Jamais jusqu’à ce jour la raison en déroute + +N’a conçu tant d’erreur avec si peu de doute ; + +Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, + +On n’a jusqu’à ce jour convaincu d’innocents. + +J’en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse + +De trop de promptitude en soi-même s’accuse. + +Un roi doit se donner, quand il est irrité, + +Ou plus de retenue, ou moins d’autorité. + +Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure + +Qu’à force de bienfaits j’en répare l’injure. + +Que Votre Majesté, sire, n’estime pas + +Qu’il faille m’attirer par de nouveaux appas. + +L’honneur de vous servir m’apporte assez de gloire, + +Et je perdrais le mien, si quelqu’un pouvait croire + +Que mon devoir penchât au refroidissement, + +Sans le flatteur espoir d’un agrandissement. + +Vous n’avez exercé qu’une juste colère : + +On est trop criminel quand on peut vous déplaire ; + +Et, tout chargé de fers, ma plus forte douleur + +Ne s’en osa jamais prendre qu’à mon malheur. + +Seigneur, moi qui connais le fond de son courage, + +Et qui n’ai jamais vu de fard en son langage, + +Je tiendrais à bonheur que Votre Majesté + +M’acceptât pour garant de sa fidélité. + +Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance + +Et de mon injustice et de son innocence ; + +Passons aux criminels. Toi dont la trahison + +A fait si lourdement trébucher ma raison, + +Approche, scélérat. Un homme de courage + +Se met avec honneur en un tel équipage ? + +Attaque, le plus fort, un rival plus heureux ? + +Et présumant encor cet exploit dangereux, + +À force de présents et d’infâmes pratiques, + +D’un autre cavalier corrompt les domestiques ? + +Prend d’un autre le nom, et contrefait son seing, + +Afin qu’exécutant son perfide dessein, + +Sur un homme innocent tombent les conjectures ? + +Parle, parle, confesse, et préviens les tortures. + +Sire, écoutez-en donc la pure vérité, + +Votre seule faveur a fait ma lâcheté, + +Vous, dis-je. Et cet objet dont l’amour me transporte. + +L’honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ; + +Mais recherchant la mort de qui vous est si cher, + +Pour en avoir le fruit il me fallait cacher : + +Reconnu pour l’auteur d’une telle surprise, + +Le moyen d’approcher de vous ou de Dorise ? + +Tu dois aller plus outre, et m’imputer encor + +L’attentat sur mon fils comme sur Rosidor ; + +Car je ne touche point à Dorise outragée ; + +Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, + +Et coupable elle-même, elle a bien mérité + +L’affront qu’elle a reçu de ta témérité. + +Un crime attire l’autre, et, de peur d’un supplice, + +On tâche, en étouffant ce qu’on en voit d’indice, + +De paraître innocent à force de forfaits. + +Je ne suis criminel sinon manque d’effets, + +Et sans l’âpre rigueur du sort qui me tourmente, + +Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante. + +Mais que tardez-vous plus ? J’ai tout dit : punissez. + +Est-ce là le regret de tes crimes passés ? + +Otez-le-moi d’ici : je ne puis voir sans honte + +Que de tant de forfaits il tient si peu de conte. + +Dites à mon conseil que, pour le châtiment, + +J’en laisse à ses avis le libre jugement ; + +Mais qu’après son arrêt je saurai reconnaître + +L’amour que vers son prince il aura fait paraître. + +Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté, + +Qui joins l’assassinat à la déloyauté, + +Détestable Alecton, que la reine déçue + +Avait naguère au rang de ses fille s reçue ! + +Quel barbare, ou plutôt quelle peste d’enfer + +Se rendit ton complice et te donna ce fer ? + +L’autre jour, dans ce bois trouvé par aventure, + +Sire, il donna sujet à toute l’imposture ; + +Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein + +Sur cette occasion formèrent mon dessein : + +Je le cachai dès lors. Il est tout manifeste + +Que ce fer n’est enfin qu’un misérable reste + +Du malheureux duel où le triste Arimant + +Laissa son corps sans âme, et Daphné sans amant. + +Mais quant à son forfait, un ver de jalousie + +Jette souvent notre âme en telle frénésie, + +Que la raison, qu’aveugle un plein emportement, + +Laisse notre conduite à son dérèglement ; + +Lors tout ce qu’il produit mérite qu’on l’excuse. + +De si faibles raisons mon esprit ne s’abuse. + +Seigneur, quoi qu’il en soit, un fils qu’elle vous rend, + +Sous votre bon plaisir sa défense entreprend ; + +Innocente ou coupable, elle assura ma vie. + +Ma justice en ce cas la donne à ton envie ; + +Ta prière obtient même avant que demander + +Ce qu’aucune raison ne pouvait t’accorder. + +Le pardon t’est acquis : relève-toi , Dorise, + +Et va dire partout, en liberté remise, + +Que le prince aujourd’hui te préserve à la fois + +Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois. + +Après une bonté tellement excessive, + +Puisque votre clémence ordonne que je vive, + +Permettez désormais, sire, que mes desseins + +Prennent des mouvements plus réglés et plus sains ; + +Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, + +Je fasse ma retraite avecque les vestales, + +Et qu’une criminelle indigne d’être au jour + +Se puisse renfermer en leur sacré séjour. + +Te bannir de la cour après m’être obligée, + +Ce serait trop montrer ma faveur négligée. + +N’arrêtez point au monde un objet odieux, + +De qui chacun, d’horreur, détournerait les yeux. + +Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, + +Ma faveur te va rendre assez considérable + +Pour t’acquérir ici mille inclinations. + +Outre l’attrait puissant de tes perfections, + +Mon respect à l’amour tout le monde convie + +Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. + +Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir + +Du côté que ton prince a voulu te choisir : + +Réunis mes faveurs t’unissant à Dorise. + +Mais par cette union mon esprit se divise, + +Puisqu’il faut que je donne aux devoirs d’un époux + +La moitié des pensers qui ne sont dus qu’à vous. + +Ce partage m’oblige, et je tiens tes pensées + +Vers un si beau sujet d’autant mieux adressées, + +Que je lui veux céder ce qui m’en appartient. + +Taisez-vous, j’aperçois notre blessé qui vient. + +Au comble de tes vœux, sûr de ton mariage, + +N’es-tu point satisfait ? que veux-tu davantage ? + +L’apprendre de vous, sire, et pour remerciements + +Nous offrir l’un et l’autre à vos commandements. + +Si mon commandement peut sur toi quelque chose, + +Et si ma volonté de la tienne dispose, + +Embrasse un cavalier indigne des liens + +Où l’a mis aujourd’hui la trahison des siens. + +Le prince heureusement l’a sauvé du supplice, + +Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice, + +Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort ! + +Le suborneur depuis n’a pas eu meilleur sort, + +Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, + +Clitandre fait trop voir quelle est son innocence. + +Sire, vous le savez, le cœur me l’avait dit, + +Et si peu que j’avais près de vous de crédit, + +Je l’employai dès lors contre votre colère. + +En moi dorénavant faites état d’un frère. + +En moi, d’un serviteur dont l’amour éperdu + +Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû. + +Si le pardon du roi me peut donner le vôtre, + +Si mon crime… Ah ! ma sœur, tu me prends pour une autre, + +Si tu crois que je puisse encor m’en souvenir. + +Tu ne veux plus songer qu’à ce jour à venir + +Où Rosidor guéri termine un hyménée. + +Clitandre, en attendant cette heureuse journée, + +Tâchera d’allumer en son âme des feux + +Pour celle que mon fils désire, et que je veux ; + +À qui, pour réparer sa faute criminelle, + +Je défends désormais de se montrer cruelle ; + +Et nous verrons alors cueillir en même jour + +À deux couples d’amants les fruits de leur amour. diff --git a/test/corneille_clitandre.tpl b/test/corneille_clitandre.tpl @@ -0,0 +1,4 @@ +6/6 A !X +6/6 A !X +6/6 B !x +6/6 B !x diff --git a/test/corneille_galerie_du_palais b/test/corneille_galerie_du_palais @@ -0,0 +1,3673 @@ + + + + + + +Enfin je ne le puis : que veux-tu que j’y fasse ? +Pour tout autre sujet mon maître n’est que glace ; +Elle est trop dans son cœur ; on ne l’en peut chasser, +Et c’est folie à nous que de plus y penser. +J’ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte, +Parler de ses attraits, élever son mérite, +Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien ; +Je n’avance non plus qu’à ne lui dire rien : +L’amour, dont malgré moi son âme est possédée, +Fait qu’il en voit autant, ou plus, en Célidée. + + + + +Ne quittons pas pourtant ; à la longue on fait tout. + +La gloire suit la peine : espérons jusqu’au bout. +Je veux que Célidée ait charmé son courage, +L’amour le plus parfait n’est pas un mariage ; +Fort souvent moins que rien cause un grand changement, +Et les occasions naissent en un moment. + + + + +Je les prendrai toujours quand je les verrai naître. + + + + +Hippolyte, en ce cas, saura le reconnaître. + + + + +Tout ce que j’en prétends, c’est un entier secret. +Adieu : je vais trouver Célidée à regret. + + + + +De la part de ton maître ? Oui. Si j’ai bonne vue, +La voilà que son père amène vers la rue. +Tirons-nous à quartier ; nous jouerons mieux nos jeux, +S’ils n’aperçoivent point que nous parlions nous deux. + + + + + + +Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme ; +N’en conçois point de honte, et n’en crains point de blâme : +Le sujet qui l’allume a des perfections + +Dignes de posséder tes inclinations ; +Et pour mieux te montrer le fond de mon courage, +J’aime autant son esprit que tu fais son visage. +Confesse donc, ma fille, et crois qu’un si beau feu +Veut être mieux traité que par un désaveu. + + + + +Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime +A tant gagné sur moi que j’en fais de l’estime ; +J’honore son mérite, et n’ai pu m’empêcher +De prendre du plaisir à m’en voir rechercher ; +J’aime son entretien, je chéris sa présence : +Mais cela n’est enfin qu’un peu de complaisance, +Qu’un mouvement léger qui passe en moins d’un jour. +Vos seuls commandements produiront mon amour ; +Et votre volonté, de la mienne suivie… + + + + +Favorisant ses vœux, seconde ton envie. +Aime, aime ton Lysandre ; et puisque je consens +Et que je t’autorise à ces feux innocents, +Donne-lui hardiment une entière assurance +Qu’un mariage heureux suivra son espérance ; +Engage-lui ta foi. Mais j’aperçois venir +Quelqu’un qui de sa part te vient entretenir. +Ma fille, adieu : les yeux d’un homme de mon âge +Peut-être empêcheraient la moitié du message. + + + + +Il ne vient rien de lui qu’il faille vous celer. + + + + +Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler ; +Et ta civilité, sans doute un peu forcée, +Me fait un compliment qui trahit ta pensée. + + + + + + +Que fait ton maître, Aronte ? Il m’envoie aujourd’hui +Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui, +Et comment vous voulez qu’il passe la journée. + + + + +Je serai chez Daphnis toute l’après-dînée ; +Et s’il m’aime, je crois que nous l’y pourrons voir. +Autrement… Ne pensez qu’à l’y bien recevoir. + + + + +S’il y manque, il verra sa paresse punie. +Nous y devons dîner fort bonne compagnie ; +J’y mène, du quartier, Hippolyte et Chloris. + + + + +Après elles et vous il n’est rien dans Paris ; +Et je n’en sache point, pour belles qu’on les nomme, +Qui puissent attirer les yeux d’un honnête homme. + + + + +Je ne suis pas d’humeur bien propre à t’écouter, +Et ne prends pas plaisir à m’entendre flatter. +Sans que ton bel esprit tâche plus d’y paraître, +Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître. + + +Quelle superbe humeur ! quel arrogant maintien ! + +Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien ; +Il changera d’objet, ou j’y perdrai ma peine : +Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine. + + + + + + + +Vous avez fort la presse à ce livre nouveau ; +C’est pour vous faire riche. On le trouve si beau, +Que c’est pour mon profit le meilleur qui se voie. +Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie ! + + + + +De vrai, bien que d’abord on en vendît fort peu, +À présent Dieu nous aime, on y court comme au feu ; +Je n’en saurais fournir autant qu’on m’en demande : +Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, +Découvre moins le fard dont un visage est peint, +Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint. +Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique, + +Pour être trop étroite, empêche ma pratique ; +À peine y puis-je avoir deux chalands à la fois : +Je veux changer de place avant qu’il soit un mois ; +J’aime mieux en payer le double et davantage, +Et voir ma marchandise en un bel étalage. + + + + +Vous avez bien raison ; mais, à ce que j’entends… +Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps ? + + + + + + +Montrez-m’en quelques-uns. Voici ceux de la mode. + + + +Otez-moi cet auteur, son nom seul m’incommode : +C’est un impertinent, ou je n’y connais rien. + + + + +Ses œuvres toutefois se vendent assez bien. + + + + +Quantité d’ignorants ne songent qu’à la rime. + + + + +Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime ; +Considérez ce trait, on le trouve divin. + + + + +Il n’est que mal traduit du cavalier Marin ; +Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie. + + + + + +Ce fut son coup d’essai que cette comédie. + + + + +Cela n’est pas tant mal pour un commencement ; +La plupart de ses vers coulent fort doucement : +Qu’il a de mignardise à décrire un visage ! + + + + + + +Madame, montrez-nous quelques collets d’ouvrage. + + + + +Je vous en vais montrer de toutes les façons. + + +Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons. + + +Voilà du point d’esprit, de Gênes, et d’Espagne. + + + + +Ceci n’est guère bon qu’à des gens de campagne. + + + + + +Voyez bien ; s’il en est deux pareils dans Paris… + + + + +Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix. + + + + +Quand vous aurez choisi. Que t’en semble, Florice ? + + + + +Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service ; +En moins de trois savons on ne les connaît plus. + + + + +Celui-ci, qu’en dis-tu ? L’ouvrage en est confus, +Bien que l’invention de près soit assez belle. +Voici bien votre fait, n’était que la dentelle +Est fort mal assortie avec le passement ; +Cet autre n’a de beau que le couronnement. + + + + +Si vous pouviez avoir deux jours de patience, +Il m’en vient, mais qui sont dans la même excellence. + + + + +Il vaudrait mieux attendre. Eh bien, nous attendrons ; +Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons. + + + + +Mercredi j’en attends de certaines nouvelles. +Cependant vous faut-il quelques autres dentelles ? + + + + +J’en ai ce qu’il m’en faut pour ma provision. + + + +J’en vais subtilement prendre l’occasion. +La connais-tu, voisine ? Oui, quelque peu de vue : +Quant au reste, elle m’est tout à fait inconnue. +Ce cavalier sans doute y trouve plus d’appas +Que dans tous vos auteurs ? Je n’y manquerai pas. + + + +Si tu ne me vois là, je serai dans la salle. + +Je connais celui-ci ; sa veine est fort égale ; +Il ne fait point de vers qu’on ne trouve charmants. +Mais on ne parle plus qu’on fasse de romans ; +J’ai vu que notre peuple en était idolâtre. + + + + +La mode est à présent des pièces de théâtre. + + + + +De vrai, chacun s’en pique ; et tel y met la main, +Qui n’eut jamais l’esprit d’ajuster un quatrain. + + + + + + +Je te prends sur le livre. Eh bien, qu’en veux-tu dire ? +Tant d’excellents esprits, qui se mêlent d’écrire, +Valent bien qu’on leur donne une heure de loisir. + + + + +Y trouves-tu toujours une heure de plaisir ? +Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie. + + + + +Ton goût, je m’en assure, est pour la Normandie. + + + + +Sans rien spécifier, peu méritent de voir ; + +Souvent leur entreprise excède leur pouvoir : +Et tel parle d’amour sans aucune pratique. + + + + +On n’y sait guère alors que la vieille rubrique : +Faute de le connaître, on l’habille en fureur +Et loin d’en faire envie, on nous en fait horreur. +Lui seul de ses effets a droit de nous instruire ; +Notre plume à lui seul doit se laisser conduire : +Pour en bien discourir, il faut l’avoir bien fait ; +Un bon poète ne vient que d’un amant parfait. + + + + +Il n’en faut point douter, l’amour a des tendresses +Que nous n’apprenons point qu’auprès de nos maîtresses. +Tant de sorte d’appas, de doux saisissements, +D’agréables langueurs et de ravissements, +Jusques où d’un bel oeil peut s’étendre l’empire, +Et mille autres secrets que l’on ne saurait dire +(Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit), +Ne se surent jamais par un effort d’esprit ; +Et je n’ai jamais vu de cervelles bien faites +Qui traitassent l’amour à la façon des poètes : +C’est tout un autre jeu. Le style d’un sonnet +Est fort extravagant dedans un cabinet ; +Il y faut bien louer la beauté qu’on adore, +Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, +Sans que l’éclat des lis, des roses, d’un beau jour, +Ait rien à démêler avecque notre amour. +O pauvre comédie, objet de tant de veines, +Si tu n’es qu’un portrait des actions humaines, + +On te tire souvent sur un original +À qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal ! + + + + +Laissons la muse en paix, de grâce à la pareille. +Chacun fait ce qu’il peut, et ce n’est pas merveille +Si, comme avec bon droit on perd bien un procès, +Souvent un bon ouvrage a de faibles succès. +Le jugement de l’homme, ou plutôt son caprice, +Pour quantité d’esprits n’a que de l’injustice : +J’en admire beaucoup dont on fait peu d’état ; +Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d’Etat, +La plus grande est toujours de peu de conséquence. + + + + +Vous plairait-il de voir des pièces d’éloquence ? + + +J’en lus hier la moitié ; mais son vol est si haut, +Que presque à tous moments je me trouve en défaut. + + + + +Voici quelques auteurs dont j’aime l’industrie. +Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie ; +Tantôt un de mes gens vous les viendra payer. +Le reste du matin où veux-tu l’employer ? + + + + +Voyez deçà, messieurs ; vous plaît-il rien du nôtre ? +Voyez, je vous ferai meilleur marché qu’un autre, +Des gants, des baudriers, des rubans, des castors. + + + + + + +Je ne saurais encor te suivre si tu sors : +Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante. + + + + +Qui te retient ici ? L’histoire en est plaisante : +Tantôt, comme j’étais sur le livre occupé, +Tout proche on est venu choisir du point coupé. + + + + +Qui ? C’est la question ; mais s’il faut s’en remettre +À ce qu’à mes regards sa coiffe a pu permettre, +Je n’ai rien vu d’égal : mon Cléante la suit, +Et ne reviendra point qu’il n’en soit bien instruit, +Qu’il n’en sache le nom, le rang et la demeure. + + + + +Ami, le cœur t’en dit. Nullement, ou je meure ; +Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, +J’ai voulu contenter ma curiosité. + + + + + +Ta curiosité deviendra bientôt flamme ; +C’est par là que l’amour se glisse dans une âme. +À la première vue, un objet qui nous plaît +N’inspire qu’un désir de savoir quel il est ; +On en veut aussitôt apprendre davantage, +Voir si son entretien répond à son visage, +S’il est civil ou rude, importun ou charmeur, +Eprouver son esprit, connaître son humeur : +De là cet examen se tourne en complaisance ; +On cherche si souvent le bien de sa présence, +Qu’on en fait habitude, et qu’au point d’en sortir +Quelque regret commence à se faire sentir : +On revient tout rêveur ; et notre âme blessée, +Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. +Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos +On sent je ne sais quoi qui trouble le repos ; +Un sommeil inquiet, sur de confus nuages, +Elève incessamment de flatteuses images, +Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits +Que le réveil admire et ne dédit jamais ; +Tout le cœur court en hâte après de si doux guides ; +Et le moindre larcin que font ses vœux timides +Arrête le larron, et le met dans les fers. + + + + +Ainsi tu fus épris de celle que tu sers ? + + + + + +C’est un autre discours ; à présent je ne touche +Qu’aux ruses de l’amour contre un esprit farouche, +Qu’il faut apprivoiser presque insensiblement, +Et contre ses froideurs combattre finement. +Des naturels plus doux… Eh bien, elle s’appelle ? + +Ne m’informez de rien qui touche cette belle. +Trois filous rencontrés vers le milieu du pont, +Chacun l’épée au poing, m’ont voulu faire affront, +Et sans quelques amis qui m’ont tiré de peine, +Contr’eux ma résistance eût peut-être été vaine ; +Ils ont tourné le dos, me voyant secouru, +Mais ce que je suivais tandis est disparu. + + + + +Les traîtres ! trois contre un ! t’attaquer ! te surprendre ! +Quels insolents vers moi s’osent ainsi méprendre ? + + + + +Je ne connais qu’un d’eux, et c’est là le retour +De quelques tours de main qu’il reçut l’autre jour, + +Lorsque, m’ayant tenu quelques propos d’ivrogne, +Nous eûmes prise ensemble à l’hôtel de Bourgogne. + + + + +Qu’on le trouve où qu’il soit ; qu’une grêle de bois +Assemble sur lui seul le châtiment des trois ; +Et que sous l’étrivière il puisse tôt connaître, +Quand on se prend aux miens, qu’on s’attaque à leur maître ! + + + + +J’aime à te voir ainsi décharger ton courroux : +Mais voudrais-tu parler franchement entre nous ? + + + + +Quoi ! tu doutes encor de ma juste colère ? + + + + +En ce qui le regarde, elle n’est que légère : +En vain pour son sujet tu fais l’intéressé ; +Il a paré des coups dont ton cœur est blessé : +Cet accident fâcheux te vole une maîtresse ; +Confesse ingénument, c’est là ce qui te presse. + + + + +Pourquoi te confesser ce que tu vois assez ? +Au point de se former, mes desseins renversés, +Et mon désir trompé, poussent dans ces contraintes, +Sous de faux mouvements, de véritables plaintes. + + + + +Ce désir, à vrai dire, est un amour naissant +Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant ; +Il s’égare et se perd dans cette incertitude ; +Et renaissant toujours de ton inquiétude, + +Il te montre un objet d’autant plus souhaité, +Que plus sa connaissance a de difficulté. +C’est par là que ton feu davantage s’allume : +Moins on l’a pu connaître, et plus on en présume ; +Notre ardeur curieuse en augmente le prix. + + + + +Que tu sais cher ami, lire dans les esprits ! +Et que, pour bien juger d’une secrète flamme, +Tu pénètres avant dans les ressorts d’une âme ! + + + + +Ce n’est pas encor tout, je veux te secourir. + + + + +Oh, que je ne suis pas en état de guérir ! +L’amour use sur moi de trop de tyrannie. + + + + +Souffre que je te mène en une compagnie +Où l’objet de mes vœux m’a donné rendez-vous ; +Les divertissements t’y sembleront si doux, +Ton âme en un moment en sera si charmée +Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée, +On gagnera sur toi fort aisément ce point +D’oublier un objet que tu ne connais point. +Mais garde-toi surtout d’une jeune voisine +Que ma maîtresse y mène ; elle est et belle et fine, +Et sait si dextrement ménager ses attraits, +Qu’il n’est pas bien aisé d’en éviter les traits. + + + + +Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble. + + + + +Donc, en attendant l’heure, allons dîner ensemble. + + + + + + +Tu me railles toujours. S’il ne vous veut du bien, +Dites assurément que je n’y connais rien. +Je le considérais tantôt chez ce libraire ; +Ses regards de sur vous ne pouvaient se distraire, +Et son maintien était dans une émotion +Qui m’instruisait assez de son affection. +Il voulait vous parler, et n’osait l’entreprendre. + + + + +Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre : +C’est le seul dont la vue excite mon ardeur. + + + + +Et le seul qui pour vous n’a que de la froideur. +Célidée est son âme, et tout autre visage +N’a point d’assez beaux traits pour toucher son courage ; +Son brasier est trop grand, rien ne peut l’amortir : +En vain son écuyer tâche à l’en divertir, +En vain, jusques aux cieux portant votre louange, +Il tâche à lui jeter quelque amorce du change, +Et lui dit jusque-là que dans votre entretien +Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien ; +Tout cela n’est qu’autant de paroles perdues. + + + + +Faute d’être sans doute assez bien entendues. + + + + +Ne le présumez pas, il faut avoir recours + +À de plus hauts secrets qu’à ces faibles discours. +Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage +Ma ruse chaque jour s’est accrue avec l’âge : +Je me connais en monde, et sais mille ressorts +Pour débaucher une âme et brouiller des accords. + + + + +Dis promptement, de grâce. À présent l’heure presse, +Et je ne vous saurais donner qu’un mot d’adresse. +Cette voisine et vous… Mais déjà la voici. + + + + + + +À force de tarder, tu m’as mise en souci : +Il est temps, et Daphnis par un page me mande +Que pour faire servir on n’attend que ma bande ; +Le carrosse est tout prêt : allons, veux-tu venir ? + + + + +Lysandre après dîner t’y vient entretenir ? + + + + +S’il osait y manquer, je te donne promesse +Qu’il pourrait bien ailleurs chercher une maîtresse. + + + + + + + +Ne me contez point tant que mon visage est beau : +Ces discours n’ont pour moi rien du tout de nouveau ; +Je le sais bien sans vous, et j’ai cet avantage, +Quelques perfections qui soient sur mon visage, +Que je suis la première à m’en apercevoir : +Pour me les bien apprendre, il ne faut qu’un miroir ; +J’y vois en un moment tout ce que vous me dites. + + + + +Mais vous n’y voyez pas tous vos rares mérites : +Cet esprit tout divin et ce doux entretien +Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. + + + + +Vous les montrez assez par cette après-dînée +Qu’à causer avec moi vous vous êtes donnée ; +Si mon discours n’avait quelque charme caché, +Il ne vous tiendrait pas si longtemps attaché. +Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, +Que d’y tarder ainsi sans que rien vous y plaise ; +Et si je présumais qu’il vous plût sans raison, + +Je me ferais moi-même un peu de trahison ; +Et par ce trait badin qui sentirait l’enfance, +Votre beau jugement recevrait trop d’offense. +Je suis un peu timide, et dût-on me jouer, +Je n’ose démentir ceux qui m’osent louer. + + + + +Aussi vous n’avez pas le moindre lieu de craindre +Qu’on puisse, en vous louant ni vous flatter ni feindre ; +On voit un tel éclat en vos brillants appas, +Qu’on ne peut l’exprimer, ni ne l’adorer pas. + + + + +Ni ne l’adorer pas ! Par là vous voulez dire… + + + + +Que mon cœur désormais vit dessous votre empire, +Et que tous mes desseins de vivre en liberté +N’ont rien eu d’assez fort contre votre beauté. + + + + +Quoi ? mes perfections vous donnent dans la vue ? + + + + +Les rares qualités dont vous êtes pourvue +Vous ôtent tout sujet de vous en étonner. + + + + +Cessez aussi, monsieur, de vous l’imaginer. +Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles ; +J’ai de pareils discours chaque jour aux oreilles, +Et tous les gens d’esprit en font autant que vous. + + + + +En amour toutefois je les surpasse tous. +Je n’ai point consulté pour vous donner mon âme ; + +Votre premier aspect sut allumer ma flamme, +Et je sentis mon cœur, par un secret pouvoir, +Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir. + + + + +Avoir connu d’abord combien je suis aimable, +Encor qu’à votre avis il soit inexprimable, +Ce grand et prompt effet m’assure puissamment +De la vivacité de votre jugement. +Pour moi, que la nature a faite un peu grossière, +Mon esprit, qui n’a pas cette vive lumière, +Conduit trop pesamment toutes ses fonctions +Pour m’avertir sitôt de vos perfections. +Je vois bien que vos feux méritent récompense : +Mais de les seconder ce défaut me dispense. + + + + +Railleuse ! Excusez-moi, je parle tout de bon. + + + +Le temps de cet orgueil me fera la raison ; +Et nous verrons un jour, à force de services, +Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices. + + + + + + + +Peut-être l’avenir… Tout beau, coureur, tout beau ! + +On n’est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau : +Vous aimez l’entretien de votre fantaisie ; +Mais pour un cavalier c’est peu de courtoisie, +Et cela messied fort à des hommes de cour, +De n’accompagner pas leur salut d’un bonjour. + + + + +Puisque auprès d’un sujet capable de nous plaire +La présence d’un tiers n’est jamais nécessaire, +De peur qu’il en reçût quelque importunité, +J’ai mieux aimé manquer à la civilité. + + + + +Voilà parer mon coup d’un galant artifice, +Comme si je pouvais… Que me veux-tu, Florice ? +Dis-lui que je m’en vais. Messieurs, pardonnez-moi, +On me vient d’apporter une fâcheuse loi ; +Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte. +Une mère m’appelle. Adieu, belle Hippolyte, +Adieu : souvenez-vous… Mais vous, n’y songez plus. + + + + + + +Quoi ! Dorimant, ce mot t’a rendu tout confus ! + + + + +Ce mot à mes désirs laisse peu d’espérance. + + + + +Tu ne la vois encor qu’avec indifférence ? + + + + +Comme toi Célidée. Elle eut donc chez Daphnis, +Hier dans son entretien des charmes infinis ? +Je te l’avais bien dit que ton âme à sa vue +Demeurerait, ou prise, ou puissamment émue ; +Mais tu n’as pas sitôt oublié la beauté +Qui fit naître au Palais ta curiosité ? +Du moins ces deux objets balancent ton courage ? + + + + +Sais-tu bien que c’est là justement mon visage, +Celui que j’avais vu le matin au Palais ? + + + + +À ce compte… J’en tiens, ou l’on n’en tint jamais. + + + + +C’est consentir bientôt à perdre ta franchise. + + + + + +C’est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l’ont prise. + + + + +Puisque tu les connais, je ne plains plus ton mal. + + + + +Leur coup, pour les connaître, en est-il moins fatal ? + + + + +Non, mais du moins ton cœur n’est plus à la torture +De voir tes vœux forcés d’aller à l’aventure ; +Et cette belle humeur de l’objet qui t’a pris… + + + + +Sous un accueil riant cache un subtil mépris. +Ah, que tu ne sais pas de quel air on me traite ! + + + + +Je t’en avais jugé l’âme fort satisfaite : +Et cette gaie humeur, qui brillait dans ses yeux, +M’en promettait pour toi quelque chose de mieux. + + + + +Cette belle, de vrai, quoique toute de glace, +Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, +Par où tout de nouveau je me laisse gagner, +Et consens, peu s’en faut, à m’en voir dédaigner. +Loin de s’en affaiblir, mon amour s’en augmente ; +Je demeure charmé de ce qui me tourmente. +Je pourrais de toute autre être le possesseur, +Que sa possession aurait moins de douceur. +Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte + +Rejeter ma louange et vanter son mérite, +Négliger mon amour ensemble et l’approuver, +Me remplir tout d’un temps d’espoir et m’en priver, +Me refuser son cœur en acceptant mon âme, +Faire état de mon choix en méprisant ma flamme. +Hélas ! en voilà trop : le moindre de ces traits +A pour me retenir de trop puissants attraits ; +Trop heureux d’avoir vu sa froideur enjouée +Ne se point offenser d’une ardeur avouée ! + + + + +Son adieu toutefois te défend d’y songer, +Et ce commandement t’en devrait dégager. + + + + +Qu’un plus capricieux d’un tel adieu s’offense ; +Il me donne un conseil plutôt qu’une défense, +Et par ce mot d’avis, son cœur sans amitié +Du temps que j’y perdrai montre quelque pitié. + + + + +Soit défense ou conseil, de rien ne désespère ; +Je te réponds déjà de l’esprit de sa mère. +Pleirante son voisin lui parlera pour toi ; +Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi. +Tu sais qu’il m’a donné sa fille pour maîtresse. +Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d’adresse, +Et n’appréhende pas qu’il en faille beaucoup : + +Tu verras sa froideur se perdre tout d’un coup. +Elle ne se contraint à cette indifférence +Que pour rendre une entière et pleine déférence, +Et cherche, en déguisant son propre sentiment, +La gloire de n’aimer que par commandement. + + + + +Tu me flattes, ami, d’une attente frivole. + + + + +L’effet suivra de près. Mon cœur, sur ta parole, +Ne se résout qu’à peine à vivre plus content. + + + + +Il se peut assurer du bonheur qu’il prétend ; +J’y donnerai bon ordre. Adieu : le temps me presse, +Et je viens de sortir d’auprès de ma maîtresse ; +Quelques commissions dont elle m’a chargé +M’obligent maintenant à prendre ce congé. + + + + +Dieux ! qu’il est malaisé qu’une âme bien atteinte + +Conçoive de l’espoir qu’avec un peu de crainte ! +Je dois toute croyance à la foi d’un ami, +Et n’ose cependant m’y fier qu’à demi. +Hippolyte, d’un mot, chasserait ce caprice. +Est-elle encore en haut ? Encore. Adieu, Florice. +Nous la verrons demain. Il vient de s’en aller. +Sortez. Mais fallait-il ainsi me rappeler, +Me supposer ainsi des ordres d’une mère ? +Sans mentir, contre toi j’en suis toute en colère : +À peine ai-je attiré Lysandre en nos discours, +Que tu viens par plaisir en arrêter le cours. + + + + +Eh bien ! prenez-vous-en à mon impatience +De vous communiquer un trait de ma science : +Cet avis important tombé dans mon esprit +Méritait qu’aussitôt Hippolyte l’apprît ; +Je vais sans perdre temps y disposer Aronte. + + + + + +J’ai la mine après tout d’y trouver mal mon conte. + + + + +Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas ; +Mais de votre côté ne vous épargnez pas ; +Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse. + + + + +Il ne faut point par là te préparer d’excuse. +Va, suivant le succès, je veux à l’avenir +Du mal que tu m’as fait perdre le souvenir. + +Célidée, es-tu là ? Que me veut Hippolyte ? + + + +Délasser mon esprit une heure en ta visite. +Que j’ai depuis un jour un importun amant ! +Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant ! + + + + +Ma sœur, que me dis-tu ? Dorimant t’importune ! +Quoi ! j’enviais déjà ton heureuse fortune, + +Et déjà dans l’esprit je sentais quelque ennui +D’avoir connu Lysandre auparavant que lui. + + + + +Ah ! ne me raille point. Lysandre, qui t’engage, +Est le plus accompli des hommes de son âge. + + + + +Je te jure, à mes yeux l’autre l’est bien autant. +Mon cœur a de la peine à demeurer constant ; +Et pour te découvrir jusqu’au fond de mon âme, +Ce n’est plus que ma foi qui conserve ma flamme : +Lysandre me déplaît de me vouloir du bien. +Plût aux dieux que son change autorisât le mien, +Ou qu’il usât vers moi de tant de négligence, +Que ma légèreté se pût nommer vengeance ! +Si j’avais un prétexte à me mécontenter, +Tu me verrais bientôt résoudre à le quitter. + + + + +Simple, présumes-tu qu’il devienne volage +Tant qu’il verra l’amour régner sur ton visage ? +Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs, +Et ses feux dureront autant que tes faveurs. + + + + +Il semble, à t’écouter, que rien ne le retienne +Que parce que sa flamme a l’aveu de la mienne. + + + + +Que sais-je ? Il n’a jamais éprouvé tes rigueurs ; +L’amour en même temps sut embraser vos cœurs ; +Et même j’ose dire, après beaucoup de monde, +Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde. + +Il se vit accepter avant que de s’offrir ; +Il ne vit rien à craindre, il n’eut rien à souffrir ; +Il vit sa récompense acquise avant la peine, +Et devant le combat sa victoire certaine. +Un homme est bien cruel quand il ne donne pas +Un cœur qu’on lui demande avecque tant d’appas. +Qu’à ce prix la constance est une chose aisée, +Et qu’autrefois par là je me vis abusée ! +Alcidor, que mes yeux avaient si fort épris, +Courut au changement dès le premier mépris. +La force de l’amour paraît dans la souffrance. +Je le tiens fort douteux, s’il a tant d’assurance. +Qu’on en voit s’affaiblir pour un peu de longueur ! +Et qu’on en voit céder à la moindre rigueur ! + + + + +Je connais mon Lysandre, et sa flamme est trop forte +Pour tomber en soupçon qu’il m’aime de la sorte. +Toutefois un dédain éprouvera ses feux. +Ainsi, quoi qu’il en soit, j’aurai ce que je veux ; +Il me rendra constante, ou me fera volage : +S’il m’aime, il me retient ; s’il change, il me dégage. +Suivant ce qu’il aura d’amour ou de froideur, +Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur. + + + + +En vain tu t’y résous : ton âme un peu contrainte, +Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. +L’un d’eux dédira l’autre, et toujours un souris +Lui fera voir assez combien tu le chéris. + + + + +Ce n’est qu’un faux soupçon qui te le persuade ; + +J’armerai de rigueurs jusqu’à la moindre oeillade, +Et réglerai si bien toutes mes actions, +Qu’il ne pourra juger de mes intentions. +Pour le moins aussitôt que par cette conduite +Tu seras de son cœur suffisamment instruite, +S’il demeure constant, l’amour et la pitié, +Avant que dire adieu, renoueront l’amitié. + + + + +Il va bientôt venir. Va-t’en, et sois certaine +De ne voir d’aujourd’hui Lysandre hors de peine. + + + + +Et demain ? Je t’irai conter ses mouvements +Et touchant l’avenir prendre tes sentiments. +O dieux ! si je pouvais changer sans infamie ! + + + + +Adieu. N’épargne en rien ta plus fidèle amie. + + + + + + +Quel étrange combat ! Je meurs de le quitter, +Et mon reste d’amour ne le peut maltraiter. +Mon âme veut et n’ose, et bien que refroidie, +N’aura trait de mépris si je ne l’étudie. + +Tout ce que mon Lysandre a de perfections +Se vient offrir en foule à mes affections. +Je vois mieux ce qu’il vaut lorsque je l’abandonne, +Et déjà la grandeur de ma perte m’étonne. +Pour régler sur ce point mon esprit balancé, +J’attends ses mouvements sur mon dédain forcé ; +Ma feinte éprouvera si son amour est vraie. +Hélas ! ses yeux me font une nouvelle plaie. +Prépare-toi, mon cœur, et laisse à mes discours +Assez de liberté pour trahir mes amours. + + + + + + +Quoi ? j’aurai donc de vous encore une visite ! +Vraiment pour aujourd’hui je m’en estimais quitte. + + + + +Une par jour suffit, si tu veux endurer +Qu’autant comme le jour je la fasse durer. + + + + +Pour douce que nous soit l’ardeur qui nous consume, +Tant d’importunité n’est point sans amertume. + + + + +Au lieu de me donner ces appréhensions, +Apprends ce que j’ai fait sur tes commissions. + + + + +Je ne vous en chargeai qu’afin de me défaire +D’un entretien chargeant, et qui m’allait déplaire. + + + + + +Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens ? + + + + +Depuis que mon esprit n’est plus dans vos liens. + + + + +Est-ce donc par gageure, ou par galanterie ? + + + + +Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie. +Ce que j’ai dans l’esprit je ne le puis celer, +Et ne suis pas d’humeur à rien dissimuler. + + + + +Quoi ! que vous ai-je fait ? d’où provient ma disgrâce ? +Quel sujet avez-vous d’être pour moi de glace ? +Ai-je manqué de soins ? ai-je manqué de feux ? +Vous ai-je dérobé le moindre de mes vœux ? +Ai-je trop peu cherché l’heur de votre présence ? +Ai-je eu pour d’autres yeux la moindre complaisance ? + + + + +Tout cela n’est qu’autant de propos superflus. +Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus ; +Mon feu fut sans raison, ma glace l’est de même ; +Si l’un eut quelque excès, je rendrai l’autre extrême. + + + + +Par cette extrémité vous avancez ma mort. + + + + +Il m’importe fort peu quel sera votre sort. + + + + +Quelle nouvelle amour, ou plutôt quel caprice + +Vous porte à me traiter avec cette injustice, +Vous de qui le serment m’a reçu pour époux ? + + + + +J’en perds le souvenir aussi bien que de vous. + + + + +Évitez-en la honte et fuyez-en le blâme. + + + + +Je les veux accepter pour peines de ma flamme. + + + + +Un reproche éternel suit ce tour inconstant. + + + + +Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant. + + + + +Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ? +Ah ! cessez vos mépris, ou me privez de vie. + + + + +Eh bien ! soit, un adieu les va faire cesser : +Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. + + + + +Ah ! redouble plutôt ce dédain qui me tue, +Et laisse-moi le bien d’expirer à ta vue ; +Que j’adore tes yeux, tout cruels qu’ils me sont ; +Qu’ils reçoivent mes vœux pour le mal qu’ils me font. +Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle ; +Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle : +Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger ; +Impute à mes amours la honte de changer ; +Dedans mon désespoir fais éclater ta joie ; +Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. + +Tu verras tes mépris n’ébranler point ma foi, +Et mes derniers soupirs ne voler qu’après toi. +Ne crains point de ma part de reproche ou d’injure, +Je ne t’appellerai ni lâche, ni parjure. +Mon feu supprimera ces titres odieux ; +Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux ; +Et mon fidèle amour, malgré leur vie atteinte, +Pour t’adorer encore étouffera ma plainte. + + + + +Adieu. Quelques encens que tu veuilles m’offrir, +Je ne me saurais plus résoudre à les souffrir. + + + + + + +Célidée ! Ah, tu fuis ! tu fuis donc, et tu n’oses +Faire tes yeux témoins d’un trépas que tu causes ! +Ton esprit, insensible à mes feux innocents, +Craint de ne l’être pas aux douleurs que je sens : +Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme +N’y rejette un rayon de ta première flamme, +Et qu’elle ne t’arrache un soudain repentir, + +Malgré tout cet orgueil qui n’y peut consentir. +Tu vois qu’un désespoir dessus mon front exprime +En mille traits de feu mon ardeur et ton crime ; +Mon visage t’accuse, et tu vois dans mes yeux +Un portrait que mon cœur conserve beaucoup mieux. +Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée : +La nuit ne m’a jamais retracé d’autre idée, +Et tout ce que Paris a d’objets ravissants +N’a jamais ébranlé le moindre de mes sens. +Ton exemple à changer en vain me sollicite ; +Dans ta volage humeur j’adore ton mérite ; +Et mon amour, plus fort que mes ressentiments, +Conserve sa vigueur au milieu des tourments, +Reviens, mon cher souci, puisqu’après tes défenses +Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses. +Vois comme je persiste à te désobéir, +Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr. +Fol, je présume ainsi rappeler l’inhumaine, +Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine ? +Puisqu’elle a sur mon cœur un pouvoir absolu, +Il lui suffit de dire : "Ainsi je l’ai voulu." +Cruelle, tu le veux ! C’est donc ainsi qu’on traite +Les sincères ardeurs d’une amour si parfaite ? +Tu me veux donc trahir ? Tu le veux, et ta foi +N’est qu’un gage frivole à qui vit sous ta loi ? +Mais je veux l’endurer sans bruit, sans résistance ; +Tu verras ma langueur, et non mon inconstance ; +Et de peur de t’ôter un captif par ma mort, +J’attendrai ce bonheur de mon funeste sort. +Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire, +Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire, + +Et sauront en tous lieux hautement témoigner +Que, sans me refroidir, tu m’as pu dédaigner. + + + + + + + + +Tu me donnes, Aronte, un étrange remède. + + + + +Souverain toutefois au mal qui vous possède, +Croyez-moi, j’en ai vu des succès merveilleux +À remettre au devoir ces esprits orgueilleux : +Quand on leur sait donner un peu de jalousie, +Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie ; +Car enfin tout l’éclat de ces emportements +Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants. + + + + +Que voudrait donc par là mon ingrate maîtresse ? + + + + +Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. +Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris ? +Tant qu’elle vous a cru légèrement épris, +Que votre chaîne encor n’était pas assez forte, +Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte ? +Vous ignoriez alors l’usage des soupirs ; +Ce n’étaient que douceurs, ce n’étaient que plaisirs : +Son esprit avisé voulait par cette ruse + +Établir un pouvoir dont maintenant elle use. +Remarquez-en l’adresse ; elle fait vanité +De voir dans ses dédains votre fidélité. +Votre humeur endurante à ces rigueurs l’invite. +On voit par là vos feux, par vos feux son mérite ; +Et cette fermeté de vos affections +Montre un effet puissant de ses perfections. +Osez-vous espérer qu’elle soit plus humaine, +Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine ? +Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner +Que vous vous en piquez jusqu’à l’abandonner. +La crainte d’en voir naître une si juste suite +À vivre comme il faut l’aura bientôt réduite ; +Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas +Que ce change s’impute à son manque d’appas. +Il est de son honneur d’empêcher qu’on présume +Qu’on éteigne aisément les flammes qu’elle allume. +Feignez d’aimer quelque autre, et vous verrez alors +Combien à vous reprendre elle fera d’efforts. + + + + +Mais peux-tu me juger capable d’une feinte ? + + + + +Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte ? + + + + +Je trouve ses mépris plus doux à supporter. + + + + + +Pour les faire finir, il faut les imiter. + + + + +Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle ? + + + + +Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle. + + + + +Que de raisons, Aronte, à combattre mon cœur, +Qui ne peut adorer que son premier vainqueur ! +Du moins auparavant que l’effet en éclate, +Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate : +Mets-lui devant les yeux mes services passés, +Mes feux si bien reçus, si mal récompensés, +L’excès de mes tourments et de ses injustices ; +Emploie à la gagner tes meilleurs artifices. +Que n’obtiendras-tu point par ta dextérité, +Puisque tu viens à bout de ma fidélité ? + + + + +Mais, mon possible fait, si cela ne succède ? + + + + +Je feindrai dès demain qu’Aminte me possède. + + + + +Aminte ! Ah ! commencez la feinte dès demain ; +Mais n’allez point courir au faubourg Saint-Germain. +Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle +Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle ? +Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien, +Sans que votre arrogante en apprît jamais rien. +Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue, +Qu’aussitôt votre feinte en puisse être aperçue, + +Qu’elle blesse les yeux de son esprit jaloux, +Et porte jusqu’au cœur d’inévitables coups. +Ce sera faire au vôtre un peu de violence ; +Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence. + + + + +Hippolyte, en ce cas, serait fort à propos ; +Mais je crains qu’un ami n'en perdît le repos. +Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage, +Autant que Célidée en aurait de l’ombrage. + + + + +Vous verrez si soudain rallumer son amour, +Que la feinte n’est pas pour durer plus d’un jour ; +Et vous aurez après un sujet de risée +Des soupçons mal fondés de son âme abusée. + + + + +Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons, +En ces extrémités, quel avis nous prendrons. + + + + +Sans que pour l’apaiser je me rompe la tête, +Mon message est tout fait et sa réponse prête. +Bien loin que mon discours pût la persuader, +Elle n’aura jamais voulu me regarder. + +Une prompte retraite au seul nom de Lysandre, +C’est par où ses dédains se seront fait entendre. +Mes amours du passé ne m’ont que trop appris +Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris. +À peine faisait-on semblant de me connaître, +De sorte… Aronte, eh bien, qu’as-tu fait vers ton maître ? +Le verrons-nous bientôt ? N’en sois plus en souci ; +Dans une heure au plus tard je te le rends ici. + + + + +Prêt à lui témoigner… Tout prêt. Adieu. Je tremble +Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. + + + + + + +D’où vient que mon abord l’oblige à te quitter ? + + + + +Tant s’en faut qu’il vous fuie, il vient de me conter… +Toutefois je ne sais si je vous le dois dire. + + + + +Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre ! + + + + +Il faut vous préparer à des ravissements… + + + + + +Ta longueur m’y prépare avec bien des tourments. +Dépêche ; ces discours font mourir Hippolyte. + + + + +Mourez donc promptement, que je vous ressuscite. + + + + +L’insupportable femme ! Enfin diras-tu rien ? + + + + +L’impatiente fille ! Enfin tout ira bien. + + + + +Enfin tout ira bien ? Ne saurai-je autre chose ? + + + + +Il faut que votre esprit là-dessus se repose. +Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos, +Et pour vous obliger, j’ai tout dit en trois mots ; +Mais ce que maintenant vous n’en pouvez apprendre, +Vous l’apprendrez bientôt plus au long de Lysandre. + + + + +Tu ne flattes mon cœur que d’un espoir confus. + + + + +Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus. + + + + + + +Mon abord importun rompt votre conférence : +Tu m’en voudras du mal. Du mal ? et l’apparence ? + +Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi ; +Et tout à l’heure encor je lui parlais de toi. + + + + +Je me retire donc, afin que sans contrainte… + + + + +Quitte cette grimace, et mets à part la feinte. +Tu fais la réservée en ces occasions, +Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions. + + + + +Tu meurs de le conter plus que moi de l’apprendre, +Et tu prendrais pour crime un refus de l’entendre. +Puis donc que tu le veux, ma curiosité… + + + + +Vraiment, tu me confonds de ta civilité. + + + + +Voilà de tes détours, et comme tu diffères +À me dire en quel point vous teniez mes affaires. + + + + +Nous parlions du dessein d’éprouver ton amant. +Tu l’as vu réussir à ton contentement ? + + + + +Je viens te voir exprès pour t’en dire l’issue : +Que je m’en suis trouvée heureusement déçue ! +Je présumais beaucoup de ses affections, + +Mais je n’attendais pas tant de submissions. +Jamais le désespoir qui saisit son courage +N’en put tirer un mot à mon désavantage ; +Il tenait mes dédains encor trop précieux, +Et ses reproches même étaient officieux. +Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme : +Le change n’a plus rien qui chatouille mon âme ; +Il n’a plus de douceur pour mon esprit flottant, +Aussi ferme à présent qu’il le croit inconstant. + + + + +Quoi que vous ayez vu de sa persévérance, +N’en prenez pas encore une entière assurance. +L’espoir de vous fléchir a pu le premier jour +Jeter sur son dépit ces beaux dehors d’amour ; +Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise +Toute légèreté lui semblera permise. +J’ai vu des amoureux de toutes les façons. + + + + +Cette bizarre humeur n’est jamais sans soupçons. +L’avantage qu’elle a d’un peu d’expérience +Tient éternellement son âme en défiance ; +Mais ce qu’elle te dit ne vaut pas l’écouter. + + + + +Et je ne suis pas fille à m’en épouvanter. +Je veux que ma rigueur à tes yeux continue, +Et lors sa fermeté te sera mieux connue ; +Tu ne verras des traits que d’un amour si fort, +Que Florice elle-même avouera qu’elle a tort. + + + + +Ce sera trop longtemps lui paraître cruelle. + + + + + +Tu connaîtras par là combien il m’est fidèle. +Le ciel à ce dessein nous l’envoie à propos. + + + + +Et quand te résous-tu de le mettre en repos ? + + + + +Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte, +Que mes feux violents s’expliquent sans contrainte ; +Et pour le rappeler des portes du trépas, +Si j’en dis un peu trop, ne t’en offense pas. + + + + + + +Merveille des beautés, seul objet qui m’engage… + + + + +N’oublierez-vous jamais cet importun langage ? +Vous obstiner encore à me persécuter, +C’est prendre du plaisir à vous voir maltraiter. +Perdez mon souvenir avec votre espérance, +Et ne m’accablez plus de cette déférence. +Il faut, pour m’arrêter, des entretiens meilleurs. + + + + +Quoi ! vous prenez pour vous ce que j’adresse ailleurs ? +Adore qui voudra votre rare mérite, +Un change heureux me donne à la belle Hippolyte : +Mon sort en cela seul a voulu me trahir, +Qu’en ce change mon cœur semble vous obéir, +Et que mon feu passé vous va rendre si vaine + +Que vous imputerez ma flamme à votre haine, +À votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments, +L’effet de ma raison à vos commandements. + + + + +Tant s’en faut que je prenne une si triste gloire, +Je chasse mes dédains même de ma mémoire, +Et dans leur souvenir rien ne me semble doux, +Puisqu’en le conservant je penserais à vous. + + + +Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme, +Me font être léger sans en craindre le blâme… + + + + +Ne vous emportez point à ces propos perdus, +Et cessez de m’offrir des vœux qui lui sont dus ; +Je pense mieux valoir que le refus d’une autre. +Si vous voulez venger son mépris par le vôtre, +Ne venez point du moins m’enrichir de son bien. +Elle vous traite mal, mais elle n’aime rien. +Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite +Aux importunités dont elle s’est défaite. + + + + +Que son exemple encor réglât mes actions ! +Cela fut bon du temps de mes affections ; +À présent que mon cœur adore une autre reine, +À présent qu’Hippolyte en est la souveraine… + + + + +C’est elle seulement que vous voulez flatter. + + + + +C’est elle seulement que je dois imiter. + + + + + +Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige ? +C’est à me négliger, comme je vous néglige. + + + + +Je ne puis imiter ce mépris de mes feux, +À moins qu’à votre tour vous m’offriez des vœux : +Donnez-m’en les moyens, vous en verrez l’issue. + + + + +J’appréhenderais fort d’être trop bien reçue, +Et qu’au lieu du plaisir de me voir imiter +Je n’eusse que l’honneur de me faire écouter, +Pour n’avoir que la honte après de me dédire. + + + + +Souffrez donc que mon cœur sans exemple soupire, +Qu’il aime sans exemple, et que mes passions +S’égalent seulement à vos perfections. +Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service, +Et ma fidélité… Viens avec moi, Florice : +J’ai des nippes en haut que je veux te montrer. + + + + + + +Quoi ? sans la retenir, vous la laissez rentrer ? +Allez, Lysandre, allez ; c’est assez de contraintes ; + +J’ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes. +Suivez ce bel objet dont les charmes puissants +Sont et seront toujours absolus sur vos sens. +Quoi qu’après ses dédains un peu d’orgueil publie, +Son mérite est trop grand pour souffrir qu’on l’oublie ; +Elle a des qualités, et de corps, et d’esprit, +Dont pas un cœur donné jamais ne se reprit. + + + + +Mon change fera voir l’avantage des vôtres, +Qu’en la comparaison des unes et des autres +Les siennes désormais n’ont qu’un éclat terni, +Que son mérite est grand, et le vôtre infini. + + + + +Que j’emporte sur elle aucune préférence ! +Vous tenez des discours qui sont hors d’apparence ; +Elle me passe en tout ; et dans ce changement, +Chacun vous blâmerait de peu de jugement. + + + + +M’en blâmer en ce cas, c’est en manquer soi-même, +Et choquer la raison, qui veut que je vous aime. +Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur +Qui faisait de l’amour une aveugle fureur, +Et l’ayant aveuglé, lui donnait pour conduite +Le mouvement d’une âme et surprise et séduite. +Ceux qui l’ont peint sans yeux ne le connaissaient pas ; +C’est par les yeux qu’il entre, et nous dit vos appas ; + +Lors notre esprit en juge ; et suivant le mérite, +Il fait croître une ardeur que cette vue excite. +Si la mienne pour vous se relâche un moment, +C’est lors que je croirai manquer de jugement ; +Et la même raison qui vous rend admirable +Doit rendre comme vous ma flamme incomparable. + + + + +Epargnez avec moi ces propos affétés. +Encore hier Célidée avait ces qualités ; +Encore hier en mérite elle était sans pareille. +Si je suis aujourd’hui cette unique merveille, +Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi, +Gagnera votre cœur et ce titre sur moi. +Un esprit inconstant a toujours cette adresse. + + + + + + +Monsieur, j’aime ma fille avec trop de tendresse +Pour la vouloir contraindre en ses affections. + + + + +Madame, vous saurez ses inclinations ; +Elle voudra vous plaire, et je l’en vois sourire. +Allons, mon cavalier, j’ai deux mots à vous dire. + + + + + +Vous en aurez réponse avant qu’il soit trois jours. + + + + + + +Devinerais-tu bien quels étaient nos discours ? + + + + +Il vous parlait d’amour peut-être ? Oui : que t’en semble ? + + + + +D’âge presque pareils, vous seriez bien ensemble. + + + + +Tu me donnes vraiment un gracieux détour ; +C’était pour ton sujet qu’il me parlait d’amour. + + + + +Pour moi ? Ces jours passés, un poète qui m’adore, +Du moins à ce qu’il dit, m’égalait à l’Aurore ; +Je me raillais alors de sa comparaison. +Mais, si cela se fait, il avait bien raison. + + + + +Avec tout ce babil, tu n’es qu’une étourdie. +Le bonhomme est bien loin de cette maladie ; +Il veut te marier, mais c’est à Dorimant : +Vois si tu te résous d’accepter cet amant. + + + + +Dessus tous mes désirs vous êtes absolue, +Et si vous le voulez, m’y voilà résolue. + +Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard ; +Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard : +Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille, +Qu’il en faisait déjà l’appui de sa famille ; +À présent que ses feux ne sont plus que pour moi, +Il voudrait bien qu’un autre eût engagé ma foi, +Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle, +Un nouveau changement le ramenât vers elle. +N’avez-vous point pris garde, en vous disant adieu, +Qu’il a presque arraché Lysandre de ce lieu ? + + + + +Simple ! ce qu’il en fait, ce n’est qu’à sa prière. +Et Lysandre tient même à faveur singulière… + + + + +Je sais que Dorimant est un de ses amis ; +Mais vous voyez d’ailleurs que le ciel a permis +Que pour mieux vous montrer que tout n’est qu’artifice, +Lysandre me faisait ses offres de service. + + + + +Aucun des deux n’est homme à se jouer de nous. +Quelque secret mystère est caché là-dessous. +Allons, pour en tirer la vérité plus claire, +Seules dedans ma chambre examiner l’affaire ; +Ici quelque importun pourrait nous aborder. + + + + + +J’aurai bien de la peine à la persuader : +Ah, Florice ! en quel point laisses-tu Célidée ? + + + + +De honte et de dépit tout à fait possédée. + + + + +Que t’a-t-elle montré ? Cent choses à la fois, +Selon que le hasard les mettait sous ses doigts : +Ce n’était qu’un prétexte à faire sa retraite. + + + + +Elle t’a témoigné d’être fort satisfaite ? + + + + +Sans que je vous amuse en discours superflus, +Son visage suffit pour juger du surplus. +Ses pleurs ne se sauraient empêcher de descendre ; +Et j’en aurais pitié si je n’aimais Lysandre. + + + +Mais j’aperçois celui qui le porte en ses yeux. +Courage donc, mon cœur ; espérons un peu mieux. +Je sens bien que déjà devers lui tu t’envoles ; +Mais pour t’accompagner je n’ai point de paroles : +Ma honte et ma douleur, surmontant mes désirs, +N’en laissent le passage ouvert qu’à mes soupirs. + + + + + + +Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue, +Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue, +Ou bientôt vos douleurs l’accableront d’ennuis. + + + + +Il est cause en effet de l’état où je suis, +Non pas en la façon qu’un ami s’imagine, +Mais… Vous n’achevez point, faut-il que je devine ? + + + +Permettez que je cède à la confusion, +Qui m’étouffe la voix en cette occasion. +J’ai d’incroyables traits de Lysandre à vous dire : + +Mais ce reste du jour souffrez que je respire, +Et m’obligez demain que je vous puisse voir. + + + + +De sorte qu’à présent on n’en peut rien savoir ? +Dieux ! elle se dérobe, et me laisse en un doute… +Poursuivons toutefois notre première route ; +Peut-être ces beaux yeux, dont l’éclat me surprit, +De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit. +Frappe. Que vous plaît-il ? Peut-on voir Hippolyte ? + + + + +Elle vient de sortir pour faire une visite. + + + + +Ainsi, tout aujourd’hui mes pas ont été vains. +Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains. + + +Ce sont des compliments qu’il fait mauvais lui faire. +Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire, +Elle ne veut plus être au logis que pour lui, +Et tous autres devoirs lui donnent de l’ennui. + + + + + +À cet excès d’amour qu’il me faisait paraître, +Je me croyais déjà maîtresse de ton maître ; +Tu m’as fait grand dépit de me désabuser. +Qu’il a l’esprit adroit quand il veut déguiser ! +Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles, +Il sait bien ajuster ses yeux à ses paroles ! +Mais je me promets tant de ta dextérité, +Qu’il tournera bientôt la feinte en vérité. + + + + +Je n’ose l’espérer : sa passion trop forte +Déjà vers son objet malgré moi le remporte ; +Et comme s’il avait reconnu son erreur, +Vos yeux lui sont à charge, et sa feinte en horreur : +Même il m’a commandé d’aller vers sa cruelle +Lui jurer que son cœur n’a brûlé que pour elle, +Attaquer son orgueil par des submissions… + + + + +J’entends assez le but de tes commissions. +Tu vas tâcher pour lui d’amollir son courage ? + + + + +J’emploie auprès de vous le temps de ce message, + +Et la ferai parler tantôt à mon retour +D’une façon mal propre à donner de l’amour ; +Mais après mon rapport, si son ardeur extrême +Le résout à porter son message lui-même, +Je ne réponds de rien. L’amour qu’ils ont tous deux +Vaincra notre artifice, et parlera pour eux. + + + + +Sa maîtresse éblouie ignore encor ma flamme, +Et laisse à mes conseils tout pouvoir sur son âme. +Ainsi tout est à nous, s’il ne faut qu’empêcher +Qu’un si fidèle amant n’en puisse rapprocher. + + + + +Qui pourrait toutefois en détourner Lysandre, +Ce serait le plus sûr. N’oses-tu l’entreprendre ? + + + + +Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux, +Et vous verrez après frapper d’étranges coups. + + + + +L’autre jour Dorimant toucha fort ma rivale, +Jusque-là qu’entre eux deux son âme était égale ; +Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur, +Lui montra tant d’amour qu’il regagna son cœur. + + + + +Donc à voir Célidée et Dorimant ensemble, +Quelque dieu qui vous aime aujourd’hui les assemble. + + + + +Fais-les voir à ton maître, et ne perds point ce temps, +Puisque de là dépend le bonheur que j’attends. + + + + + + +Aronte, un mot. Tu fuis ? Crains-tu que je te voie ? + + + + +Non ; mais pressé d’aller où mon maître m’envoie, +J’avais doublé le pas sans vous apercevoir. + + + + +D’où viens-tu ? D’un logis vers la Croix-du-Tiroir. + + + + +C’est donc en ce Marais que finit ton voyage ? + + + + +Non ; je cours au Palais faire encore un message. + + + + +Et c’en est le chemin de passer par ici ? + + + + +Souffrez que j’aille ôter mon maître de souci ; +Il meurt d’impatience à force de m’attendre. + + + + +Et touchant mes amours ne peux-tu rien m’apprendre ? +As-tu vu depuis peu l’objet que je chéris ? + + + + +Oui, tantôt en passant j’ai rencontré Cloris. + +Tu cherches des détours : je parle d’Hippolyte. + + + + +Et c’est là seulement le discours qu’il évite. +Tu t’enferres, Aronte ; et, pris au dépourvu, +En vain tu veux cacher ce que nous avons vu. +Va, ne sois point honteux des crimes de ton maître : +Pourquoi désavouer ce qu’il fait trop paraître ? +Il la sert à mes yeux, cet infidèle amant, +Et te vient d’envoyer lui faire un compliment. + + + + + + +Après cette retraite et ce morne silence, +Pouvez-vous bien encor demeurer en balance ? + + + + +Je n’en ai que trop vu, mes yeux m’en ont trop dit : +Aronte, en me parlant, était tout interdit, +Et sa confusion portait sur son visage +Assez et trop de jour pour lire son message. +Traître, traître Lysandre, est-ce là donc le fruit +Qu’en faveur de mes feux ton amitié produit ? + + + + +Connaissez tout à fait l’humeur de l’infidèle, +Votre amour seulement la lui fait trouver belle : +Cet objet, tout aimable et tout parfait qu’il est, +N’a des charmes pour lui que depuis qu’il vous plaît ; +Et votre affection, de la sienne suivie, + +Montre que c’est par là qu’il en a pris envie, +Qu’il veut moins l’acquérir que vous le dérober. + + + + +Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber. +En ce dessein commun de servir Hippolyte, +Il faut voir seul à seul qui des deux la mérite : +Son sang me répondra de son manque de foi, +Et me fera raison et pour vous et pour moi. +Notre vieille union ne fait qu’aigrir mon âme, +Et mon amitié meurt voyant naître sa flamme. + + + + +Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous, +Est-ce faire justice à ce juste courroux ? +Pouvez-vous présumer, après sa tromperie, +Qu’il ait dans les combats moins de supercherie ? +Certes pour le punir c’est trop vous négliger, +Et chercher à vous perdre au lieu de vous venger. + + + + +Pourriez-vous approuver que je prisse avantage +Pour immoler ce traître à mon peu de courage ? +J’achèterais trop cher la mort du suborneur, +Si pour avoir sa vie il m’en coûtait l’honneur, +Et montrerais une âme, et trop basse et trop noire, +De ménager mon sang aux dépens de ma gloire. + + + + + +Sans les voir l’un ni l’autre en péril exposés, +Il est pour vous venger des moyens plus aisés. +Pour peu que vous fussiez de mon intelligence, +Vous auriez bientôt pris une juste vengeance ; +Et vous pourriez sans bruit ôter à l’inconstant… + + + + +Quoi ? ce qu’il m’a volé ? Non, mais du moins autant. + + + +La faiblesse du sexe en ce point vous conseille ; +Il se croit trop vengé, quand il rend la pareille : +Mais suivre le chemin que vous voulez tenir, +C’est imiter son crime au lieu de le punir ; +Au lieu de lui ravir une belle maîtresse, +C’est prendre, à son refus, une beauté qu’il laisse. +C’est lui faire plaisir, au lieu de l’affliger, +C’est souffrir un affront, et non pas se venger. +J’en perds ici le temps. Adieu : je me retire ; +Mais, avant qu’il soit peu, si vous entendez dire +Qu’un coup fatal et juste ait puni l’imposteur, +Vous pourrez aisément en deviner l’auteur. + + + + +De grâce, encore un mot. Hélas ! il m’abandonne +Aux cuisants déplaisirs que ma douleur me donne. + +Rentre, pauvre abusée, et dedans tes malheurs, +Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs ! + + + + + + +Eh bien, qu’en dites-vous ? et que vous semble d’elle ? + + + + +Hélas ! pour mon malheur, tu n’es que trop fidèle, +N’exerce plus tes soins à me faire endurer ; +Ma plus douce fortune est de tout ignorer : +Je serais trop heureux sans le rapport d’Aronte. + + + + +Encor pour Dorimant, il en a quelque honte ; +Vous voyant, il a fui. Mais mon ingrate alors, +Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts, +Aronte, et tu prenais ses dédains pour des feintes ! +Tu croyais que son cœur n’eût point d’autres atteintes, +Que son esprit entier se conservait à moi, +Et parmi ses rigueurs n’oubliait point sa foi. + + + + +À vous dire le vrai, j’en suis trompé moi-même. +Après deux ans passés dans un amour extrême, +Que sans occasion elle vînt à changer ! +Je me fusse tenu coupable d’y songer ; +Mais puisque sans raison la volage vous change, +Faites qu’avec raison un changement vous venge. + +Pour punir comme il faut son infidélité, +Vous n’avez qu’à tourner la feinte en vérité. + + + + +Misérable ! est-ce ainsi qu’il faut qu’on me soulage ? +Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage ? +Et veux-tu désormais que par un second choix +Je m’engage à souffrir encore une autre fois ? +Qui t’a dit qu’Hippolyte à cette amour nouvelle +Se rendrait plus sensible, ou serait plus fidèle ? + + + + +Vous en devez, monsieur, présumer beaucoup mieux. + + + + +Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux. + + + + +Son âme… Ote-toi, dis-je ; et dérobe ta tête +Aux violents effets que ma colère apprête : +Ma bouillante fureur ne cherche qu’un objet ; +Va, tu l’attirerais sur un sang trop abjet. + + + + + + +Il faut à mon courroux de plus nobles victimes ; +Il faut qu’un même coup me venge de deux crimes ; +Qu’après les trahisons de ce couple indiscret, +L’un meure de ma main, et l’autre de regret. + +Oui, la mort de l’amant punira la maîtresse ; +Et mes plaisirs alors naîtront de sa tristesse. +Mon cœur, à qui mes yeux apprendront ses tourments, +Permettra le retour à mes contentements ; +Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes, +N’en aura plus pour moi, s’il n’est couvert de larmes. +Ses douleurs seulement ont droit de me guérir ; +Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir. +Frénétiques transports, avec quelle insolence +Portez-vous mon esprit à tant de violence ? +Allez, vous avez pris trop d’empire sur moi ; +Dois-je être sans raison, parce qu’ils sont sans foi ? +Dorimant, Célidée, ami, chère maîtresse, +Suivrais-je contre vous la fureur qui me presse ? +Quoi ? vous ayant aimés, pourrais-je vous haïr ? +Mais vous pourrais-je aimer, quand vous m’osez trahir ? +Qu’un rigoureux combat déchire mon courage ! + +Ma jalousie augmente, et redouble ma rage ; +Mais quelques fiers projets qu’elle jette en mon cœur, +L’amour… Ah ! ce mot seul me range à la douceur. +Celle que nous aimons jamais ne nous offense ; +Un mouvement secret prend toujours sa défense : +L’amant souffre tout d’elle ; et dans son changement, +Quelque irrité qu’il soit, il est toujours amant. +Toutefois, si l’amour contre elle m’intimide, +Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide ; +Arrachez-lui mon bien ; une telle beauté +N’est pas le juste prix d’une déloyauté. +Souffrirais-je, à mes yeux, que par ses artifices +Il recueillît les fruits dus à mes longs services ? +S’il vous faut épargner le sujet de mes feux, +Que ce traître du moins réponde pour tous deux. +Vous me devez son sang pour expier son crime : +Contre sa lâcheté tout vous est légitime ; +Et quelques châtiments… Mais, dieux ! que vois-je ici ? + + + + + + +Vous avez dans l’esprit quelque pesant souci ; +Ce visage enflammé, ces yeux pleins de colère, + +En font voir au-dehors une marque trop claire. +Je prends assez de part en tous vos intérêts +Pour vouloir en aveugle y mêler mes regrets. +Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines… + + + + +Ah ! ne m’imposez point de si cruelles gênes ; +C’est irriter mes maux que de me secourir ; +La mort, la seule mort a droit de me guérir. + + + + +Si vous vous obstinez à m’en taire la cause, +Tout mon pouvoir sur vous n’est que fort peu de chose. + + + + +Vous l’avez souverain, hormis en ce seul point. + + + + +Laissez-le-moi partout, ou ne m’en laissez point. +C’est n’aimer qu’à demi qu’aimer avec réserve ; +Et ce n’est pas ainsi que je veux qu’on me serve. +Il faut m’apprendre tout, et lorsque je vous voi, +Etre de belle humeur, ou n’être plus à moi. + + + + +Ne perdez point d’efforts à vaincre mon silence : +Vous useriez sur moi de trop de violence. + +Adieu : je vous ennuie, et les grands déplaisirs +Veulent en liberté s’exhaler en soupirs. + + + + + + +C’est donc là tout l’état que tu fais d’Hippolyte ? +Après des vœux offerts, c’est ainsi qu’on me quitte ? +Qu’Aronte jugeait bien que ses feintes amours, +Avant qu’il fût longtemps, interrompraient leur cours ! +Dans ce peu de succès des ruses de Florice, +J’ai manqué de bonheur, mais non pas de malice ; +Et si j’en puis jamais trouver l’occasion, +J’y mettrai bien encor de la division. +Si notre pauvre amant est plein de jalousie, +Ma rivale, qui sort, n’en est pas moins saisie. + + + + + + +N’ai-je pas tantôt vu mon perfide avec vous ? +Il a bientôt quitté des entretiens si doux. + + + + +Qu’y ferait-il, ma sœur ? Ta fidèle Hippolyte +Traite cet inconstant ainsi qu’il le mérite. + +Il a beau m’en conter de toutes les façons, +Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leçons. + + + + +Le parjure à présent est fort sur ta louange ? + + + + +Il ne tient pas à lui que je ne sois un ange ; +Et quand il vient ensuite à parler de ses feux, +Aucune passion jamais n’approcha d’eux. +Par tous ces vains discours il croit fort qu’il m’oblige, +Mais non la moitié tant qu’alors qu’il te néglige : +C’est par là qu’il me pense acquérir puissamment ; +Et moi, qui t’ai toujours chérie uniquement, +Je te laisse à juger alors si je l’endure. + + + + +C’est trop prendre, ma sœur, de part en mon injure ; +Laisse-le mépriser celle dont les mépris +Sont cause maintenant que d’autres yeux l’ont pris. +Si Lysandre te plaît, possède le volage, +Mais ne me traite point avec désavantage ; +Et si tu te résous d’accepter mon amant, +Relâche-moi du moins le cœur de Dorimant. + + + + +Pourvu que leur pouvoir se range sous le nôtre, +Je te donne le choix et de l’un et de l’autre ; +Ou, si l’un ne suffit à ton jeune désir, +Défais-moi de tous deux, tu me feras plaisir. +J’estimai fort Lysandre avant que le connaître ; +Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait naître, +Je te répute heureuse après l’avoir perdu. +Que son humeur est vaine ! et qu’il fait l’entendu ! + +Que son discours est fade avec ses flatteries ! +Qu’on est importuné de ses afféteries ! +Vraiment, si tout le monde était fait comme lui, +Je crois qu’avant deux jours je sécherais d’ennui. + + + + +Qu’en cela du destin l’ordonnance fatale +A pris pour nos malheurs une route inégale ! +L’un et l’autre me fuit, et je brûle pour eux, +L’un et l’autre t’adore, et tu les fuis tous deux. + + + + +Si nous changions de sort, que nous serions contentes ! + + + + +Outre, hélas ! que le ciel s’oppose à nos attentes, +Lysandre n’a plus rien à rengager ma foi. + + + + +Mais l’autre, tu voudrais… Ne rompez pas pour moi ; +Craignez-vous qu’un ami sache de vos nouvelles ? + + + + +Nous causions de mouchoirs, de rabats, de dentelles, +De ménages de fille. Et parmi ces discours, + +Vous confériez ensemble un peu de vos amours : +Eh bien, ce serviteur, l’aura-t-on agréable ? + + + + +Vous m’attaquez toujours par quelque trait semblable. +Des hommes comme vous ne sont que des conteurs. +Vraiment c’est bien à moi d’avoir des serviteurs ! + + + + +Parlons, parlons français. Enfin, pour cette affaire, +Nous en remettrons-nous à l’avis d’une mère ? + + + + +J’obéirai toujours à son commandement. +Mais, de grâce, monsieur, parlez plus clairement : +Je ne puis deviner ce que vous voulez dire. + + + + +Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire… + + + + +Vous en voulez par là… Ce n’est point fiction +Que ce que je vous dis de son affection. +Votre mère sut hier à quel point il vous aime, +Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-même. + + + + +Et c’est ce que ma mère, afin de m’expliquer, +Ne m’a point fait l’honneur de me communiquer ; +Mais, pour l’amour de vous, je vais le savoir d’elle. + + + + + + +Ta compagne est du moins aussi fine que belle. + + + + +Elle a bien su, de vrai, se défaire de vous. + + + + +Et fort habilement se parer de mes coups. + + + + +Peut-être innocemment, faute d’y rien comprendre. + + + + +Mais faute, bien plutôt, d’y vouloir rien entendre. +Je suis des plus trompés si Dorimant lui plaît. + + + + +Y prenez-vous, monsieur, pour lui quelque intérêt ? + + + + +Lysandre m’a prié d’en porter la parole. + + + + +Lysandre ! Oui, ton Lysandre. Et lui-même cajole… + + +Quoi ? que cajole-t-il ? Hippolyte, à mes yeux. + + + +Folle, il n’aima jamais que toi dessous les cieux ; +Et nous sommes tout prêts de choisir la journée + +Qui bientôt de vous deux termine l’hyménée. +Il se plaint toutefois un peu de ta froideur ; +Mais, pour l’amour de moi, montre-lui plus d’ardeur ; +Parle : ma volonté sera-t-elle obéie ? + + + + +Hélas ! qu’on vous abuse après m’avoir trahie ! +Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant, +Tandis qu’au même objet il s’offre pour amant, +Et traverse par là tout ce qu’à sa prière +Votre vaine entremise avance vers la mère. +Cela, qu’est-ce, monsieur, que se jouer de vous ? + + + + +Qu’il est peu de raison dans ces esprits jaloux ! +Eh quoi ! pour un ami s’il rend une visite, +Faut-il s’imaginer qu’il cajole Hippolyte ? + + + + +Je sais ce que j’ai vu. Je sais ce qu’il m’a dit, +Et ne veux plus du tout souffrir de contredit. +Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose. + + + + +Commandez-moi plutôt, monsieur, toute autre chose. + + + + +Quelle bizarre humeur ! quelle inégalité +De rejeter un bien qu’on a tant souhaité ! +La belle, voyez-vous ! qu’on perde ces caprices ; +Il faut pour m’éblouir de meilleurs artifices. +Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux, +Quelque jeune étourdi qui vous flatte un peu mieux : +Et parce qu’il vous fait quelque feinte caresse, + +Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse ? +Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus. + + + + +Monsieur… Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus… + + + + + + +Fâcheux commandement d’un incrédule père ! +Qu’il me fut doux jadis, et qu’il me désespère ! +J’avais, auparavant qu’on m’eût manqué de foi, +Le devoir et l’amour tout d’un parti chez moi, +Et ma flamme, d’accord avecque sa puissance, +Unissait mes désirs à mon obéissance ; +Mais, hélas, que depuis cette infidélité +Je trouve d’injustice en son autorité ! +Mon esprit s’en révolte, et ma flamme bannie +Fait qu’un pouvoir si saint m’est une tyrannie. +Dures extrémités où mon sort est réduit ! +On donne mes faveurs à celui qui les fuit ; +Nous avons l’un pour l’autre une pareille haine, +Et l’on m’attache à lui d’une éternelle chaîne. +Mais s’il ne m’aimait plus, parlerait-il d’amour +À celui dont je tiens la lumière du jour ? +Mais s’il m’aimait encor, verrait-il Hippolyte ? +Mon cœur en même temps se retient et s’excite. +Je ne sais quoi me flatte, et je sens déjà bien +Que mon feu ne dépend que de croire le sien. +Tout beau, ma passion, c’est déjà trop paraître ; +Attends, attends du moins la sienne pour renaître. +À quelle folle erreur me laissé-je emporter ! +Il fait tout à dessein de me persécuter. + +L’ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice +Que l’ordre qu’on me donne augmente mon supplice. +Rentrons, que son objet présenté par hasard +De mon cœur ébranlé ne reprenne une part : +C’est bien assez qu’un père à souffrir me destine, +Sans que mes yeux encore aident à ma ruine. + + + + + +J’enverrai tout à bas, puis après on verra. +Ardez, vraiment c’est-mon, on vous l’endurera ! +Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre ! + + + + +Tout est sur mon tapis, qu’avez-vous à vous plaindre ? + + + + +Aussi votre tapis est tout sur mon battant ; +Je ne m’étonne plus de quoi je gagne tant. + + + + +Là, là, criez bien haut, faites bien l’étourdie, +Et puis on vous jouera dedans la comédie. + + + + +Je voudrais l’avoir vu que quelqu’un s’y fût mis ! +Pour en avoir raisons nous manquerions d’amis ? +On joue ainsi le monde ? Après tout ce langage, +Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. +Votre caquet m’enlève à tous coups mes chalands ; +Vous vendez dix rabats contre moi deux galands. +Pour conserver la paix, depuis six mois j’endure +Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure ; +Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. +Qu’une femme hargneuse est un mauvais voisin ! +Nous n’apaiserons point cette humeur qui vous pique +Que par un entre-deux mis à votre boutique ; +Alors, n’ayant plus rien ensemble à démêler, +Vous n’aurez plus aussi sur quoi me quereller. + + + + +Justement. De tout loin je vous ai reconnue. + + + + +Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue ? +Les avez-vous reçus, ces points-coupés nouveaux ? + + + + +Ils viennent d’arriver. Voyons donc les plus beaux. + + + +Ne vous vendrai-je rien, monsieur ? des bas de soie, +Des gants en broderie, ou quelque petite oie ? + + +Ces livres que mon maître avait fait mettre à part, +Les avez-vous encor ? Ah ! que vous venez tard ! +Encore un peu, ma foi, je m’en allais les vendre. +Trois jours sans revenir ! je m’ennuyais d’attendre. + + + + +Je l’avais oublié. Le prix ? Chacun le sait ; +Autant de quarts d’écu, c’est un marché tout fait. + + + +Eh bien, qu’en dites-vous ? J’en suis toute ravie, +Et n’ai rien encor vu de pareil en ma vie. +Vous aurez notre argent, si l’on croit mon rapport. +Que celui-ci me semble et délicat et fort ! +Que cet autre me plaît ! que j’en aime l’ouvrage ! +Montrez-m’en cependant quelqu’un à mon usage. + + + + +Voici de quoi vous faire un assez beau collet. + + + + +Je pense, en vérité, qu’il ne serait pas laid ; +Que me coûtera-t-il ? Allez, faites-moi vendre, +Et pour l’amour de vous, je n’en voudrai rien prendre, +Mais avisez alors à me récompenser. + + + + +L’offre n’est pas mauvaise, et vaut bien y penser. +Vous me verrez demain avecque ma maîtresse. + + + + + + +Aronte, eh bien ! quels fruits produira notre adresse ? + + + + +De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir, +Fuit les yeux d’Hippolyte, et ne veut plus me voir. + + + + +Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte ? + + + + +Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte. + + + + +Ne te débauche point, je veux faire ta paix. + + + + +Son courroux est trop grand pour s’apaiser jamais. + + + + +S’il vient encor chez nous, ou chez sa Célidée, +Je te rends aussitôt l’affaire accommodée. + + + + + +Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand ! +Viens, je te veux donner tout à l’heure un galand. + + + + +Voyez, monsieur ; j’en ai des plus beaux de la terre : +En voilà de Paris, d’Avignon, d’Angleterre. +Tous vos rubans n’ont point d’assez vives couleurs. +Allons, Florice, allons, il en faut voir ailleurs. + + + + +Ainsi, faute d’avoir de bonne marchandise, +Des hommes comme vous perdent leur chalandise. + + + + +Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment ; +Du moins, si je vends peu, je vends loyalement, +Et je n’attire point avec une promesse +De suivante qui m’aide à tromper sa maîtresse. + + + + +Quand il faut dire tout, on s’entre-connaît bien ; +Chacun sait son métier, et… Mais je ne dis rien. + + + + +Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire. + + + + +Je ne réplique point à des gens en colère. + + + + + + + + +Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs, +Dont l’impuissance ajoute un comble à mes malheurs, +Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. +J’aime encor Célidée, et n’ose lui déplaire : +Priver de la clarté ce qu’elle aime le mieux, +Ce n’est pas le moyen d’agréer à ses yeux. +L’amour, en la perdant, me retient en balance ; +Il produit ma fureur et rompt sa violence, +Et me laissant trahi, confus et méprisé, +Ne veut que triompher de mon cœur divisé. +Amour, cruel auteur de ma longue misère, +Ou permets à la fin d’agir à ma colère, +Ou, sans m’embarrasser d’inutiles transports, +Auprès de ce bel oeil fais tes derniers efforts ; +Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine, +Et comme de mon cœur, triomphe de sa haine ! +Contre toi ma vengeance a mis les armes bas, +Contre ses cruautés rends les mêmes combats ; +Exerce ta puissance à fléchir la farouche ; +Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche : +Si tu te sens trop faible, appelle à ton secours +Le souvenir de mille et de mille heureux jours +Où ses désirs, d’accord avec mon espérance, + +Ne laissaient à nos vœux aucune différence. +Je pense avoir encor ce qui la sut charmer, +Les mêmes qualités qu’elle voulut aimer. +Peut-être mes douleurs ont changé mon visage ; +Mais, en revanche aussi, je l’aime davantage. +Mon respect s’est accru pour un objet si cher ; +Je ne me venge point, de peur de la fâcher. +Un infidèle ami tient son âme captive, +Je le sais, je le vois et je souffre qu’il vive. +Je tarde trop ; allons, ou vaincre ses refus, +Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus, +Et tirons de son cœur, malgré sa flamme éteinte, +La pitié par ma mort, ou l’amour par ma plainte : +Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein. + + + + + + +Eh quoi ! pour m’avoir vu, vous changez de dessein ? +Ne craignez point pour moi d’entrer chez Hippolyte ; +Vous ne m’apprendrez rien en lui faisant visite ; +Mes yeux, mes propres yeux n’ont que trop découvert +Comme un ami si rare auprès d’elle me sert. + + + + +Parlez plus franchement : ma rencontre importune +Auprès d’un autre objet trouble votre fortune ; + +Et vous montrez assez, par ces faibles détours, +Qu’un témoin comme moi déplaît à vos amours ; +Vous voulez seul à seul cajoler Célidée ; +La querelle entre nous sera bientôt vidée : +Ma mort vous donnera chez elle un libre accès. +Ou ma juste vengeance un funeste succès. + + + + +Qu’est-ce-ci, déloyal ? quelle fourbe est la vôtre ? +Vous m’en disputez une, afin d’acquérir l’autre ! +Après ce que chacun a vu de votre feu, +C’est une lâcheté d’en faire un désaveu. + + + + +Je ne me connais point à combattre d’injures. + + + + +Aussi veux-je punir autrement tes parjures : +Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats, +Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, +T’apprendra qu’à moi seul Hippolyte est gardée. + + + + +Garde ton Hippolyte. Et toi, ta Célidée. + + + +Voilà faire le fin, de crainte d’un combat. + + + + +Tu m’imputes la crainte, et ton cœur s’en abat ! + + + + +Laissons à part les noms ; disputons la maîtresse, +Et pour qui que ce soit, montre ici ton adresse. + + + + +C’est comme je l’entends. Ô dieux ! ils sont aux coups ! +Ah ! perfide ! sur moi détourne ton courroux ; +La mort de Dorimant me serait trop funeste. + + + + +Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. + + + +Arrête, cher ingrat ! Tu recules, voleur ! + + + +Je fuis cette importune, et non pas ta valeur. + + + + + + +Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue : +Avez-vous résolu que sa fuite me tue, +Et qu’ayant su braver son plus vaillant effort, +Par sa retraite infâme il me donne la mort ? +Pour en frapper le coup, vous n’avez qu’à le suivre. + + + + +Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre, +Qu’on ne verra jamais que je recule un pas +De crainte de causer un si juste trépas. + + + + + +Eh bien, voyez-le donc ; ma lame toute prête +N’attendait que vos yeux pour immoler ma tête. +Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu, +Ce que valait l’amant que vous aurez perdu ; +Et sans vous reprocher un si cruel outrage, +Ma main de vos rigueurs achèvera l’ouvrage. +Trop heureux mille fois si je plais en mourant +À celle à qui j’ai pu déplaire en l’adorant, +Et si ma prompte mort, secondant son envie, +L’assure du pouvoir qu’elle avait sur ma vie ! + + + + +Moi, du pouvoir sur vous ! vos yeux se sont mépris ; +Et quelque illusion qui trouble vos esprits +Vous fait imaginer d’être auprès d’Hippolyte. +Allez, volage, allez où l’amour vous invite ; +Dans ses doux entretiens recherchez vos plaisirs, +Et ne m’empêchez plus de suivre mes désirs. + + + + +Ce n’est pas sans raison que ma feinte passée +A jeté cette erreur dedans votre pensée. +Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments, +J’ai présenté des vœux, j’ai fait des compliments ; +Mais c’étaient compliments qui partaient d’une souche ; +Mon cœur, que vous teniez, désavouait ma bouche. +Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours, +Sait bien que mon amour n’en changea point de cours ; +Contre votre froideur une modeste plainte +Fut tout notre entretien au sortir de la feinte ; +Et je le priai lors… D’user de son pouvoir ? +Ce n’était pas par là qu’il me fallait avoir. +Les mauvais traitements ne font qu’aigrir les âmes. + + + + +Confus, désespéré du mépris de mes flammes, +Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots +Qu’un naufrage abandonne à la merci des flots, +Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre. +Ma douleur par mes cris d’abord s’est fait entendre ; +J’ai cru que vous seriez d’un naturel plus doux, +Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux ; +J’ai fait agir pour moi l’autorité d’un père, +J’ai fait venir aux mains celui qu’on me préfère ; +Et puisque ces efforts n’ont réussi qu’en vain, +J’aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. +Choisissez, l’une ou l’autre achèvera mes peines ; +Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines : +Il faut, pour l’arrêter, me rendre votre amour ; +Je n’ai plus rien sans lui qui me retienne au jour. + + + + +Volage, fallait-il, pour un peu de rudesse, +Vous porter si soudain à changer de maîtresse ? +Que je vous croyais bien d’un jugement plus meur ! +Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur ? +Ne pouviez-vous juger que c’était une feinte +À dessein d’éprouver quelle était votre atteinte ? +Les dieux m’en soient témoins, et ce nouveau sujet +Que vos feux inconstants ont choisi pour objet, + +Si jamais j’eus pour vous de dédain véritable, +Avant que votre amour parût si peu durable ! +Qu’Hippolyte vous die avec quels sentiments +Je lui fus raconter vos premiers mouvements, +Avec quelles douceurs je m’étais préparée +À redonner la joie à votre âme éplorée ! +Dieux ! que je fus surprise, et mes sens éperdus, +Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus ! +Votre légèreté fut soudain imitée : +Non pas que Dorimant m’en eût sollicitée ; +Au contraire, il me fuit, et l’ingrat ne veut pas +Que sa franchise cède au peu que j’ai d’appas ; +Mais, hélas ! plus il fuit, plus son portrait s’efface. +Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place. +L’aveu de votre erreur désarme mon courroux ; +Ne redoutez plus rien, l’amour combat pour vous. +Si nous avons failli de feindre l’un et l’autre, +Pardonnez à ma feinte, et j’oublierai la vôtre. +Moi-même je l’avoue à ma confusion, +Mon imprudence a fait notre division. +Tu ne méritais pas de si rudes alarmes : +Accepte un repentir accompagné de larmes ; +Et souffre que le tien nous fasse tour à tour +Par ce petit divorce augmenter notre amour. + + + + +Que vous me surprenez ! O ciel ! est-il possible +Que je vous trouve encore à mes désirs sensible ? +Que j’aime ces dédains qui finissent ainsi ! + + + + +Et pour l’amour de toi, que je les aime aussi ! + + + + + +Que ce soit toutefois sans qu’il vous prenne envie +De les plus essayer au péril de ma vie. + + + + +J’aime trop désormais ton repos et le mien ; +Tous mes soins n’iront plus qu’à notre commun bien. +Voudrais-je, après ma faute, une plus douce amende +Que l’effet d’un hymen qu’un père me commande ? +Je t’accusais en vain d’une infidélité : +Il agissait pour toi de pleine autorité, +Me traitait de parjure et de fille rebelle ; +Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle ; +Ce que pour mes froideurs il témoigne d’horreur +Mérite bien qu’en hâte on le tire d’erreur. + + + + +Vous craignez qu’à vos yeux cette belle Hippolyte +N’ait encor de ma bouche un hommage hypocrite ? + + + + +Non, je fuis Dorimant qu’ensemble j’aperçoi ; +Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi. + + + + + + +Autant que mon esprit adore vos mérites, +Autant veux-je de mal à vos longues visites. + + + + + +Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux ? + + + + +Elles m’ôtent le bien de vous trouver chez vous. +J’y fais à tous moments une course inutile ; +J’apprends cent fois le jour que vous êtes en ville ; +En voici presque trois que je n’ai pu vous voir, +Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir ; +Et n’était qu’aujourd’hui cette heureuse rencontre, +Sur le point de rentrer, par hasard me les montre, +Je crois que ce jour même aurait encor passé +Sans moyen de m’en plaindre aux yeux qui m’ont blessé. + + + + +Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte ; +Je n’en puis écouter qu’avec de la contrainte. +Si vous prenez plaisir dedans mon entretien, +Pour le faire durer ne vous plaignez de rien. + + + + +Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre. + + + + +Et vous pouvez aussi vous empêcher d’en feindre. + + + + +Est-ce en feindre un sujet qu’accuser vos rigueurs ? + + + + +Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs. + + + + +Verrais-je sans languir ma flamme qu’on néglige ? + + + + +Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige. + + + +Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux. + + + + +Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d’eux. + + + + +Ma présence vous fâche et vous est odieuse. + + + + +Non ; mais tout ce discours la peut rendre ennuyeuse. + + + + +Je vois bien ce que c’est ; je lis dans votre cœur : +Il a reçu les traits d’un plus heureux vainqueur ; +Un autre, regardé d’un oeil plus favorable, +À mes submissions vous fait inexorable ; +C’est pour lui seulement que vous voulez brûler. + + + + +Il est vrai ; je ne puis vous le dissimuler : +Il faut que je vous traite avec toute franchise. +Alors que je vous pris, un autre m’avait prise, +Un autre captivait mes inclinations. +Vous devez présumer de vos perfections +Que si vous attaquiez un cœur qui fût à prendre, +Il serait malaisé qu’il s’en pût bien défendre. +Vous auriez eu le mien, s’il n’eût été donné ; +Mais puisque les destins ainsi l’ont ordonné, +Tant que ma passion aura quelque espérance, +N’attendez rien de moi que de l’indifférence. + + + + +Vous ne m’apprenez point le nom de cet amant : +Sans doute que Lysandre est cet objet charmant +Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée. + + + + + +Cela ne se dit point à des hommes d’épée : +Vous exposer aux coups d’un duel hasardeux, +Ce serait le moyen de vous perdre tous deux. +Je vous veux, si je puis, conserver l’un et l’autre ; +Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre, +Qu’ayant perdu l’espoir de le voir mon époux, +Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous. +Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune. + + + + +Permettez pour ce nom que je vous importune ; +Ne me refusez plus de me le déclarer : +Que je sache en quel temps j’aurai droit d’espérer, +Un mot me suffira pour me tirer de peine ; +Et lors j’étoufferai si bien toute ma haine, +Que vous me trouverez vous-même trop remis. + + + + + + +Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis. +Vous ne lui voulez pas quereller Célidée ? + + + + +L’affaire, à cela près, peut être décidée. +Voici le seul objet de nos affections, +Et l’unique motif de nos dissensions. + + + + + +Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte ; +C’est l’objet de tes feux, et celui de ma feinte. +Mon cœur fut toujours ferme, et moi je me dédis +Des vœux que de ma bouche elle reçut jadis. +Piqué d’un faux dédain, j’avais pris fantaisie +De mettre Célidée en quelque jalousie ; +Mais, au lieu d’un esprit, j’en ai fait deux jaloux. + + + + +Vous pouvez désormais achever entre vous : +Je vais dans ce logis dire un mot à madame. + + + + + + +Ainsi, loin de m’aider, tu traversais ma flamme ! + + + + +Les efforts que Pleirante à ma prière a faits +T’auraient acquis déjà le but de tes souhaits ; +Mais tu dois accuser les glaces d’Hippolyte, +Si ton bonheur n’est pas égal à ton mérite. + + + + +Qu’aurai-je cependant pour satisfaction +D’avoir servi d’objet à votre fiction ? +Dans votre différend je suis la plus blessée, +Et me trouve, à l’accord, entièrement laissée. + + + + + +N’y songe plus, de grâce, et pour l’amour de moi, +Trouve bon qu’il ait feint de vivre sous ta loi. +Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne ? +Le droit de l’amitié tout autrement ordonne. +Tout prêts d’être assemblés d’un lien conjugal, +Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal. +J’ai feint par ton conseil ; lui, par celui d’un autre ; +Et bien qu’amour jamais ne fût égal au nôtre, +Je m’étonne comment cette confusion +Laisse finir si tôt notre division. + + + + +De sorte qu’à présent le ciel y remédie ? + + + + +Tu vois ; mais après tout, s’il faut que je le die, +Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux. + + + + +Excuse, chère amie, un esprit amoureux. +Lysandre me plaisait, et tout mon artifice +N’allait qu’à détourner son cœur de ton service. +J’ai fait ce que j’ai pu pour brouiller vos esprits ; +J’ai, pour me l’attirer, pratiqué tes mépris ; +Mais puisqu’ainsi le ciel rejoint votre hyménée… + + + + +Votre rigueur vers moi doit être terminée. +Sans chercher de raisons pour vous persuader, +Votre amour hors d’espoir fait qu’il me faut céder ; +Vous savez trop à quoi la parole vous lie. + + + + +À vous dire le vrai, j’ai fait une folie : + +Je les croyais encor loin de se réunir, +Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir. + + + + +Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère ? + + + + +Puisque je l’ai promis, vous pouvez voir ma mère. + + + + +Si tu juges Pleirante à cela suffisant, +Je crois qu’eux deux ensemble en parlent à présent. + + + + +Après cette faveur qu’on me vient de promettre, +Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre : +J’espère tout de lui ; mais, pour un bien si doux +Je ne saurais… Arrête ; ils s’avancent vers nous. + + + + +Madame, un pauvre amant, captif de cette belle, +Implore le pouvoir que vous avez sur elle ; +Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort. +J’attends de votre bouche ou la vie ou la mort. + + +Un homme tel que vous, et de votre naissance, +Ne peut avoir besoin d’implorer ma puissance. + +Si vous avez gagné ses inclinations, +Soyez sûr du succès de vos affections ; +Mais je ne suis pas femme à forcer son courage ; +Je sais ce que la force est en un mariage. +Il me souvient encor de tous mes déplaisirs +Lorsqu’un premier hymen contraignit mes désirs ; +Et, sage à mes dépens, je veux bien qu’Hippolyte +Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite. +Ainsi présumez tout de mon consentement, +Mais ne prétendez rien de mon commandement. + + +Après un tel aveu serez-vous inhumaine ? + + +Madame, un mot de vous me mettrait hors de peine. +Ce que vous remettez à mon choix d’accorder, +Vous feriez beaucoup mieux de me le commander. + + +Elle vous montre assez où son désir se porte. + + + + +Puisqu’elle s’y résout, le reste ne m’importe. + + + + +Ce favorable mot me rend le plus heureux +De tout ce que jamais on a vu d’amoureux. + + + + +J’en sens croître la joie au milieu de mon âme, +Comme si de nouveau l’on acceptait ma flamme. + + +Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi ? + + + + + +Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. + + + + +Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice, +Lorsque je vous aimais, m’ont fait quelque service. + + + + +Je vous entends assez ; soit. Aronte impuni +Pour ses mauvais conseils ne sera point banni ; +Tu le souffriras bien, puisqu’elle m’en supplie. + + + + +Il n’est rien que pour elle et pour toi je n’oublie. + + + + +Attendant que demain ces deux couples d’amants +Soient mis au plus haut point de leurs contentements, +Allons chez moi, madame, achever la journée. + + + + +Mon cœur est tout ravi de ce double hyménée. + + + + +Mais afin que la joie en soit égale à tous, +Faites encor celui de monsieur et de vous. + + + + +Outre l’âge en tous deux un peu trop refroidie, +Cela sentirait trop sa fin de comédie. diff --git a/test/corneille_galerie_du_palais.tpl b/test/corneille_galerie_du_palais.tpl @@ -0,0 +1,4 @@ +6/6 A !X +6/6 A !X +6/6 B !x +6/6 B !x diff --git a/test/corneille_melite b/test/corneille_melite @@ -0,0 +1,3703 @@ + + + +Je te l’avoue, ami, mon mal est incurable  ; +Je n’y sais qu’un remède, et j’en suis incapable : +Le change seroit juste, après tant de rigueur ; +Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur ; +Elle a sur tous mes sens une entière puissance ; +Si j’ose en murmurer, ce n’est qu’en son absence, +Et je ménage en vain dans un éloignement +Un peu de liberté pour mon ressentiment : +D’un seul de ses regards l’adorable contrainte  +Me rend tous mes liens, en resserre l’étreinte, +Et par un si doux charme aveugle ma raison , +Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. +Son œil agit sur moi d’une vertu si forte, +Qu’il ranime soudain mon espérance morte, +Combat les déplaisirs de mon cœur irrité, +Et soutient mon amour contre sa cruauté ; +Mais ce flatteur espoir qu’il rejette en mon âme +N’est qu’un doux imposteur qu’autorise ma flamme , +Et qui sans m’assurer ce qu’il semble m’offrir , +Me fait plaire en ma peine, et m’obstine à souffrir. + + + + +Que je te trouve, ami, d’une humeur admirable ! +Pour paroître éloquent tu te feins misérable : +Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs +Je saurois adoucir les traits de tes malheurs ? +Ne t’imagine pas qu’ainsi sur ta parole  +D’une fausse douleur un ami te console : +Ce que chacun en dit ne m’a que trop appris +Que Mélite pour toi n’eut jamais de mépris. + + + + +Son gracieux accueil et ma persévérance +Font naître ce faux bruit d’une vaine apparence : +Ses mépris sont cachés, et s’en font mieux sentir , +Et n’étant point connus, on n’y peut compatir . + + + + +En étant bien reçu, du reste que t’importe ? +C’est tout ce que tu veux des filles de sa sorte. + + + + +Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, +Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux  : +Elle souffre aisément mes soins et mon service ; +Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, +Parler de l’hyménée à ce cœur de rocher, +C’est l’unique moyen de n’en plus approcher. + + + + +Ne dissimulons point : tu règles mieux ta flamme, +Et tu n’es pas si fou que d’en faire ta femme. + + + + +Quoi ! tu sembles douter de mes intentions ? + + + + +Je crois malaisément que tes affections +Sur l’éclat d’un beau teint, qu’on voit si périssable , +Règlent d’une moitié le choix invariable. +Tu serois incivil de la voir chaque jour  +Et ne lui pas tenir quelques propos d’amour  ; +Mais d’un vain compliment ta passion bornée +Laisse aller tes desseins ailleurs pour l’hyménée. +Tu sais qu’on te souhaite aux plus riches maisons, +Que les meilleurs partis … Trêve de ces raisons ; +Mon amour s’en offense, et tiendroit pour supplice +De recevoir des lois d’une sale avarice  ; +Il me rend insensible aux faux attraits de l’or, +Et trouve en sa personne un assez grand trésor. + + + + +Si c’est là le chemin qu’en aimant tu veux suivre, +Tu ne sais guère encor ce que c’est que de vivre. +Ces visages d’éclat sont bons à cajoler ; +C’est là qu’un apprentif doit s’instruire à parler  ; +J’aime à remplir de feux ma bouche en leur présence ; +La mode nous oblige à cette complaisance ; +Tous ces discours de livre alors sont de saison : +Il faut feindre des maux, demander guérison , +Donner sur le phébus, promettre des miracles ; +Jurer qu’on brisera toute sorte d’obstacles ; +Mais du vent et cela doivent être tout un. + + + + +Passe pour des beautés qui sont dans le commun  : +C’est ainsi qu’autrefois j’amusai Crisolite ; +Mais c’est d’autre façon qu’on doit servir Mélite. +Malgré tes sentiments, il me faut accorder +Que le souverain bien n’est qu’à la posséder . +Le jour qu’elle naquit, Vénus, bien qu’immortelle , +Pensa mourir de honte en la voyant si belle ; +Les Grâces, à l’envi, descendirent des cieux , +Pour se donner l’honneur d’accompagner ses yeux ; +Et l’Amour, qui ne put entrer dans son courage, +Voulut obstinément loger sur son visage . + + + + +Tu le prends d’un haut ton, et je crois qu’au besoin +Ce discours emphatique iroit encor bien loin. +Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore +Que bien qu’une beauté mérite qu’on l’adore, +Pour en perdre le goût, on n’a qu’à l’épouser. +Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, +Qu’une femme fût-elle entre toutes choisie, +On en voit en six mois passer la fantaisie. +Tel au bout de ce temps n’en voit plus la beauté  +Qu’avec un esprit sombre, inquiet, agité  ; +Au premier qui lui parle ou jette l’œil sur elle , +Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle  ; +Ce n’est plus lors qu’une aide à faire un favori , +Un charme pour tout autre, et non pour un mari. + + + + +Ces caprices honteux et ces chimères vaines +Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines, +Et quiconque a su prendre une fille d’honneur +N’a point à redouter l’appas  d’un suborneur. + + + + +Peut-être dis-tu vrai ; mais ce choix difficile +Assez et trop souvent trompe le plus habile, +Et l’hymen de soi-même est un si lourd fardeau, +Qu’il faut l’appréhender à l’égal du tombeau. +S’attacher pour jamais aux côtés d’une femme  ! +Perdre pour des enfants le repos de son âme ! +Voir leur nombre importun remplir une maison   ! +Ah ! qu’on aime ce joug avec peu de raison ! + + + + +Mais il y faut venir ; c’est en vain qu’on recule, +C’est en vain qu’on refuit, tôt ou tard on s’y brûle  ; +Pour libertin qu’on soit, on s’y trouve attrapé : +Toi-même, qui fais tant le cheval échappé  . +Nous te verrons un jour songer au mariage . + + + + +Alors ne pense pas que j’épouse un visage : +Je règle mes désirs suivant mon intérêt. +Si Doris me vouloit, toute laide qu’elle est, +Je l’estimerois plus qu’Aminte et qu’Hippolyte ; +Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite : +C’est comme il faut aimer. L’abondance des biens +Pour l’amour conjugal a de puissants liens : +La beauté, les attraits, l’esprit, la bonne mine , +Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine ; +Et l’hymen qui succède à ces folles amours, +Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours . +Une amitié si longue est fort mal assurée +Dessus des fondements de si peu de durée . +L’argent dans le ménage a certaine splendeur +Qui donne un teint d’éclat à la même laideur  ; +Et tu ne peux trouver de si douces caresses +Dont le goût dure autant que celui des richesses. + + + + +Auprès de ce bel œil qui tient mes sens ravis, +À peine pourrois-tu conserver ton avis. + + + + +La raison en tous lieux est également forte + + + + +L’essai n’en coûte rien : Mélite est à sa porte ; +Allons, et tu verras dans ses aimables traits +Tant de charmants appas, tant de brillants attraits , +Que tu seras forcé toi-même à reconnoître  +Que si je suis un fou, j’ai bien raison de l’être. + + + + +Allons, et tu verras que toute sa beauté +Ne saura me tourner contre la vérité . + + + + + + + + + + + + + + +De deux amis, Madame, apaisez la querelle . +Un esclave d’Amour le défend d’un rebelle, +Si toutefois un cœur qui n’a jamais aimé, +Fier et vain qu’il en est, peut être ainsi nommé. +Comme dès le moment que je vous ai servie +J’ai cru qu’il étoit seul la véritable vie, +Il n’est pas merveilleux que ce peu de rapport +Entre nos deux esprits sème quelque discord . +Je me suis donc piqué contre sa médisance, +Avec tant de malheur ou tant d’insuffisance. +Que des droits si sacrés et si pleins d’équité . +N’ont pu se garantir de sa subtilité, +Et je l’amène ici, n’ayant plus que répondre , +Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. + + + + +Vous deviez l’assurer plutôt qu’il trouveroit +En ce mépris d’Amour qui le seconderoit. + + + + +Si le cœur ne dédit ce que la bouche exprime, +Et ne fait de l’amour une plus haute estime , +Je plains les malheureux à qui vous en donnez, +Comme à d’étranges maux par leur sort destinés. + + + + +Ce reproche sans cause avec raison m’étonne  : +Je ne reçois d’amour et n’en donne à personne. +Les moyens de donner ce que je n’eus jamais  ? + + + + +Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais +La nature pour moi montre son injustice +À pervertir son cours pour me faire un supplice . + + + + +Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur. + + + + +Supplice qui déchire et mon âme et mon cœur. + + + + +Il est rare qu’on porte avec si bon visage  +L’âme et le cœur ensemble en si triste équipage . + + + + +Votre charmant aspect suspendant mes douleurs , +Mon visage du vôtre emprunte les couleurs. + + + + +Faites mieux : pour finir vos maux et votre flamme, +Empruntez tout d’un temps les froideurs de mon âme. + + + + +Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, +Et vous n’en conservez que faute de vous voir . + + + + +Et quoi ! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces ? + + + + +Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces ? +De si frêles sujets ne sauroient exprimer +Ce que l’amour aux cœurs peut lui seul imprimer , +Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, +Cette légère idée et foible connoissance  +Que vous aurez par eux de tant de raretés +Vous mettra hors du pair de toutes les beautés . + + + + +Voilà trop vous tenir dans une complaisance +Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, +Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, +Afin d’avoir sujet de m’entreprendre mieux. + + + + +Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, +Ne m’a que trop appris le pouvoir de vos charmes. + + + + +Sur peine d’être ingrate, il faut de votre part +Reconnoître les dons que le ciel vous départ. + + + + +Voyez que d’un second mon droit se fortifie. + + + + +Voyez que son secours montre qu’il s’en défie . + + + + +Je me range toujours avec  la vérité. + + + + +Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté. + + + + +Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. +Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, +Et prenant désormais des sentiments plus doux, +Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous. + + + + +Un ennemi d’Amour me tenir ce langage ! +Accordez votre bouche avec votre courage ; +Pratiquez vos conseils, ou ne m’en donnez pas. + + + + +J’ai connu mon erreur auprès de vos appas  : +Il vous l’avoit bien dit. Ainsi donc par l’issue  +Mon âme sur ce point n’a point été déçue ? + + + + +Si tes feux en son cœur produisoient même effet, +Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait. + + + + +Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire +Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire ; +Mais je pourrois bientôt, à m’entendre flatter , +Concevoir quelque orgueil qu’il vaut mieux éviter. +Excusez ma retraite. Adieu, belle inhumaine. +De qui seule dépend et ma joie et ma peine . + + + + +Plus sage à l’avenir, quittez ces vains propos, +Et laissez votre esprit et le mien en repos. + + + + + + + + + + + + + + +Maintenant suis-je un fou ? mérité- je du blâme ? +Que dis-tu de l’objet? que dis-tu de ma flamme? + + + + +Que veux-tu que j’en die ? elle a je ne sais quoi +Qui ne peut consentir que l’on demeure à soi. +Mon cœur, jusqu’à présent à l’amour invincible. +Ne se maintient qu’à force aux termes d’insensible ; +Tout autre que Tircis mourroit pour la servir. + + + + +Confesse franchement qu’elle a su te ravir, +Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle +Avec le nom d’amant le titre d’infidèle. +Rien que notre amitié ne t’en peut détourner ; +Mais ta muse du moins, facile à suborner , +Avec plaisir déjà prépare quelques veilles +À de puissants efforts pour de telles merveilles. + + + + +En effet ayant vu tant et de tels appas, +Que je ne rime point, je ne le promets pas. + + + + +Tes feux n’iront-ils point plus avant que la rime  ? + + + + +Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. + + + + +Mais si sans y penser tu te trouvois surpris ? + + + + +Quitte pour décharger mon creur dans mes écrits. +J’aime bien ces discours de plaintes et d’alarmes, +De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes : +C’est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson ; +Mais j’en connois, sans plus, la cadence et le son. +Souffre qu’en un sonnet je m’efforce à dépeindre +Cet agréable feu que tu ne peux éteindre ; +Tu le pourras donner comme venant de toi. + + + + +Ainsi ce cœur d’acier qui me tient sous sa loi +Verra ma passion pour le moins en peinture. +Je doute néanmoins qu’en cette portraiture +Tu ne suives plutôt tes propres sentiments. + + + + +Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, +Si jamais un tel crime entre dans mon courage  ! + + + + +Adieu, je suis content, j’ai ta parole en gage, +Et sais trop que l’honneur t’en fera souvenir. + + + + +En matière d’amour rien n’oblige à tenir, +Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse. +Font bientôt vanité d’oublier leur promesse. + + + + + + + + + + + + + + +Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr : +Tous mes soins depuis peu ne vont qu’à te trahir. + + + + +Ne m’épouvante point : à ta mine, je pense +Que le pardon suivra de fort près cette offense, +Sitôt que j’aurai su quel est ce mauvais tour. + + + + +Sache donc qu’il ne vient sinon de trop d’amour. + + + + +J’eusse osé le gager qu’ainsi par quelque ruse +Ton crime officieux porteroit son excuse . + + + + +Ton adorable objet, mon unique vainqueur, +Fait naître chaque jour tant de feux en mon cœur, +Que leur excès m’accable, et que pour m’en défaire +J’y cherche des défauts qui puissent me déplaire . +J’examine ton teint dont l’éclat me surprit, +Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit ; +Mais je n’en puis trouver un seul qui ne me charme . + + + + +Et moi, je suis ravie, après ce peu d’alarme. +Qu’ainsi tes sens trompés te puissent obliger +À chérir ta Cloris, et jamais ne changer. + + + + +Ta beauté te répond de ma persévérance, +Et ma foi qui t’en donne une entière assurance. + + + + +Voilà fort doucement dire que sans ta foi +Ma beauté ne pourroit te conserver à moi. + + + + +Je traiterois trop mal une telle maîtresse +De l’aimer seulement pour tenir ma promesse : +Ma passion en est la cause, et non l’effet ; +Outre que tu n’as rien qui ne soit si parfait, +Qu’on ne peut te servir sans voir sur ton visage +De quoi rendre constant l’esprit le plus volage . + + + + +Ne m’en conte point tant de ma perfection  : +Tu dois être assuré de mon affection, +Et tu perds tout l’effort de ta galanterie, +Si tu crois l’augmenter par une flatterie. +Une fausse louange est un blâme secret : +Je suis belle à tes yeux ; il suffit, sois discret  ; +C’est mon plus grand bonheur, et le seul où j’aspire. + + + + +Tu sais adroitement adoucir mon martyre  ; +Mais parmi les plaisirs qu’avec toi je ressens, +À peine mon esprit ose croire mes sens . +Toujours entre la crainte et l’espoir en balance +Car s’il faut que l’amour naisse de ressemblance, +Mes imperfections nous éloignant si fort, +Qu’oserois-je prétendre en ce peu de rapport ? + + + + +Du moins ne prétends pas qu’à présent je te loue, +Et qu’un mépris rusé, que ton cœur désavoue, +Me mette sur la langue un babil affété, +Pour te rendre à mon tour ce que tu m’as prêté : +Au contraire, je veux que tout le monde sache +Que je connois en toi des défauts que je cache. +Quiconque avec raison peut être négligé +À qui le veut aimer est bien plus obligé. + + + + +Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable ? + + + + +Sans doute ; et qu’aurois-tu qui me fût comparable ? + + + + +Regarde dans mes yeux, et reconnois qu’en moi +On peut voir quelque chose aussi parfait que toi . + + + + +C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée. + + + + +Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. +Tu n’y vois que mon cœur, qui n’a plus un seul trait +Que ceux qu’il a reçus de ton charmant portrait , +Et qui tout aussitôt que tu t’es fait paroître , +Afin de te mieux voir s’est mis à la fenêtre. + + + + +Le trait n’est pas mauvais ; mais puisqu’il te plaît tant . +Regarde dans mes yeux, ils t’en montrent autant, +Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles . + + + + +Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, +Dedans cette union prenant un même cours, +Nous préparent un heur qui durera toujours. +Cependant, en faveur de ma longue souffrance … + + + + +Tais-toi, mon frère vient. Si j’en crois l’apparence, +Mon arrivée ici fait quelque contre-temps. + + + + +Que t’en semble, Tircis ? Je vous vois si contents, +Qu’à ne vous rien celer touchant ce qu’il me semble +Du divertissement que vous preniez ensemble, +De moins sorciers que moi pourroient bien deviner  +Qu’un troisième ne fait que vous importuner. + + + + +Dis ce que tu voudras ; nos feux n’ont point de crimes, +Et pour t’appréhender ils sont trop légitimes, +Puisqu’un hymen sacré, promis ces jours passés. +Sous ton consentement les autorise assez. + + + + +Ou je te connois mal, ou son heure tardive +Te désoblige fort de ce qu’elle n’arrive . + + + + +Ta belle humeur te tient, mon frère. Assurément. + + + + +Le sujet ? J’en ai trop dans ton contentement. + + + + +Le cœur t’en dit d’ailleurs . Il est vrai, je te jure ; +J’ai vu je ne sais quoi… Dis tout, je t’en conjure . + + + + +Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, +Tes affaires, ma sœur, n’en iroient guère mieux. + + + + +J’ai trop de vanité pour croire que Philandre +Trouve encore après moi qui puisse le surprendre . + + + + +Tes vanités à part, repose-t’en sur moi. +Que celle que j’ai vue est bien autre que toi. + + + + +Parle mieux de l’objet dont mon âme est ravie ; +Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie. + + + + +Nous tomberons d’accord sans nous mettre en pourpoint . + + + + +Encor, cette beauté, ne la nomme-ton point ? + + + + +Non pas sitôt. Adieu : ma présence importune +Te laisse à la merci d’Amour et de la brune. +Continuez les jeux que vous avez quittés . + + + + +Ne crois pas éviter mes importunités : +Ou tu diras le nom de cette incomparable, +Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. + + + + +Il n’est pas fort aisé d’arracher ce secret. +Adieu : ne perds point temps. Ô l’amoureux discret ! +Eh bien ! nous allons voir si tu sauras te taire. + + + + + +C’est donc ainsi qu’on quitte un amant pour un frère ! + + + + +Philandre, avoir un peu de curiosité, +Ce n’est pas envers toi grande infidélité : +Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, +Pour lire malgré lui jusqu’au fond de son âme. +Nous en rirons après ensemble, si tu veux. + + + + +Quoi ! c’est là tout l’état que tu fais de mes feux ? + + + + +Je ne t’aime pas moins pour être curieuse ? +Et ta flamme à mon cœur n’est pas moins précieuse. +Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi. + + + + +Ah, folle ! qu’en t’aimant il faut souffrir de toi ! + + + + + + + + + + + + + + +Je l’avois bien prévu, que ce cœur infidèle  +Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle, +Qui traite mille amants avec mille mépris, +Et n’a point de faveurs que pour le dernier pris. +Sitôt qu’il l’aborda, je lus sur son visage  +De sa déloyauté l’infaillible présage ; +Un inconnu frisson dans mon corps épandu +Me donna les avis de ce que j’ai perdu . +Depuis, cette volage évite ma rencontre, +Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, +Si je puis l’aborder, son discours se confond, +Son esprit en désordre à peine me répond ; +Une réflexion vers le traître qu’elle aime +Presque à tous les moments le ramène en lui-même  ; +Et tout rêveur qu’il est, il n’a point de soucis +Qu’un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. +Lors, par le prompt effet d’un changement étrange, +Son silence rompu se déborde en louange. +Elle remarque en lui tant de perfections, +Que les moins éclairés verroient ses passions . +Sa bouche ne se plaît qu’en cette flatterie, +Et tout autre propos lui rend sa rêverie. +Cependant chaque jour au discours attachés , +Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés : +Ils ont des rendez-vous où l’amour les assemble ; +Encore hier sur le soir je les surpris ensemble ; +Encor tout de nouveau je la vois qui l’attend. +Que cet œil assuré marque un esprit content ! +Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire  ; +Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire ; +Mais il vaut mieux t’en rire, et pour dernier effort +Lui montrer en raillant combien elle a de tort. + + + + + + + + + + + + + +Quoi ! seule et sans Tircis ! vraiment c’est un prodige, +Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, +Laissant ainsi couler la belle occasion  +De vous conter l’excès de son affection. + + + + +Vous savez que son âme en est fort dépourvue . + + + + +Toutefois, ce dit-on, depuis qu’il vous a vue , +Il en porte dans l’âme un si doux souvenir, +Qu’il n’a plus de plaisirs qu’à vous entretenir. + + + + +Il a lieu de s’y plaire avec quelque justice : +L’amour ainsi qu’à lui me paroît un supplice ; +Et sa froideur, qu’augmente un si lourd entretien, +Le résout d’autant mieux à n’aimer jamais rien. + + + + +Dites : à n’aimer rien que la belle Mélite. + + + + +Pour tant de vanité j’ai trop peu de mérite. + + + + +En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu ? + + + + +Un peu plus que pour vous. De vrai, j’ai reconnu, +Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, +Qu’il faut si peu que rien à toucher mon courage. + + + + +Encor si peu que c’est vous étant refusé, +Présumez comme ailleurs vous serez méprisé. + + + + +Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, +Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense ; +Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté +Que je ne serois plus que fort mal écouté. + + + + +Sans que mes actions de plus près j'examine, +À la meilleure humeur je fais meilleure mine, +Et s'il m'osoit tenir de semblables discours, +Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours. + + + + +Si chaque objet nouveau de même vous engage, +Il changera bientôt d'humeur et de langage . +Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu, +Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu ? + + + + +Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie ; +Purgez votre cerveau de cette frénésie ; +Laissez en liberté mes inclinations. +Qui vous a fait censeur de mes affections ? +Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte  ? + + + + +Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte +De ce qu'on dit partout du trop de privauté  +Que déjà vous souffrez à sa témérité. + + + + +Ne soyez en souci que de ce qui vous touche. + + + + +Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche +Aux légitimes vœux de tant de gens d’honneur, +Et d’ailleurs si facile à ceux d’un suborneur ? + + + + +Ce n’est pas contre lui qu’il faut en ma présence +Lâcher les traits jaloux de votre médisance. +Adieu : souvenez-vous que ces mots insensés +L’avanceront chez moi plus que vous ne pensez. + + + + + + + + + + + +C’est là donc ce qu’enfin me gardoit ton caprice  ? +C’est ce que j’ai gagné par deux ans de service ? +C’est ainsi que mon feu s’étant trop abaissé +D’un outrageux mépris se voit récompensé ? +Tu m’oses préférer un traître qui te flatte  ; +Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j’éclate, +Et que par la grandeur de mes ressentiments +Je laisse aller au jour celle de mes tourments. +Un aveu si public qu’en feroit ma colère +Enfleroit trop l’orgueil de ton âme légère +Et me convaincroit trop de ce désir abjet  +Qui m’a fait soupirer pour un indigne objet. +Je saurai me venger, mais avec l’apparence +De n’avoir pour tous deux que de l’indifférence. +Il fut toujours permis de tirer sa raison +D’une infidélité par une trahison. +Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée +Que ton heur surprenant aura peu de durée, +Et que par une adresse égale à tes forfaits +Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. +L’esprit fourbe et vénal d’un voisin de Mélite +Donnera prompte issue à ce que je médite. +À servir qui l’achète il est toujours tout prêt, +Et ne voit rien d’injuste où brille l’intérêt. +Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, +Et la pistole en main presser sa diligence. + + + + + + + + + + + + + + +Ma sœur, un mot d’avis sur un méchant sonnet +Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. + + + + +C’est à quelque beauté que ta muse l’adresse ? + + + + +En faveur d’un ami je flatte sa maîtresse. +Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, +J’ai su m’accommoder aux passions d’autrui. + + + + +Après l’œil de Mélite il n’est rien d’admirable… + + + + +Ah ! frère, il n’en faut plus. Tu n’es pas supportable +De me rompre sitôt. C’étoit sans y penser ; +Achève. Tais-toi donc, je vais recommencer. + + + + +Après l’œil de Mélite il n’est rien d’admirable ; +Mon feu, comme son teint, se rend incomparable, +Il n’est rien de solide après ma loyauté. +Et je suis en amour ce qu’elle est en beauté. + + +Mon cœur à tous ses traits demeure invulnérable, +Ma foi pour ses rigueurs n’en est pas moins durable. +Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, +Et bien qu’elle ait au sien la même cruauté. + + +Et que sans être aimé je brûle pour Mélite ; +Donnèrent pour nous deux d’amour et de mérite, + +C’est donc avec raison que mon extrême ardeur +Trouve chez cette belle une extrême froideur, + +Tatatatatata tatatata tatie +Tatatatatata tatata tatatie + +Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour, +Elle a tout le mérite, et moi j’ai tout l’amour. + + + + +Tu l’as fait pour Éraste ? Oui, j’ai dépeint sa flamme, + + + + +Comme tu la ressens peut-être dans ton âme ? + + + + +Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur +N’a de part en mes vers que celle de rimeur. + + + + +Pauvre frère, vois-tu, ton silence t’abuse ; +De la langue ou des yeux, n’importe qui t’accuse  : +Les tiens m’avoient bien dit malgré toi que ton cœur +Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur ; +Mais j’ignorois encor qui tenoit ta franchise , +Et le nom de Mélite a causé ma surprise, +Sitôt qu’au premier vers ton sonnet m’a fait voir +Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir. + + + + +Tu crois donc que j’en tiens ? Fort avant. Pour Mélite ? +Pour Mélite, et de plus que ta flamme n’excite +Au cœur de cette belle aucun embrasement . + + + + +Qui t’en a tant appris ? mon sonnet ? Justement. + + + + +Et c’est ce qui te trompe avec tes conjectures, +Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. +Un visage jamais ne m’auroit arrêté, +S’il falloit que l’amour fût tout de mon côté. +Ma rime seulement est un portrait fidèle +De ce qu’Éraste souffre en servant cette belle ; +Mais quand je l’entretiens de mon affection, +J’en ai toujours assez de satisfaction. + + + + +Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, +Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. + + + + +Je rêve, et mon esprit ne s’en peut exempter ; +Car sitôt que je viens à me représenter +Qu’une vieille amitié de mon amour s’irrite, +Qu’Éraste s’en offense et s’oppose à Mélite , +Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, +Et toujours balancé d’un contre-poids égal, +J’ai honte de me voir insensible ou perfide : +Si l’amour m’enhardit, l’amitié m’intimide. +Entre ces mouvements mon esprit partagé +Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. + + + + +Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, +Que c’est contre ton gré que l’amour te surmonte. +Tu présumes par là me le persuader ; +Mais ce n’est pas ainsi qu’on m’en donne à garder . +À la mode du temps, quand nous servons quelque autre, +C’est seulement alors qu’il n’y va rien du nôtre . +Chacun en son affaire est son meilleur ami , +Et tout autre intérêt ne touche qu’à demi. + + + + +Que du foudre à tes yeux j’éprouve la furie, +Si rien que ce rival cause ma rêverie ! + + + + +C’est donc assurément son bien qui t’est suspect : +Son bien te fait rêver, et non pas son respect, +Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse +En dépit de tes feux n’obtienne ta maîtresse . + + + + +Tu devines, ma sœur : cela me fait mourir. + + + + +Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir . +Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite ? + + + + +Il rend depuis deux ans hommage à son mérite. + + + + +Mais dit-il les grands mots ? parle-t-il d’épouser ? + + + + +Presque à chaque moment. Laisse-le donc jaser. +Ce malheureux amant ne vaut pas qu’on le craigne ; +Quelque riche qu’il soit, Mélite le dédaigne : +Puisqu’on voit sans effet deux ans d’affection, +Tu ne dois plus douter de son aversion ; +Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. +On prend soudain au mot les hommes de sa sorte , +Et sans rien hasarder à la moindre longueur, +On leur donne la main dès qu’ils offrent le cœur. + + + + +Sa mère peut agir de puissance absolue. + + + + +Crois que déjà l’affaire en seroit résolue, +Et qu’il auroit déjà de quoi se contenter, +Si sa mère étoit femme à la violenter. + + + + +Ma crainte diminue et ma douleur s’apaise  ; +Mais si je t’abandonne, excuse mon trop d’aise. +Avec cette lumière et ma dextérité, +J’en veux aller savoir toute la vérité. +Adieu. Moi, je m’en vais paisiblement attendre  +Le retour désiré du paresseux Philandre. +Un moment de froideur lui fera souvenir  +Qu’il faut une autre fois tarder moins à venir. + + + + + + + + + + + + + + +Va-t’en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite  +A dedans ce billet sa passion décrite ; +Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher +Un feu qui la consume et qu’elle tient si cher . +Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle : +Remarque sa couleur, son maintien, sa parole ; +Vois si dans la lecture un peu d’émotion +Ne te montrera rien de son intention. + + + + +Cela vaut fait, Monsieur. Mais après ce message  +Sache avec tant d’adresse ébranler son courage, +Que tu viennes à bout de sa fidélité. + + + + +Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité ; +Il faudra malgré lui qu’il donne dans le piége : +Ma tête sur ce point vous servira de plége  ; +Mais aussi vous savez… Oui, va, sois diligent . +Ces âmes du commun n’ont pour but que l’argent  ; +Et je n’ai que trop vu par mon expérience… +Mais tu reviens bientôt  ? Donnez-vous patience, +Monsieur; il ne nous faut qu’un moment de loisir , +Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. + + + + +Comment ? De ce carfour j’ai vu venir Philandre. +Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre +L’occasion commode à seconder mes coups : +Par là nous le tenons. Le voici ; sauvez-vous . + + + + + + + + + + + + + + +Quelle réception me fera ma maîtresse ? +Le moyen d’excuser une telle paresse ? + + + + +Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, +Expressément chargé de vous rendre ceci. + + + + +Qu’est-ce ? Vous allez voir, en lisant cette lettre, +Ce qu’un homme jamais n’oseroit se promettre  ; +Ouvrez-la seulement. Va, tu n’es qu’un conteur. + + + + +Je veux mourir au cas qu’on me trouve menteur. + + +C’est donc la vérité que la belle Mélite +Fait du brave Philandre une louable élite, +Et qu’il obtient ainsi de sa seule vertu +Ce qu’Éraste et Tircis ont en vain débattu ! +Vraiment dans un tel choix mon regret diminue ; +Outre qu’une froideur depuis peu survenue, +De tant de vœux perdus ayant su me lasser , +N’attendoit qu’un prétexte à m’en débarrasser. + + + + +Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle ? + + + + +Il en meurt. Ce courage à l’amour si rebelle ? + + +Lui-même. Si ton cœur ne tient plus qu’à demi , +Tu peux le retirer en faveur d’un ami  ; +Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre : +Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre. +Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant , +C’est de m’en revancher par un zèle impuissant  ; +Et ma Cloris la prie, afin de s’en distraire, +De tourner, s’il se peut, sa flamme vers son frère . + + + + +Auprès de sa beauté qu’est-ce que ta Cloris ? + + + + +Un peu plus de respect pour ce que je chéris. + + + + +Je veux qu’elle ait en soi quelque chose d’aimable ; +Mais enfin à Mélite est-elle comparable  ? + + + + +Qu’elle le soit ou non, je n’examine pas +Si des deux l’une ou l’autre a plus ou moins d’appas. +J’aime l’une ; et mon cœur pour toute autre insensible  … + + + + +Avise toutefois, le prétexte est plausible. + + + + +J’en serois mal voulu des hommes et des Dieux. + + + + +On pardonne aisément à qui trouve son mieux. + + + + +Mais en quoi gît ce mieux ? En esprit, en richesse . + + + + +Ô le honteux motif à changer de maîtresse ! + + + + +En amour. Cloris m’aime, et si je m’y connoi, +Rien ne peut égaler celui qu’elle a pour moi. + + + + +Tu te détromperas, si tu veux prendre garde +À ce qu’à ton sujet l’une et l’autre hasarde. +L’une en t’aimant s’expose au péril d’un mépris : +L’autre ne t’aime point que tu n’en sois épris ; +L’une t’aime engagé vers une autre moins belle : +L’autre se rend sensible à qui n’aime rien qu’elle ; +L’une au desçu  des siens te montre son ardeur, +Et l’autre après leur choix quitte un peu sa froideur ; +L’une… Adieu : des raisons de si peu d’importance +Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance . +Dans deux heures d’ici tu viendras me revoir. + + + + +Disposez librement de mon petit pouvoir. + + + + +Il a beau déguiser, il a goûté l’amorce ; +Cloris déjà sur lui n’a presque plus de force : +Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, +Ruinant tout ensemble et le frère et la sœur. + + + + + + + + + + + + + + +Éraste, arrête un peu. Que me veux- tu ? Te rendre +Ce sonnet que pour toi j’ai promis d’entreprendre . + + +Que font-ils là tous deux ? qu’ont-ils à démêler ? +Ce jaloux à la fin le pourra quereller : +Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, +Sont des civilités qu’en l’âme ils désavouent. + + + + +J’y donne une raison de ton sort inhumain. +Allons, je le veux voir présenter de ta main +À ce charmant objet dont ton âme est blessée . + + + + +Une autre fois, Tircis ; quelque affaire pressée +Fait que je ne saurois pour l’heure m’en charger. +Tu trouveras ailleurs un meilleur messager. + + + + +La belle humeur de l’homme ! Ô Dieux, quel personnage ! +Quel ami j’avois fait de ce plaisant visage ! +Une mine froncée, un regard de travers, +C’est le remercîment que j’aurai de mes vers. +Je manque, à mon avis, d’assurance ou d’adresse, +Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, +Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté +L’empire que ses yeux ont sur ma liberté. +Je pense l’entrevoir par cette jalousie : +Oui, mon âme de joie en est toute saisie . +Hélas ! et le moyen de pouvoir lui parler , +Si mon premier aspect l’oblige à s’en aller ? +Que cette joie est courte, et qu’elle est cher vendue  ! +Toutefois tout va bien, la voilà descendue. +Ses regards pleins de feu s’entendent avec moi  ; +Que dis-je ? en s’avançant elle m’appelle à soi. + + + + + + + + + + + + + + +Eh bien ! qu’avez-vous fait de votre compagnie ? + + + + +Je ne puis rien juger de ce qui l’a bannie  : +À peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots, +Qu’aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, +S’est échappé de moi. Sans doute il m’aura vue, +Et c’est de là que vient cette fuite imprévue . + + + + +Vous aimant comme il fait, qui l’eût jamais pensé ? + + + + +Vous ne savez donc rien de ce qui s’est passé ? + + + + +J’aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe, +Et la part qu’a Tircis en votre bonne grâce. + + + + +Meilleure aucunement qu’Éraste ne voudroit. +Je n’ai jamais connu d’amant si maladroit ; +Il ne sauroit souffrir qu’autre que lui m’approche. +Dieux ! qu’à votre sujet il m’a fait de reproche ! +Vous ne sauriez me voir sans le désobliger. + + + + +Et de tous mes soucis c’est là le plus léger. +Toute une légion de rivaux de sa sorte +Ne divertiroit pas  l’amour que je vous porte, +Qui ne craindra jamais les humeurs d’un jaloux. + + + + +Aussi le croit-il bien, ou je me trompe. Et vous ? + + + + +Bien que cette croyance à quelque erreur m’expose , +Pour lui faire dépit, j’en croirai quelque chose. + + + + +Mais afin qu’il reçût un entier déplaisir, +Il faudroit que nos cœurs n’eussent plus qu’un désir, +Et quitter ces discours de volontés sujettes , +Qui ne sont point de mise en l’état où vous êtes. +Vous-même consultez un moment vos appas , +Songez à leurs effets, et ne présumez pas +Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême , +Sans qu’il vous soit permis d’en user sur vous-même. +Un si digne sujet ne reçoit point de loi, +De règle, ni d’avis, d’un autre que de soi. + + + + +Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, +Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. +Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant +Je voudrois tout remettre à son commandement  ; +Mais attendre pour toi l’effet de sa puissance, +Sans te rien témoigner que par obéissance, +Tircis, ce seroit trop : tes rares qualités +Dispensent mon devoir de ces formalités . + + + + +Que d’amour et de joie un tel aveu me donne ! + + + + +C’est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne ; +Mais par là tu peux voir que mon affection +Prend confiance entière en ta discrétion. + + + + +Vous la verrez toujours, dans un respect sincère, +Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, +N’avoir point d’autre soin, n’avoir point d’autre esprit ; +Et si vous en voulez un serment par écrit, +Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme +Vous fera voir à nu jusqu’au fond de mon âme. + + + + + +Garde bien ton sonnet, et pense qu’aujourd’hui +Mélite veut te croire autant et plus que lui . +Je le prends toutefois comme un précieux gage +Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. +Adieu : sois-moi fidèle en dépit du jaloux. + + + + +Ô ciel ! jamais amant eut-il un sort plus doux ? + + + + + + + + + + + + + + + +Tu l’as gagné, Mélite ; il ne m’est pas possible  +D’être à tant de faveurs plus longtemps insensible. +Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, +Tes lettres où ton cœur est si bien par écrit, +Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses . +Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. +Ah ! Mélite, pardon ! je t’offense à nommer +Celle qui m’empêcha si longtemps de t’aimer. +Souvenirs importuns d’une amante laissée, +Qui venez malgré moi remettre en ma pensée +Un portrait que j’en veux tellement effacer  +Que le sommeil ait peine à me le retracer, +Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie, +Et retournant trouver celle qui vous envoie, +Dites-lui de ma part pour la dernière fois +Qu’elle est en liberté de faire un autre choix ; +Que ma fidélité n’entretient plus ma flamme, +Ou que s’il m’en demeure encore un peu dans l’âme, +Je souhaite en faveur de ce reste de foi +Qu’elle puisse gagner au change autant que moi . +Dites-lui que Mélite, ainsi qu’une Déesse, +Est de tous nos désirs souveraine maîtresse, +Dispose de nos cœurs, force nos volontés, +Et que par son pouvoir nos destins surmontés +Se tiennent trop heureux de prendre l’ordre d’elle ; +Enfin que tous mes vœux… Philandre ! Qui m’appelle ? + + + + +Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté +Ne peut être parfait sans te l’avoir conté. + + + + +Tu me fais trop d’honneur par cette confidence . + + + + +J’userois envers toi d’une sotte prudence. +Si je faisois dessein de te dissimuler +Ce qu’aussi bien mes yeux ne sauroient te celer. + + + + +En effet, si l’on peut te juger au visage, +Si l’on peut par tes yeux lire dans ton courage , +Ce qu’ils montrent de joie à tel point me surprend, +Que je n’en puis trouver de sujet assez grand : +Rien n’atteint, ce me semble, aux signes qu’ils en donnent. + + + + +Que fera le sujet, si les signes t’étonnent ? +Mon bonheur est plus grand qu’on ne peut soupçonner ; +C’est quand tu l’auras su qu’il faudra t’étonner. + + + + +Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. + + + + +Possesseur, autant vaut… De quoi ? D’une maîtresse. +Belle, honnête, jolie, et dont l’esprit charmant  +De son seul entretien peut ravir un amant : +En un mot, de Mélite. Il est vrai qu’elle est belle ; +Tu n’as pas mal choisi ; mais… Quoi, mais ? T’aime-t-elle ? + + + + +Cela n’est plus en doute. Et de cœur ? Et de cœur, +Je t’en réponds. Souvent un visage moqueur +N’a que le beau semblant d’une mine hypocrite. + + + + +Je ne crains rien de tel du côté de Mélite . + + + + +Écoute, j’en ai vu de toutes les façons : +J’en ai vu qui sembloient n’être que des glaçons, +Dont le feu, retenu par une adroite feinte , +S’allumoit d’autant plus qu’il souffroit de contrainte ; +J’en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas +Des preuves d’un amour qui ne les touchoit pas, +Prenoient du passe-temps d’une folle jeunesse +Qui se laisse affiner à  ces traits de souplesse, +Et pratiquoient sous main d’autres affections ; +Mais j’en ai vu fort peu de qui les passions +Fussent d’intelligence avec tout le visage . + + + + +Et de ce petit nombre est celle qui m’engage : +De sa possession je me tiens aussi seur  +Que tu te peux tenir de celle de ma sœur. + + + + +Donc, si ton espérance à la fin n’est déçue . +Ces deux amours auront une pareille issue. + + + + +Si cela n’arrivoit, je me tromperois fort. + + + + +Pour te faire plaisir j’en veux être d’accord. +Cependant apprends-moi comment elle te traite, +Et qui te fait juger son ardeur si parfaite . + + + + +Une parfaite ardeur a trop de truchements +Par qui se faire entendre aux esprits des amants : +Un coup d’œil, un soupir … Ces faveurs ridicules  +Ne servent qu’à duper des âmes trop crédules. +N’as-tu rien que cela ? Sa parole et sa foi. + + + + +Encor c’est quelque chose. Achève et conte-moi +Les petites douceurs, les aimables tendresses  +Qu’elle se plaît à joindre à de telles promesses. +Quelques lettres du moins te daignent confirmer +Ce vœu qu’entre tes mains elle a fait de t’aimer ? + + + + +Recherche qui voudra ces menus badinages, +Qui n’en sont pas toujours de fort sûrs témoignages ; +Je n’ai que sa parole, et ne veux que sa foi. + + + + +Je connois donc quelqu’un plus avancé que toi . + + + + +J’entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre. +Ce rival est bien moins à redouter qu’à plaindre. +Éraste, qu’ont banni ses dédains rigoureux… + + + + +Je parle de quelque autre un peu moins malheureux. + + + + +Je ne connois que lui qui soupire pour elle. + + + + +Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle  : +Pendant qu’elle t’amuse avec ses beaux discours, +Un rival inconnu possède ses amours, +Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, +Par lettres chaque jour lui fait don de son âme. + + + + +De telles trahisons lui sont trop en horreur. + + + + +Je te veux par pitié tirer de cette erreur. +Tantôt, sans y penser, j’ai trouvé cette lettre ; +Tiens, vois ce que tu peux désormais t’en promettre. + + + +Maintenant qu’en dis-tu? n’est-ce pas t’affronter  ? + + + + +Cette lettre en tes mains ne peut m’épouvanter. + + + + +La raison ? Le porteur a su combien je t’aime, +Et par galanterie il t’a pris pour moi-même , +Comme aussi ce n’est qu’un de deux parfaits amis. + + + + +Voilà bien te flatter plus qu’il ne t’est permis, +Et pour ton intérêt aimer à te méprendre . + + + + +On t’en aura donné quelque autre pour me rendre, +Afin qu’encore un coup je sois ainsi déçu. + + + + +Oui, j’ai quelque billet que tantôt j’ai reçu , +Et puisqu’il est pour toi… Que ta longueur me tue ! +Dépêche. Le voilà que je te restitue. + + + + + + +Te voilà tout rêveur, cher ami ; par ta foi, +Crois-tu que ce billet s’adresse encore à toi  ? + + + + +Traître ! c’est donc ainsi que ma sœur méprisée +Sert à ton changement d’un sujet de risée ? +C’est ainsi qu’à sa foi Mélite osant manquer , +D’un parjure si noir ne fait que se moquer ? +C’est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes  +Un amour qui pour moi devoit être sans bornes ? +Suis-moi tout de ce pas, que l’épée à la main  +Un si cruel affront se répare soudain : +Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. + + + + +Si pour te voir trompé tu te déplais au monde, +Cherche en ce désespoir qui t’en veuille arracher ; +Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher . + + + + +Quoi ! tu crains le duel ? Non ; mais j’en crains la suite, +Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, +Et du plus beau succès le dangereux éclat +Nous fait perdre l’objet et le prix du combat. + + + + +Tant de raisonnement et si peu de courage +Sont de tes lâchetés le digne témoignage. +Viens, ou dis que ton sang n’oseroit s’exposer. + + + + +Mon sang n’est plus à moi ; je n’en puis disposer. +Mais puisque ta douleur de mes raisons s’irrite, +J’en prendrai dès ce soir le congé de Mélite. +Adieu. Tu fuis, perfide, et ta légèreté, +T’ayant fait criminel, te met en sûreté ! +Reviens, reviens défendre une place usurpée : +Celle qui te chérit vaut bien un coup d’épée. +Fais voir que l’infidèle, en se donnant à toi, +A fait choix d’un amant qui valoit mieux que moi ; +Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme +Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. +Crois-tu qu’on la mérite à force de courir ? +Peux-tu m’abandonner ses faveurs sans mourir  ? +Ô lettres, ô faveurs indignement placées, +À ma discrétion honteusement laissées ! +Ô gages qu’il néglige ainsi que superflus ! +Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus  ; +Je ne sais qui des trois doit rougir davantage ; +Car vous nous apprenez qu’elle est une volage, +Son amant un parjure, et moi sans jugement, +De n’avoir rien prévu de leur déguisement. +Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle, +Changeant d’affection, prît un traître comme elle, +Et que le digne amant qu’elle a su rechercher +À sa déloyauté n’eût rien à reprocher. +Cependant j’en croyois cette fausse apparence +Dont elle repaissoit ma frivole espérance ; +J’en croyois ses regards, qui tous remplis d’amour, +Étoient de la partie en un si lâche tour. +Ô ciel ! vit-on jamais tant de supercherie, +Que tout l’extérieur ne fût que tromperie ? +Non, non, il n’en est rien : une telle beauté +Ne fut jamais sujette à la déloyauté. +Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche, +Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. +Mélite me chérit, elle me l’a juré : +Son oracle reçu, je m’en tiens assuré . +Que dites-vous là contre ? êtes-vous plus croyables ? +Caractères trompeurs, vous me contez des fables, +Vous voulez me trahir ; mais vos efforts sont vains  : +Sa parole a laissé son cœur entre mes mains. +À ce doux souvenir ma flamme se rallume ; +Je ne sais plus qui croire ou d’elle ou de sa plume : +L’un et l’autre en effet n’ont rien que de léger ; +Mais du plus ou du moins je n’en puis que juger. +Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère  ! +Je vois trop clairement qu’elle est la plus légère  ; +La foi que j’en reçus s’en est allée en l’air . +Et ces traits de sa plume osent encor parler , +Et laissent en mes mains une honteuse image, +Où son cœur peint au vif remplit le mien de rage. +Oui, j’enrage, je meurs, et tous mes sens troublés  +D’un excès de douleur se trouvent accablés  ; +Un si cruel tourment me gêne et me déchire, +Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre  : +Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins +Ce faux soulagement, en mourant sans témoins, +Que mon trépas secret empêche l’infidèle +D’avoir la vanité que je sois mort pour elle. + + + + + + + + + + + + + + +Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. +Dis-moi la vérité : tu ne me cherchois pas ? +Eh quoi ! tu fais semblant de ne me pas connoître ? +O Dieux ! en quel état te vois-je ici paroitre ! +Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards +S’élancent incertains presque de toutes parts ! +Tu manques à la fois de couleur et d’haleine  ! +Ton pied mal affermi ne te soutient qu’à peine ! +Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens  ? + + + + +Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, +Avant que d’assouvir l’inexorable envie +De mon sort rigoureux qui demande ma vie, +Je vais l’assassiner d’un fatal entretien, +Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. +En nos chastes amours de tous deux on se moque  : +Philandre… Ah ! la douleur m’étouffe et me suffoque. +Adieu, ma sœur, adieu ; je ne puis plus parler  : +Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler . + + + + +Ne m’échappe donc pas. Ma sœur, je te supplie… + + + + +Quoi ! que je t’abandonne à ta mélancolie ? +Voyons auparavant ce qui te fait mourir , +Et nous aviserons à te laisser courir. + + + + +Hélas ! quelle injustice ! Est-ce là tout, fantasque ? +Quoi ! si la déloyale enfin lève le masque, +Oses-tu te fâcher d’être désabusé ? +Apprends qu’il le faut être en amour plus rusé ; +Apprends que les discours des filles bien sensées  +Découvrent rarement le fond de leurs pensées, +Et que les yeux aidant à ce déguisement, +Notre sexe a le don de tromper finement. +Apprends aussi de moi que ta raison s’égare, +Que Mélite n’est pas une pièce si rare, +Qu’elle soit seule ici qui vaille la servir  ; +Assez d’autres objets y sauront te ravir . +Ne t’inquiète point pour une écervelée +Qui n’a d’ambition que d’être cajolée, +Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés  +Ont assez de malheur pour en être écoutés. +Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte  ; +Éraste après deux ans n’y voit pas mieux son conte  ; +Elle t’a trouvé bon seulement pour huit jours ; +Philandre est aujourd’hui l’objet de ses amours, +Et peut-être déjà (tant elle aime le change  !) +Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. +Ce n’est qu’une coquette avec tous ses attraits  ; +Sa langue avec son cœur ne s’accorde jamais ; +Les infidélités font ses jeux ordinaires ; +Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, +Qu’en elle homme d’esprit n’admira jamais rien +Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien. + + + + +Penses-tu m’arrêter par ce torrent d’injures  ? +Que ce soient vérités, que ce soient impostures, +Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir. +Adieu : rien que la mort ne peut me secourir. + + + + + + + + + + + +Mon frère… Il s’est sauvé ; son désespoir l’emporte : +Me préserve le ciel d’en user de la sorte ! +Un volage me quitte, et je le quitte aussi : +Je l’obligerois trop de m’en mettre en souci. +Pour perdre des amants, celles qui s’en affligent +Donnent trop d’avantage à ceux qui les négligent ; +Il n’est lors que la joie : elle nous venge mieux, +Et la fît-on à faux éclater par les yeux, +C’est montrer par bravade à leur vaine inconstance  +Qu’elle est pour nous toucher de trop peu d’importance. +Que Philandre à son gré rende ses vœux contents ; +S’il attend que j’en pleure, il attendra longtemps. +Son cœur est un trésor dont j’aime qu’il dispose ; +Le larcin qu’il m’en fait me vole peu de chose, +Et l’amour qui pour lui m’éprit si follement +M’avoit fait bonne part de son aveuglement. +On enchérit pourtant sur ma faute passée : +Dans la même folie une autre embarrassée  +Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, +Pour se donner l’honneur de faillir après moi. +Je meure, s’il n’est vrai que la moitié du monde  +Sur l’exemple d’autrui se conduit et se fonde. +À cause qu’il parut quelque temps m’enflammer, +La pauvre fille a cru qu’il valoit bien l’aimer, +Et sur cette croyance elle en a pris envie : +Lui pût-elle durer jusqu’au bout de sa vie ! +Si Mélite a failli me l’ayant débauché, +Dieux, par là seulement punissez son péché ! +Elle verra bientôt que sa digne conquête  +N’est pas une aventure à me rompre la tête. +Un si plaisant malheur m’en console à l’instant. +Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant , +Que j’en aurois de joie, et que j’en ferois gloire ! +Si je puis le rejoindre et qu’il me veuille croire, +Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret +Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. +Je me veux toutefois en venger par malice, +Me divertir une heure à m’en faire justice : +Ces lettres fourniront assez d’occasion +D’un peu de défiance et de division. +Si je prends bien mon temps, j’aurai pleine matière +À les jouer tous deux d’une belle manière. +En voici déjà l’un qui craint de m’aborder. + + + + + + + + + + + + + + +Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder ? + + + + +Pardonne-moi, de grâce : une affaire importune +M’empêche de jouir de ma bonne fortune, +Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, +Me remplissoit l’esprit jusqu’à ne te voir pas. + + + + +J’ai donc souvent le don d’aimer plus qu’on ne m’aime : +Je ne pense qu’à toi, j’en parlois en moi-même. + + + + +Me veux-tu quelque chose ? Il t’ennuie avec moi ; +Mais comme de tes feux j’ai pour garant ta foi, +Je ne m’alarme point. N’étoit ce qui le presse, +Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, +Et je t’aurois fait voir quelques vers de Tircis +Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. +Je viens de les surprendre, et j’y pourrois encore  +Joindre quelques billets de l’objet qu’il adore ; +Mais tu n’as pas le temps. Toutefois, si tu veux  +Perdre un domi-quart d’heure à les lire nous deux… + + + + +Voyons donc ce que c’est, sans plus longue demeure ; +Ma curiosité pour ce demi-quart d’heure +S’osera dispenser. Aussi tu me promets, +Quand tu les auras lus, de n’en parler jamais ; +Autrement, ne crois pas… Cela s’en va sans dire : +Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire : +Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. + + + + +Philandre, tu n’es pas encore où tu prétends ; +Quelques  hautes faveurs que ton mérite obtienne, +Elles sont aussi bien en ma main qu’en la tienne : +Je les garderai mieux, tu peux en assurer +La belle qui pour toi daigne se parjurer . + + + + +Un homme doit souffrir d’une fille en colère ; +Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère : +Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien… + + + + +Quoi ! Philandre est vaillant, et je n’en savois rien ! +Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre ; +Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre, +Et mon frère, qui sait comme il s’en faut guérir, +Quand tu l’aurois tué, pourroit n’en pas mourir. + + + + +L’effet en fera foi, s’il en a le courage. +Adieu : j’en perds le temps à parler davantage. +Tremble. J’en ai grand lieu, connoissant ta vertu : +Pourvu qu’il y consente, il sera bien battu. + + + + + + + + + + + + + + + + + + +Cette obstination à faire la secrète +M’accuse injustement d’être trop peu discrète . + + + + +Ton importunité n’est pas à supporter : +Ce que je ne sais point, te le puis-je conter ? + + + + +Les visites d’Éraste un peu moins assidues +Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, +Et ce qu’on voit par là de refroidissement +Ne fait que trop juger son mécontentement. +Tu m’en veux cependant cacher tout le mystère ; +Mais je pourrois enfin en croire ma colère, +Et pour punition te priver des avis +Qu’a jusqu’ici ton cœur si doucement suivis. + + + + +C’est à moi de trembler après cette menace, +Et tout autre du moins trembleroit en ma place. + + + + +Ne raillons point : le fruit qui t’en est demeuré +(Je parle sans reproche, et tout considéré) +Vaut bien… Mais revenons à notre humeur chagrine : +Apprends-moi ce que c’est. Veux-tu que je devine ? +Dégoûté d’un esprit si grossier que le mien, +Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien. + + + + +Ce n’est pas bien ainsi qu’un amant perd l’envie +D’une chose deux ans ardemment poursuivie : +D’assurance un mépris l’oblige à se piquer ; +Mais ce n’est pas un trait qu’il faille pratiquer. +Une fille qui voit et que voit la jeunesse +Ne s’y doit gouverner qu’avec beaucoup d’adresse ; +Le dédain lui messied, ou quand elle s’en sert, +Que ce soit pour reprendre un amant qu’elle perd. +Une heure de froideur, à propos ménagée, +Peut rembraser une âme à demi dégagée , +Qu’un traitement trop doux dispense à  des mépris +D’un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix . +Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, +Faire qu’aux vœux de tous l’apparence réponde , +Et sans embarrasser son cœur de leurs amours, +Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours . +Qu’à part ils pensent tous avoir la préférence, +Et paroissent ensemble entrer en concurrence  ; +Que tout l’extérieur de son visage égal +Ne rende aucun jaloux du bonheur d’un rival ; +Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, +Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre ; +Qu’ils vivent tous d’espoir jusqu’au choix d’un mari, +Mais qu’aucun cependant ne soit le plus chéri, +Et qu’elle cède enfin, puisqu’il faut qu’elle cède , +A qui paiera le mieux le bien qu’elle possède. +Si tu n’eusses jamais quitté cette leçon, +Ton Éraste avec toi vivroit d’autre façon. + + + + +Ce n’est pas son humeur de souffrir ce partage : +Il croit que mes regards soient son propre héritage, +Et prend ceux que je donne à tout autre qu’à lui +Pour autant de larcins faits sur le bien d’autrui. + + + + +J’entends à demi-mot ; achève, et m’expédie +Promptement le motif de cette maladie . + + + + +Si tu m’avois, Nourrice, entendue à demi, +Tu saurois que Tircis… Quoi ? son meilleur ami ! +N’a-ce pas été lui qui te l’a fait connoître ? + + + + +Il voudroit que le jour en fût encore à naître ; +Et si d’auprès de moi je l’avois écarté , +Tu verrois tout à l’heure Éraste à mon côté. + + + + +J’ai regret que tu sois leur pomme de discorde ; +Mais puisque leur humeur ensemble ne s’accorde, +Éraste n’est pas homme à laisser échapper ; +Un semblable pigeon ne se peut rattraper : +Il a deux fois le bien de l’autre, et davantage. + + + + +Le bien ne touche point un généreux courage. + + + + +Tout le monde l’adore, et tâche d’en jouir. + + + + +Il suit un faux éclat qui ne peut m’éblouir. + + + + +Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite . + + + + +Tu le places  au rang qui n’est dû qu’au mérite. + + + + +On a trop de mérite étant riche à ce point. + + + + +Les biens en donnent-ils à ceux qui n’en ont point ? + + + + +Oui, ce n’est que par là qu’on est considérable. + + + + +Mais ce n’est que par là qu’on devient méprisable : +Un homme dont les biens font toutes les vertus +Ne peut être estimé que des cœurs abattus. + + + + +Est-il quelques défauts que les biens ne réparent ? + + + + +Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent ? +Étant riche, on méprise assez communément +Des belles qualités le solide ornement, +Et d’un luxe honteux la richesse suivie  +Souvent par l’abondance aux vices nous convie. + + + + +Enfin je reconnois… Qu’avec tout ce grand bien  +Un jaloux sur mon cœur n’obtiendra jamais rien. + + + + +Et que d’un cajoleur la nouvelle conquête +T’imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. +Si ta mère le sait… Laisse-moi ces soucis, +Et rentre, que je parle à la sœur de Tircis . + + + + +Peut-être elle t’en veut dire quelque nouvelle. + + + + +Ta curiosité te met trop en cervelle . +Rentre sans t’informer de ce qu’elle prétend ; +Un meilleur entretien avec elle m’attend. + + + + + + + + + + + + + + +Je chéris tellement celles de votre sorte, +Et prends tant d’intérêt en ce qui leur importe, +Qu’aux pièces qu’on leur fait je ne puis consentir , +Ni même en rien savoir sans les en avertir. +Ainsi donc, au hasard d’être la mal venue, +Encor que je vous sois, peu s’en faut, inconnue, +Je viens vous faire voir que votre affection +N’a pas été fort juste en son élection. + + + + +Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, +Mettre quelque autre en peine avec cet artifice ; +Mais pour m’en repentir j’ai fait un trop bon choix  : +Je renonce à choisir une seconde fois, +Et mon affection ne s’est point arrêtée +Que chez un cavalier qui l’a trop méritée. + + + + +Vous me pardonnerez, j’en ai de bons témoins, +C’est l’homme qui de tous la mérite le moins . + + + + +Si je n’avois de lui qu’une foible assurance, +Vous me feriez entrer en quelque défiance ; +Mais je m’étonne fort que vous l’osiez blâmer , +Ayant quelque intérêt vous-même à l’estimer. + + + + +Je l’estimai jadis, et je l’aime et l’estime +Plus que je ne faisois auparavant son crime. +Ce n’est qu’en ma faveur qu’il ose vous trahir, +Et vous pouvez juger si je le puis haïr , +Lorsque sa trahison m’est un clair témoignage  +Du pouvoir absolu que j’ai sur son courage. + + + + +Le pousser à me faire une infidélité , +C’est assez mal user de cette autorité. + + + + +Me le faut-il pousser où son devoir l’oblige ? +C’est son devoir qu’il suit alors qu’il vous néglige. + + + + +Quoi ! le devoir chez vous oblige aux trahisons  ? + + + + +Quand il n’en auroit point de plus justes raisons, +La parole donnée, il faut que l’on la tienne. + + + + +Cela fait contre vous : il m’a donné la sienne. + + + + +Oui ; mais ayant déjà reçu mon amitié, +Sur un vœu solennel d’être un jour sa moitié , +Peut-il s’en départir pour accepter la vôtre ? + + + + +De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, +Et c’étoit à Cloris que je croyois parler. + + + + +Vous ne vous trompez pas. Donc, pour mieux me railler , +La sœur de mon amant contrefait ma rivale ? + + + + +Donc, pour mieux m’éblouir, une âme déloyale  +Contrefait la fidèle ? Ah ! Mélite, sachez +Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. +Philandre m’a tout dit : vous pensez qu’il vous aime ; +Mais sortant d’avec vous, il me conte lui-même +Jusqu’aux moindres discours dont votre passion +Tâche de suborner  son inclination. + + + + +Moi, suborner Philandre ! ah ! que m’osez-vous dire ! + + + + +La pure vérité. Vraiment, en voulant rire, +Vous passez trop avant ; brisons là, s’il vous plaît. +Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est. + + + + +Vous en croirez  du moins votre propre écriture . +Tenez, voyez, lisez. Ah, Dieux ! quelle imposture ! +Jamais un de ces traits ne partit de ma main. + + + + +Nous pourrions demeurer ici jusqu’à demain, +Que vous persisteriez dans la méconnoissance : +Je les vous laisse. Adieu. Tout beau, mon innocence +Veut apprendre de vous le nom de l’imposteur , +Pour faire retomber l’affront sur son auteur. + + + + +Vous pensez me duper, et perdez votre peine. +Que sert le désaveu quand la preuve est certaine ? +À quoi bon démentir? à quoi bon dénier… ? + + + + +Ne vous obstinez point à me calomnier ; +Je veux que, si jamais j’ai dit mot à Philandre… + + + + +Remettons ce discours : quelqu’un vient nous surprendre ; +C’est le brave Lisis, qui semble sur le front  +Porter empreints les traits d’un déplaisir profond. + + + + + + + + + + + + + + +Préparez vos soupirs à la triste nouvelle  +Du malheur où nous plonge un esprit infidèle ; +Quittez son entretien, et venez avec moi +Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi. + + + + +Quoi ! son frère au cercueil ! Oui, Tircis, plein de rage +De voir que votre change indignement l’outrage. +Maudissant mille fois le détestable jour +Que votre bon accueil lui donna de l’amour, +Dedans ce désespoir a chez moi rendu l’âme , +Et mes yeux désolés… Je n’en puis plus ; je pâme. + + + + +Au secours ! au secours ! D’où provient cette voix ? + + + +Qu’avez-vous, mes enfants ? Mélite que tu vois… + + + + +Hélas ! elle se meurt ; son teint vermeil s’efface; +Sa chaleur se dissipe ; elle n’est plus que glace. + + + + +Va quérir un peu d’eau ; mais il faut te hâter. + + + + +Si proches du logis, il vaut mieux l’y porter . + + + + +Aidez mes foibles pas ; les forces me défaillent, +Et je vais succomber aux douleurs qui m’assaillent . + + + + + + + + + + +À la fin je triomphe, et les destins amis +M’ont donné le succès que je m’étois promis. +Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse +Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse ; +Et comme si c’étoit trop peu pour me venger, +Philandre et sa Cloris courent même danger. +Mais par quelle raison leurs âmes désunies  +Pour les crimes d’autrui seront-elles punies ? +Que m’ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords ? +Fuyez de ma pensée, inutiles remords  ; +La joie y veut régner, cessez de m’en distraire. +Cloris m’offense trop d’être sœur d’un tel frère, +Et Philandre, si prompt à l’infidélité, +N’a que la peine due à sa crédulité . +Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite ? + + + + + + + + + + + + + + +Monsieur, tout est perdu : votre fourbe maudite, +Dont je fus à regret le damnable instrument, +A couché de douleur Tircis au monument. + + + + +Courage ! tout va bien, le traître m’a fait place ; +Le seul qui me rendoit son courage de glace, +D’un favorable coup la mort me l’a ravi. + + + + +Monsieur, ce n’est pas tout, Mélite l’a suivi. + + + + +Mélite l’a suivi ! que dis-tu, misérable ? + + + + +Monsieur, il est trop vrai : le moment déplorable  +Qu’elle a su son trépas a terminé ses jours. + + + + +Ah ciel ! s’il est ainsi… Laissez là ces discours, +Et vantez-vous plutôt que par votre imposture +Ces malheureux amants trouvent la sépulture , +Et que votre artifice a mis dans le tombeau +Ce que le monde avoit de parfait et de beau. + + + + +Tu m’oses donc flatter, infâme, et tu supprimes  +Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes ? +Est-ce ainsi qu’il te faut n’en parler qu’à demi ? +Achève tout d’un coup : dis que maîtresse, ami , +Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme +Sut jamais allumer une pudique flamme, +Tout ce que l’amitié me rendit précieux, +Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux  ; +Dis que j’ai violé les deux lois les plus saintes, +Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes ; +Dis que j’ai corrompu, dis que j’ai suborné, +Falsifié, trahi, séduit, assassiné  : +Tu n’en diras encor que la moindre partie. +Quoi ! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie ! +Je ne l’avois pas su, Parques, jusqu’à ce jour, +Que vous relevassiez de l’empire d’Amour ; +J’ignorois qu’aussitôt qu’il assemble deux âmes, +Il vous pût commander d’unir aussi leurs trames . +Vous en relevez donc, et montrez aujourd’hui +Que vous êtes pour nous aveugles comme lui ! +Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares +Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares ! +Mais je m’en prends à vous, moi qui suis l’imposteur, +Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. +Hélas ! et falloit-il que ma supercherie +Tournât si lâchement tant d’amour en furie ? +Inutiles regrets, repentirs superflus, +Vous ne me rendez pas Mélite qui n’est plus ; +Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre : +Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. +Il faut que de mon sang je lui fasse raison, +Et de ma jalousie, et de ma trahison, +Et que de ma main propre une âme si fidèle  +Reçoive… Mais d’où vient que tout mon corps chancelle ? +Quel murmure confus ! et qu’entends-je hurler ? +Que de pointes de feu se perdent parmi l’air ! +Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre ; +Leur foudre décoché vient de fendre la terre. +Et pour leur obéir son sein me recevant +M’engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. +Je vous entends, grands Dieux : c’est là-bas que leurs âmes +Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes ; +C’est là-bas qu’à leurs pieds il faut verser mon sang : +La terre à ce dessein m’ouvre son large flanc, +Et jusqu’aux bords du Styx me fait libre passage ; +Je l’aperçois déjà, je suis sur son rivage. +Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, +Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux , +N’entre point en courroux contre mon insolence, +Si j’ose avec mes cris violer ton silence ; +Je ne te veux qu’un mot : Tircis est-il passé ? +Mélite est-elle ici ? Mais qu’attends-je ? insensé ! +Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, +Que tu crains de les perdre, et n’oses m’en rien dire. +Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, +Tournoyez vagabonds à l’entour de ces eaux, +À qui Charon cent ans refuse sa nacelle, +Ne m’en pourriez-vous point donner quelque nouvelle ? +Parlez, et je promets d’employer mon crédit  +À vous faciliter ce passage interdit. + + + + +Monsieur, que faites-vous ? Votre raison troublée  +Par l’effort des douleurs dont elle est accablée +Figure à votre vue… Ah ! te voilà, Charon ; +Dépêche promptement, et d’un coup d’aviron +Passe-moi, si tu peux, jusqu’à l’autre rivage. + + + + +Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage  : +Reconnoissez Cliton. Dépêche, vieux nocher, +Avant que ces esprits nous puissent approcher. +Ton bateau de leur poids fondroit  dans les abîmes ; +Il n’en aura que trop d’Éraste et de ses crimes . +Quoi ! tu veux te sauver à l’autre bord sans moi ? +Si faut-il qu’à ton cou je passe malgré toi. + + + + + + + +Présomptueux rival, dont l’absence importune  +Retarde le succès de ma bonne fortune , +As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur +Que te prêtoit tantôt l’effort de ta douleur ? +Que devient à présent cette bouillante envie +De punir ta volage aux dépens de ma vie ? +Il ne tient plus qu’à toi  que tu ne sois content : +Ton ennemi l’appelle, et ton rival t’attend. +Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite +Se rit impunément de ma vaine poursuite. +Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta sœur, +En demeurer toujours l’injuste possesseur, +Ou que ma patience, à la fin échappée +(Puisque tu ne veux pas le débattre à l’épée), +Oubliant le respect du sexe et tout devoir, +Ne laisse point sur elle agir mon désespoir ? + + + + + + + + + + + + + + +Détacher Ixion pour me mettre en sa place ! +Mégères, c’est à vous une indiscrète audace. +Ai-je avec même front que cet ambitieux  +Attenté sur le lit du monarque des cieux ? +Vous travaillez en vain, barbares Euménides  ; +Non, ce n’est pas ainsi qu’on punit les perfides. +Quoi ! me presser encor ? Sus, de pieds et de mains +Essayons d’écarter ces monstres inhumains. +À mon secours, esprits ! vengez-vous de vos peines ; +Écrasons leurs serpents ; chargeons-les de vos chaînes. +Pour ces filles d’enfer nous sommes trop puissants. + + + + +Il semble à ce discours qu’il ait perdu le sens . +Éraste, cher ami, quelle mélancolie +Te met dans le cerveau cet excès de folie ? + + + + +Équitable Minos, grand juge des enfers, +Voyez qu’injustement on m’apprête des fers. +Faire un tour d’amoureux, supposer une lettre, +Ce n’est pas un forfait qu’on ne puisse remettre. +Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, +Que Mélite après lui redouble ce malheur, +Que Cloris sans amant ne sait à qui s’en prendre ; +Mais la faute n’en est qu’au crédule Philandre ; +Lui seul en est la cause, et son esprit léger, +Qui trop facilement résolut de changer ; +Car ces lettres, qu’il croit l’effet de ses mérites , +La main que vous voyez les a toutes écrites. + + + + +Je te laisse impuni, traître : de tels remords  +Te donnent des tourments pires que mille morts ; +Je t’obligerois trop de t’arracher la vie, +Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie +Par les folles horreurs de cette illusion. +Ah ! grands Dieux, que je suis plein de confusion ! + + + + + + + + + + +Tu t’enfuis donc, barbare, et me laissant en proie +À ces cruelles sœurs, tu les combles de joie ? +Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, +Et tout ce que je vois d’officiers de Pluton : +Vous me connoissez mal ; dans le corps d’un perfide +Je porte le courage et les forces d’Alcide. +Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, +Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. +Une seconde fois le triple chien Cerbère +Vomira l’aconit en voyant la lumière ; +J’irai du fond d’enfer dégager les Titans, +Et si Pluton s’oppose à ce que je prétends, +Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, +J’irai d’entre ses bras enlever Proserpine . + + + + + + + + + + + + + + +N’en doute plus, Cloris, ton frère n’est point mort  ; +Mais ayant su de lui son déplorable sort, +Je voulois éprouver par cette triste feinte +Si celle qu’il adore, aucunement atteinte , +Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié +Qu’aux sincères ardeurs d’une sainte amitié. +Maintenant que je vois qu’il faut qu’on nous abuse. +Afin que nous puissions découvrir cette ruse, +Et que Tircis en soit de tout point éclairci. +Sois sûre que dans peu je te le rends ici. +Ma parole sera d’un prompt effet suivie : +Tu reverras bientôt ce frère plein de vie ; +C’est assez que je passe une fois pour trompeur. + + + + +Si bien qu’au lieu du mal nous n’aurons que la peur ? +Le cœur me le disoit : je sentois que mes larmes +Refusoient de couler pour de fausses alarmes, +Dont les plus dangereux et plus rudes assauts  +Avoient beaucoup de peine à m’émouvoir à faux ; +Et je n’étudiai cette douleur menteuse +Qu’à cause qu’en effet j’étois un peu honteuse  +Qu’une autre en témoignât plus de ressentiment . + + + + +Après tout, entre nous, confesse franchement  +Qu’une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, +Jusques au désespoir fort rarement se pique : +Ce beau nom d’héritière a de telles douceurs, +Qu’il devient souverain à consoler des sœurs. + + + + +Adieu, railleur, adieu : son intérêt me presse +D’aller rendre d’un mot la vie à sa maîtresse  ; +Autrement je saurois t’apprendre à discourir. + + + + +Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir. + + + + + + + + + + + + + + + + + + +Je ne t’ai rien celé : tu sais toute l’affaire. + + + + +Tu m’en as bien conté ; mais se pourroit-il faire +Qu’Éraste eût des remords si vifs et si pressants +Que de violenter sa raison et ses sens ? + + + + +Eût-il pu, sans en perdre entièrement l’usage, +Se figurer Charon des traits de mon visage, +Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, +Me payer à bons coups des droits de son denier ? + + + + +Plaisante illusion ! Mais funeste à ma tête, +Sur qui se déchargeoit une telle tempête, +Que je tiens maintenant à miracle évident +Qu’il me soit demeuré dans la bouche une dent. + + + + +C’étoit mal reconnoître un si rare service. + + + + +Arrêtez, arrêtez, poltrons ! Adieu, Nourrice : +Voici ce fou qui vient, je l’entends à la voix ; +Crois que ce n’est pas moi qu’il attrape deux fois. + + + + +Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine , +Je veux voir à quel point sa fureur le domine. + + + + +Contente à tes périls ton curieux désir . + + + + +Quoi qu’il puisse arriver, j’en aurai le plaisir. + + + + + + + + + + + + + + +En vain je les rappelle, en vain pour se défendre +La honte et le devoir leur parlent de m’attendre  ; +Ces lâches escadrons de fantômes affreux +Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, +Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, +Souhaitent sous l’enfer qu’un autre enfer s’entr’ouvre. +Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi , +La peur saisit si bien les ombres et leur roi, +Que se précipitant à de promptes retraites, +Tous leurs soucis ne vont qu’à les rendre secrètes. +Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, +Pour les favoriser ne roule plus de feux ; +Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, +Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière  ; +Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux. +Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, +Charon, les bras croisés, dans sa barque s’étonne +De ce qu’après Éraste il n’a passé personne . +Trop heureux accident, s’il avoit prévenu +Le déplorable coup du malheur avenu  ! +Trop heureux accident, si la terre entr’ouverte +Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, +Et si ce que le ciel me donne ici d’accès +Eût de ma trahison devancé le succès ! +Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre ! +N’étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre +Que le simple dessein d’un si lâche forfait ? +Injustes, deviez-vous en attendre l’effet ? +Ah Mélite ! ah Tircis ! leur cruelle justice +Aux dépens de vos jours me choisit un supplice . +Ils doutoient que l’enfer eût de quoi me punir +Sans le triste secours de ce dur souvenir . +Tout ce qu’ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes , +Ne sont auprès de lui que de légères peines ; +On reçoit d’Alecton un plus doux traitement. +Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment  ! +Qu’au moins avant ma mort dans ces demeures sombres +Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres ! +Use après, si tu veux, de toute ta rigueur, +Et si pour m’achever tu manques de vigueur, +Voici qui t’aidera : mais derechef, de grâce, +Cesse de me gêner durant ce peu d’espace. +Je vois déjà Mélite. Ah ! belle ombre, voici +L’ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici : +C’est Éraste, c’est lui, qui n’a plus d’autre envie +Que d’épandre à vos pieds son sang avec sa vie : +Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux +L’ont abîmé vivant en ces funestes lieux. + + + + +Pourquoi permettez-vous que cette frénésie +Règne si puissamment sur votre fantaisie ? +L’enfer voit-il jamais une telle clarté ? + + + + +Aussi ne la tient-il que de votre beauté ; +Ce n’est que de vos yeux que part cette lumière. + + + + +Ce n’est que de mes yeux ! Dessillez la paupière, +Et d’un sens plus rassis jugez de leur éclat. + + + + +Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat ; +Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage +Je m’étonne de voir un autre air, un autre âge : +Je ne reconnois plus aucun de vos attraits. +Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits, +Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, +Le poil ainsi grison. O Dieux ! c’est elle-même. +Nourrice, qui t’amène en ces lieux pleins d’effroi  ? +Y viens-tu rechercher Mélite comme moi ? + + + + +Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte  +Que la voyant si pâle il la crut être morte ; +Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. +Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd’hui +Tircis, de qui la mort n’étoit qu’imaginaire, +De sa fidélité recevra le salaire. + + + + +Désormais donc en vain je les cherche ici-bas ; +En vain pour les trouver je rends tant de combats. + + + + +Votre douleur vous trouble, et forme des nuages +Qui séduisent vos sens par de fausses images : +Cet enfer, ces combats ne sont qu’illusions . + + + + +Je ne m’abuse point de fausses visions : +Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, +Et Pluton de frayeur en quitter la conduite. + + + + +Peut-être que chacun s’enfuyoit devant vous, +Craignant votre fureur et le poids de vos coups ; +Mais voyez si l’enfer ressemble à cette place : +Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face ? +Le logis de Mélite et celui de Cliton +Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton ? +Quoi ? n’y remarquez-vous aucune différence ? + + + + +De vrai, ce que tu dis a beaucoup d’apparence . +Nourrice, prends pitié d’un esprit égaré +Qu’ont mes vives douleurs d’avec moi séparé : +Ma guérison dépend de parler à Mélite. + + + + +Différez pour le mieux un peu cette visite, +Tant que, maître absolu de votre jugement, +Vous soyez en état de faire un compliment. +Votre teint et vos yeux n’ont rien d’un homme sage ; +Donnez-vous le loisir de changer de visage  : +Un moment de repos que vous prendrez chez vous… + + + + +Ne peut, si tu n’y viens, rendre mon sort plus doux, +Et ma foible raison, de guide dépourvue. +Va de nouveau se perdre en te perdant de vue. + + + + +Si je vous suis utile, allons, je ne veux pas +Pour un si bon sujet vous épargner mes pas. + + + + + + + + + + + + + + +Ne m’importune plus, Philandre, je t’en prie ; +Me rapaiser jamais passe ton industrie. +Ton meilleur, je t’assure, est de n’y plus penser ; +Tes protestations ne font que m’offenser : +Savante à mes dépens de leur peu de durée, +Je ne veux point en gage une foi parjurée, +Un cœur que d’autres yeux peuvent sitôt brûler , +Qu’un billet supposé peut sitôt ébranler. + + + + +Ah ! ne remettez plus dedans votre mémoire +L’indigne souvenir d’une action si noire. +Et pour rendre à jamais nos premiers vœux contents, +Étouffez l’ennemi du pardon que j’attends. +Mon crime est sans égal ; mais enfin, ma chère âme … + + + + +Laisse là désormais ces petits mots de flamme, +Et par ces faux témoins d’un feu mal allumé +Ne me reproche plus que je t’ai trop aimé. + + + + +De grâce, redonnez à l’amitié passée +Le rang que je tenois dedans votre pensée. +Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens, +Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens , +Par ce que votre foi me permettoit d’attendre… + + + + +C’est d’où dorénavant tu ne dois plus prétendre. +Ta sottise m’instruit, et par là je vois bien +Qu’un visage commun, et fait comme le mien, +N’a point assez d’appas, ni de chaîne assez forte, +Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. +Mélite a des attraits qui savent tout dompter ; +Mais elle ne pourroit qu’à peine t’arrêter : +Il te faut un sujet qui la passe ou l’égale. +C’est en vain que vers moi ton amour se ravale ; +Fais-lui, si tu m’en crois, agréer tes ardeurs : +Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs. + + + + +Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place ; +Une autre affection vous rend pour moi de glace. + + + + +Aucun jusqu’à ce point n’est encore arrivé  ; +Mais je te changerai pour le premier trouvé. + + + + +C’en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. +Adieu ; je ne veux plus avoir d’autre espérance, +Sinon qu’un jour le ciel te fera ressentir +De tant de cruautés le juste repentir. + + + + +Adieu : Mélite et moi nous aurons de quoi rire  +De tous les beaux discours que tu me viens de dire. +Que lui veux-tu mander ? Va, dis-lui de ma part +Qu’elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard +Ce que c’est que d’aigrir un homme de ma sorte . + + + + +Ne crois pas la chaleur du courroux qui t’emporte : +Tu nous ferois trembler plus d’un quart d’heure ou deux. + + + + +Tu railles, mais bientôt nous verrons d’autres jeux : +Je sais trop comme on venge une flamme outragée. + + + + +Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée ? +Par où t’y prendras-tu ? de quel air ? Il suffit : +Je sais comme on se venge. Et moi comme on s’en rit. + + + + + + + + + + + +Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, +Comble notre espérance et dissipe nos craintes, +Que nos contentements ne sont plus traversés +Que par le souvenir de nos malheurs passés , +Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses +Qu’inspirent aux amants les pleines allégresses, +Et d’un commun accord chérissons nos ennuis, +Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. +Adorables regards, fidèles interprètes +Par qui nous expliquions nos passions secrètes, +Doux truchements du cœur, qui déjà tant de fois +M’avez si bien appris ce que n’osoit la voix, +Nous n’avons plus besoin de votre confidence : +L’amour en liberté peut dire ce qu’il pense, +Et dédaigne un secours qu’en sa naissante ardeur +Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur. +Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème, +La bouche est impuissante où l’amour est extrême : +Quand l’espoir est permis, elle a droit de parler ; +Mais vous allez plus loin qu’elle ne peut aller. +Ne vous lassez donc point d’en usurper l’usage, +Et quoi qu’elle m’ait dit, dites-moi davantage. +Mais tu ne me dis mot, ma vie ; et quels soucis +T’obligent à te taire auprès de ton Tircis ? + + + + +Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent. + + + + +Ah ! mon heur, il est vrai, si tes désirs secondent +Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux, +Je n’ai rien désormais à demander aux Dieux. + + + + +Tu t’en peux assurer : mes yeux si pleins de flamme +Suivent l’instruction des mouvements de l’âme. +On en a vu l’effet, lorsque ta fausse mort +A fait sur tous mes sens un véritable effort  ; +On en a vu l’effet, quand te sachant en vie, +De revivre avec toi j’ai pris aussi l’envie  ; +On en a vu l’effet, lorsqu’à force de pleurs +Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, +Ont fléchi la rigueur d’une mère obstinée, +Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée , +Si bien qu’à ton retour ta chaste affection +Ne trouve plus d’obstacle à sa prétention . +Cependant l’aspect seul des lettres d’un faussaire +Te sut persuader tellement le contraire, +Que sans vouloir m’entendre, et sans me dire adieu, +Jaloux et furieux tu partis de ce lieu . + + + + +J’en rougis, mais apprends qu’il n’étoit pas possible +D’aimer comme j’aimois, et d’être moins sensible ; +Qu’un juste déplaisir ne sauroit écouter +La raison qui s’efforce à le violenter  ; +Et qu’après des transports de telle promptitude, +Ma flamme ne te laisse aucune incertitude. + + + + +Tout cela seroit peu, n’étoit que ma bonté  +T’en accorde un oubli sans l’avoir mérité, +Et que, tout criminel, tu m’es encore aimable. + + + + +Je me tiens donc heureux d’avoir été coupable, +Puisque l’on me rappelle au lieu de me bannir, +Et qu’on me récompense au lieu de me punir. +J’en aimerai l’auteur de cette perfidie , +Et si jamais je sais quelle main si hardie… + + + + + + + + + + + + + + +Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, +Cependant qu’une sœur ne se peut consoler, +Et que le triste ennui d’une attente incertaine +Touchant votre retour la tient encore en peine. + + + + +L’amour a fait au sang un peu de trahison  ; +Mais Philandre pour moi t’en aura fait raison. +Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, +Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte ? + + + + +L’infidèle m’a fait tant de nouveaux serments, +Tant d’offres, tant de vœux, et tant de compliments, +Mêlés de repentir… Qu’à la fin exorable, +Vous l’avez regardé d’un œil plus favorable. + + + + +Vous devinez fort mal. Quoi, tu l’as dédaigné ? + + + + +Du moins, tous ses discours n’ont encor rien gagné . + + + + +Si bien qu’à n’aimer plus votre dépit s’obstine ? + + + + +Non pas cela du tout, mais je suis assez fine : +Pour la première fois, il me dupe qui veut ; +Mais pour une seconde, il m’attrape qui peut. + + + + +C’est-à-dire, en un mot… Que son humeur volage  +Ne me tient pas deux fois en un même passage ; +En vain dessous mes lois il revient se ranger. +Il m’est avantageux de l’avoir vu changer, +Avant que de l’hymen le joug impitoyable , +M’attachant avec lui, me rendît misérable . +Qu’il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part +J’attendrai du destin quelque meilleur hasard. + + + + +Mais le peu qu’il voulut me rendre de service +Ne lui doit pas porter un si grand préjudice. + + + + +Après un tel faux bond, un change si soudain, +À volage, volage, et dédain pour dédain. + + + + +Ma sœur, ce fut pour moi qu’il osa s’en dédire. + + + + +Et pour l’amour de vous je n’en ferai que rire. + + + + +Et pour l’amour de moi vous lui pardonnerez. + + + + +Et pour l’amour de moi vous m’en dispenserez. + + + + +Que vous êtes mauvaise ! Un peu plus qu’il ne semble. + + + + +Je vous veux toutefois remettre bien ensemble . + + + + +Ne l’entreprenez pas; peut-être qu’après tout  +Votre dextérité n’en viendroit pas à bout. + + + + + + + + + + + + + + + +De grâce, mon souci, laissons cette causeuse  : +Qu’elle soit à son choix facile ou rigoureuse, +L’excès de mon ardeur ne sauroit consentir +Que ces frivoles soins te viennent divertir : +Tous nos pensers sont dus, en l’état où nous sommes , +À ce nœud qui me rend le plus heureux des hommes, +Et ma fidélité, qu’il va récompenser… + + + + +Vous donnera bientôt autre chose à penser. +Votre rival vous cherche, et la main à l’épée +Vient demander raison de sa place usurpée. + + + + + +Non, non, vous ne voyez en moi qu’un criminel, +À qui l’âpre rigueur d’un remords éternel +Rend le jour odieux, et fait naître l’envie +De sortir de sa gêne en sortant de la vie . +Il vient mettre à vos pieds sa tête à l’abandon ; +La mort lui sera douce à l’égal du pardon. +Vengez donc vos malheurs ; jugez ce que mérite +La main qui sépara Tircis d’avec Mélite, +Et de qui l’imposture avec de faux écrits +A dérobé Philandre aux vœux de sa Cloris. + + + + +Eclaircis du seul point qui nous tenoit en doute, +Que serois-tu d’avis de lui répondre ? Écoute +Quatre mots à quartier . Que vous avez de tort +De prolonger ma peine en différant ma mort ! +De grâce, hâtez-vous d’abréger mon supplice , +Ou ma main préviendra votre lente justice. + + + + +Voyez comme le ciel a de secrets ressorts +Pour se faire obéir malgré nos vains efforts : +Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, +Avance nos amours au lieu de les détruire ; +De son fâcheux succès, dont nous devions périr, +Le sort tire un remède afin de nous guérir. +Donc pour nous revancher de la faveur reçue, +Nous en aimons l’auteur à cause de l’issue, +Obligés désormais de ce que tour à tour +Nous nous sommes rendu  tant de preuves d’amour, +Et de ce que l’excès de ma douleur sincère  +A mis tant de pitié dans le cœur de ma mère, +Que cette occasion prise comme aux cheveux, +Tircis n’a rien trouvé de contraire à ses vœux ; +Outre qu’en fait d’amour la fraude est légitime ; +Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, +Regardez, acceptant le pardon, ou l’oubli, +Par où votre repos sera mieux établi. + + + + +Tout confus et honteux de tant de courtoisie, +Je veux dorénavant chérir ma jalousie, +Et puisque c’est de là que vos félicités… + + + + +Quittez ces compliments qu’ils n’ont pas mérités : +Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance +Ils tiennent le passé dans quelque indifférence , +N’osant se hasarder à des ressentiments +Qui donneroient du trouble à leurs contentements. +Mais Cloris, qui s’en tait, vous la gardera bonne, +Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, +Saura bien se venger sur vous à l’avenir +D’un amant échappé qu’elle pensoit tenir. + + + + +Si vous pouviez souffrir qu’en votre bonne grâce +Celui qui l’en tira pût occuper sa place , +Éraste, qu’un pardon purge de son forfait , +Est prêt de réparer le tort qu’il vous a fait. +Mélite répondra de ma persévérance : +Je n’ai pu la quitter qu’en perdant l’espérance ; +Encore avez-vous vu mon amour irrité +Mettre tout en usage en cette extrémité ; +Et c’est avec raison que ma flamme contrainte +De réduire ses feux dans une amitié sainte, +Mes amoureux desirs, vers elle superflus , +Tournent vers la beauté qu’elle chérit le plus. + + + + +Que t’en semble, ma sœur ? Mais toi-même, mon frère ? + + + +Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire. + + + + +Tu sais qu’en tel sujet ce fut toujours de toi +Que mon affection voulut prendre la loi. + + + + +Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent , +Tu veux qu’auparavant les miens les autorisent. +Parlons donc pour la forme. Oui, ma sœur, j’y consens , +Bien sûr que mon avis s’accommode à ton sens. +Fassent les puissants Dieux que par cette alliance  +Il ne reste entre nous aucune défiance, +Et que m’aimant en frère, et ma maîtresse en sœur, +Nos ans puissent couler avec plus de douceur ! + + + + +Heureux dans mon malheur, c’est dont je les supplie ; +Mais ma félicité ne peut être accomplie +Jusqu’à ce qu’après vous son aveu m’ait permis  +D’aspirer à ce bien que vous m’avez promis. + + + + +Aimez-moi seulement, et pour la récompense +On me donnera bien le loisir que j’y pense. + + + + +Oui, sous condition qu’avant la fin du jour  +Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour . + + + + +Vous prodiguez en vain vos foibles artifices ; +Je n’ai reçu de lui ni devoirs ni services. + + + + +C’est bien quelque raison ; mais ceux qu’il m’a rendus, +Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. +Ma sœur, acquitte-moi d’une reconnoissance +Dont un autre destin m’a mise en impuissance  : +Accorde cette grâce à nos justes desirs. + + + + +Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs . + + + + +Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, +Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières ; +Et pour faire aujourd’hui le bonheur d’un amant , +Laissez-les disposer de votre sentiment. + + + + +En vain en ta faveur chacun me sollicite, +J’en croirai seulement la mère de Mélite : +Son avis m’ôtera la peur du repentir , +Et ton mérite alors m’y fera consentir. + + + + +Entrons donc ; et tandis que nous irons le prendre, +Nourrice, va t’offrir pour maîtresse à Philandre . + + + + +Là, là, n’en riez point : autrefois en mon temps +D’aussi beaux fils que vous étoient assez contents, +Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire +Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire. +À leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils +Qui répandoient partout des rayons nompareils ; +Je n’avois rien en moi qui ne fût un miracle ; +Un seul mot de ma part leur étoit un oracle… +Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu’est-ce-ci ? +Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi  ! +Allez, quelle que soit l’ardeur qui vous emporte , +On ne se moque point des femmes de ma sorte, +Et je ferai bien voir à vos feux empressés +Que vous n’en êtes pas encore où vous pensez. diff --git a/test/corneille_melite.tpl b/test/corneille_melite.tpl @@ -0,0 +1,4 @@ +6/6 A !X +6/6 A !X +6/6 B !x +6/6 B !x diff --git a/test/corneille_suivante b/test/corneille_suivante @@ -0,0 +1,3217 @@ + +Ami, j’ai beau rêver, toute ma rêverie +Ne me fait rien comprendre en ta galanterie. +Auprès de ta maîtresse engager un ami, +C’est, à mon jugement, ne l’aimer qu’à demi. +Ton humeur qui s’en lasse au changement l’invite ; +Et n’osant la quitter, tu veux qu’elle te quitte. + + + + +Ami, n’y rêve plus ; c’est en juger trop bien +Pour t’oser plaindre encor de n’y comprendre rien. +Quelques puissants appas que possède Amarante, +Je trouve qu’après tout ce n’est qu’une suivante ; +Et je ne puis songer à sa condition +Que mon amour ne cède à mon ambition. +Ainsi, malgré l’ardeur qui pour elle me presse, +À la fin j’ai levé les yeux sur sa maîtresse, + +Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, +Se promet des succès beaucoup plus glorieux. +Mais lors, soit qu’Amarante eût pour moi quelque flamme, +Soit qu’elle pénétrât jusqu’au fond de mon âme, +Et que malicieuse elle prît du plaisir +À rompre les effets de mon nouveau désir, +Elle savait toujours m’arrêter auprès d’elle +À tenir des propos d’une suite éternelle. +L’ardeur qui me brûlait de parler à Daphnis +Me fournissait en vain des détours infinis ; +Elle usait de ses droits, et toute impérieuse, +D’une voix demi-gaie et demi-sérieuse : +« Quand j’ai des serviteurs, c’est pour m’entretenir, +Disait-elle ; autrement, je les sais bien punir ; +Leurs devoirs près de moi n’ont rien qui les excuse. » + + + + +Maintenant je devine à peu près une ruse +Que tout autre en ta place à peine entreprendrait. + + + + +Ecoute, et tu verras si je suis maladroit. +Tu sais comme Florame à tous les beaux visages +Fait par civilité toujours de feints hommages, +Et sans avoir d’amour offrant partout des vœux, +Traite de peu d’esprit les véritables feux. +Un jour qu’il se vantait de cette humeur étrange, +À qui chaque objet plaît, et que pas un ne range, +Et reprochait à tous que leur peu de beauté +Lui laissait si longtemps garder sa liberté : +« Florame, dis-je alors, ton âme indifférente +Ne tiendrait que fort peu contre mon Amarante. » +« Théante, me dit-il, il faudrait l’éprouver ; +Mais l’éprouvant, peut-être on te ferait rêver : + +Mon feu, qui ne serait que pure courtoisie, +La remplirait d’amour, et toi de jalousie. » +Je réplique, il repart, et nous tombons d’accord +Qu’au hasard du succès il y ferait effort. +Ainsi je l’introduis ; et par ce tour d’adresse, +Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, +Engageant Amarante et Florame au discours, +J’entretiens à loisir mes nouvelles amours. + + + + +Fut-elle, sur ce point, ou fâcheuse, ou facile ? + + + + +Plus que je n’espérais je l’y trouvai docile ; +Soit que je lui donnasse une fort douce loi, +Et qu’il fût à ses yeux plus aimable que moi ; +Soit qu’elle fît dessein sur ce fameux rebelle, +Qu’une simple gageure attachait auprès d’elle, +Elle perdit pour moi son importunité, +Et n’en demanda plus tant d’assiduité. +La douceur d’être seule à gouverner Florame +Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme, + +Et ce qu’elle goûtait avec lui de plaisirs +Lui fit abandonner mon âme à mes désirs. + + + + +On t’abuse, Théante ; il faut que je te die +Que Florame est atteint de même maladie, +Qu’il roule en son esprit mêmes desseins que toi, +Et que c’est à Daphnis qu’il veut donner sa foi. +À servir Amarante il met beaucoup d’étude ; +Mais ce n’est qu’un prétexte à faire une habitude : +Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir, +Et ménage un accès qu’il ne pouvait avoir. +Sa richesse l’attire, et sa beauté le blesse ; +Elle le passe en biens, il l’égale en noblesse, +Et cherche, ambitieux, par sa possession, +À relever l’éclat de son extraction. +Il a peu de fortune, et beaucoup de courage ; +Et hors cette espérance, il hait le mariage. +C’est ce que l’autre jour en secret il m’apprit ; +Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit. + + + + +Parmi ses hauts projets il manque de prudence, +Puisqu’il traite avec toi de telle confidence. + + + + +Crois qu’il m’éprouvera fidèle au dernier point, +Lorsque ton intérêt ne s’y mêlera point. + + + + +Je dois l’attendre ici. Quitte-moi, je te prie, +De peur qu’il n’ait soupçon de ta supercherie. + + + + +Adieu. Je suis à toi. Par quel malheur fatal +Ai-je donné moi-même entrée à mon rival ? +De quelque trait rusé que mon esprit se vante, +Je me trompe moi-même en trompant Amarante, +Et choisis un ami qui ne veut que m’ôter +Ce que par lui je tâche à me faciliter. +Qu’importe toutefois qu’il brûle et qu’il soupire ? +Je sais trop comme il faut l’empêcher d’en rien dire. +Amarante l’arrête, et j’arrête Daphnis : +Ainsi tous entretiens d’entre eux deux sont bannis : +Et tant d’heur se rencontre en ma sage conduite, +Qu’au langage des yeux son amour est réduite. +Mais n’est-ce pas assez pour se communiquer ? +Que faut-il aux amants de plus pour s’expliquer ? +Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent : +L’un dans l’autre à tous coups leurs regards se confondent ; +Et d’un commun aveu ces muets truchements +Ne se disent que trop leurs amoureux tourments, +Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie ! +Que l’amour aisément penche à la jalousie ! +Qu’on croit tôt ce qu’on craint en ces perplexités, +Où les moindres soupçons passent pour vérités ! +Daphnis est tout aimable ; et si Florame l’aime, +Dois-je m’imaginer qu’il soit aimé de même ? + +Florame avec raison adore tant d’appas, +Et Daphnis sans raison s’abaisserait trop bas. +Ce feu, si juste en l’un, en l’autre inexcusable, +Rendrait l’un glorieux, et l’autre méprisable. +Simple ! l’amour peut-il écouter la raison ? +Et même ces raisons sont-elles de saison ? +Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, +Qui l’en affranchirait en secondant ma flamme ? +Etant tous deux égaux, il faut bien que nos feux +Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux : +Ou tous deux nous formons un dessein téméraire, +Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. +Si l’espoir m’est permis, il y peut aspirer ; +Et s’il prétend trop haut, je dois désespérer. +Mais le voici venir. Tu me fais bien attendre. + + + + +Encore est-ce à regret qu’ici je viens me rendre, +Et comme un criminel qu’on traîne à sa prison. + + + + +Tu ne fais qu’en raillant cette comparaison. + + + + +Elle n’est que trop vraie. Et ton indifférence ? + + + + + +La conserver encor ! le moyen ? l’apparence ? +Je m’étais plu toujours d’aimer en mille lieux : +Voyant une beauté, mon cœur suivait mes yeux ; +Mais de quelques attraits que le ciel l’eût pourvue, +J’en perdais la mémoire aussitôt que la vue ; +Et bien que mes discours lui donnassent ma foi, +De retour au logis, je me trouvais à moi. +Cette façon d’aimer me semblait fort commode, +Et maintenant encor je vivrais à ma mode : +Mais l’objet d’Amarante est trop embarrassant ; +Ce n’est point un visage à ne voir qu’en passant. +Un je ne sais quel charme auprès d’elle m’attache ; +Je ne la puis quitter que le jour ne se cache ; +Même alors, malgré moi, son image me suit, +Et me vient au lieu d’elle entretenir la nuit. +Le sommeil n’oserait me peindre une autre idée ; +J’en ai l’esprit rempli, j’en ai l’âme obsédée. +Théante, ou permets-moi de n’en plus approcher, +Ou songe que mon cœur n’est pas fait d’un rocher ; +Tant de charmes enfin me rendraient infidèle. + + + + +Deviens-le, si tu veux, je suis assuré d’elle ; +Et quand il te faudra tout de bon l’adorer, +Je prendrai du plaisir à te voir soupirer, +Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine +D’avoir tant persisté dans une humeur si vaine. + +Quand tu ne pourras plus te priver de la voir, +C’est alors que je veux t’en ôter le pouvoir ; +Et j’attends de pied ferme à reprendre ma place, +Qu’il ne soit plus en toi de retrouver ta glace. +Tu te défends encore, et n’en tiens qu’à demi. + + + + +Cruel, est-ce là donc me traiter en ami ? +Garde, pour châtiment de cet injuste outrage, +Qu’Amarante pour toi ne change de courage, +Et se rendant sensible à l’ardeur de mes vœux… + + + + +À cela près, poursuis ; gagne-la si tu peux. +Je ne m’en prendrai lors qu’à ma seule imprudence, +Et demeurant ensemble en bonne intelligence, +En dépit du malheur que j’aurai mérité, +J’aimerai le rival qui m’aura supplanté. + + + + +Ami, qu’il vaut bien mieux ne tomber point en peine +De faire à tes dépens cette épreuve incertaine ! +Je me confesse pris, je quitte, j’ai perdu : +Que veux-tu plus de moi ? Reprends ce qui t’est dû. +Séparer plus longtemps une amour si parfaite ! +Continuer encor la faute que j’ai faite ! +Elle n’est que trop grande, et pour la réparer, +J’empêcherai Daphnis de vous plus séparer. + +Pour peu qu’à mes discours je la trouve accessible, +Vous jouirez vous deux d’un entretien paisible ; +Je saurai l’amuser, et vos feux redoublés +Par son fâcheux abord ne seront plus troublés. + + + + +Ce serait prendre un soin qui n’est pas nécessaire. +Daphnis sait d’elle-même assez bien se distraire, +Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs, +Tant elle est complaisante à nos chastes désirs. + + + + + + +Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices +(Sans mettre toutefois en oubli mes services) : +Je t’amène un captif qui te veut échapper. + + + + +J’en ai vu d’échappés que j’ai su rattraper. + + + + +Vois qu’en sa liberté ta gloire se hasarde. + + + + +Allez, laissez-le-moi, j’en ferai bonne garde. +Daphnis est au jardin. Sans plus vous désunir +Souffre qu’au lieu de toi je l’aille entretenir. + + + + + + +Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante : +Il porte assez au cœur le portrait d’Amarante ; +Je n’appréhende point qu’on l’en puisse effacer. +C’est au vôtre à présent que je le veux tracer ; +Et la difficulté d’une telle victoire +M’en augmente l’ardeur comme elle en croît la gloire. + + + + +Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir ? + + + + +Plus que de tous les vœux qu’on me pourrait offrir. + + + + +Vous plaisez-vous à ceux d’une âme si contrainte, +Qu’une vieille amitié retient toujours en crainte ? + + + + +Vous n’êtes pas encore au point où je vous veux : +Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux. + + + + +De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle ; +Mais feriez-vous état d’un amant infidèle ? + + + + +Je ne prendrai jamais pour un manque de foi +D’oublier un ami pour se donner à moi. + + + + +Encor si je pouvais former quelque espérance +De vous voir favorable à ma persévérance, + +Que vous pussiez m’aimer après tant de tourment, +Et d’un mauvais ami faire un heureux amant ! +Mais, hélas ! je vous sers, je vis sous votre empire, +Et je ne puis prétendre où mon désir aspire. +Théante ! (ah, nom fatal pour me combler d’ennui !) +Vous demandez mon cœur, et le vôtre est à lui ! +Souffrez qu’en autre lieu j’adresse mes services, +Que du manque d’espoir j’évite les supplices. +Qui ne peut rien prétendre a droit d’abandonner. + + + + +S’il ne tient qu’à l’espoir, je vous en veux donner. +Apprenez que chez moi c’est un faible avantage +De m’avoir de ses vœux le premier fait hommage. +Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux, +Que je négligerais près de qui vaudrait mieux. +Lui seul de mes amants règle la différence, +Sans que le temps leur donne aucune préférence. + + + + +Vous ne flattez mes sens que pour m’embarrasser. + + + + +Peut-être ; mais enfin il faut le confesser, +Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse. + + + + +Ne pensez pas… Non, non, c’est là ce qui vous presse. +Allons dans le jardin ensemble la chercher. +Que j’ai su dextrement à ses yeux la cacher ! + + + + + + +Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre ! +Je vous l’ai déjà dit, et l’effet vous le montre : +Vous perdez Amarante, et cet ami fardé +Se saisit finement d’un bien si mal gardé : +Vous devez vous lasser de tant de patience, +Et votre sûreté n’est qu’en la défiance. + + + + +Je connais Amarante, et ma facilité +Etablit mon repos sur sa fidélité : +Elle rit de Florame et de ses flatteries, +Qui ne sont après tout que des galanteries. + + + + +Amarante, de vrai, n’aime pas à changer ; +Mais votre peu de soin l’y pourrait engager. +On néglige aisément un homme qui néglige. +Son naturel est vain ; et qui la sert l’oblige : +D’ailleurs les nouveautés ont de puissants appas. +Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas. +J’ai su me faire jour jusqu’au fond de son âme, +Où j’ai peu remarqué de sa première flamme ; +Et s’il tournait la feinte en véritable amour, +Elle serait bien fille à vous jouer d’un tour. +Mais afin que l’issue en soit pour vous meilleure, + +Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure ; +J’ai tant de passion pour tous vos intérêts, +Que j’en saurai bientôt pénétrer les secrets. + + + + +C’est un trop bas emploi pour de si hauts mérites ; +Et quand elle aimerait à souffrir ses visites, +Quand elle aurait pour lui quelque inclination, +Vous m’en verriez toujours sans appréhension. +Qu’il se mette à loisir, s’il peut, dans son courage ; +Un moment de ma vue en efface l’image. +Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement, +Elle a de trop bons yeux, et trop de jugement. + + + + +Vous le méprisez trop : je trouve en lui des charmes +Qui vous devraient du moins donner quelques alarmes. +Clarimond n’a de moi que haine et que rigueur ; +Mais s’il lui ressemblait, il gagnerait mon cœur. + + + + +Vous en parlez ainsi, faute de le connaître. + + + + +J’en parle et juge ainsi sur ce qu’on voit paraître. + + + + +Quoi qu’il en soit, l’honneur de vous entretenir… + + + + + +Brisons là ce discours ; je l’aperçois venir. +Amarante, ce semble, en est fort satisfaite. + + + + + + +Je t’attendais, ami, pour faire la retraite. +L’heure du dîner presse, et nous incommodons +Celles qu’en nos discours ici nous retardons. + + + + +Il n’est pas encor tard. Nous ferions conscience +D’abuser plus longtemps de votre patience. + + + + +Madame, excusez donc cette incivilité, +Dont l’heure nous impose une nécessité. + + + + +Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme +Qu’à regret vous quittez l’objet de votre flamme. + + + + + + +Cette assiduité de Florame avec vous +À la fin a rendu Théante un peu jaloux. + +Aussi de vous y voir tous les jours attachée, +Quelle puissante amour n’en serait point touchée ? +Je viens d’examiner son esprit en passant ; +Mais vous ne croiriez pas l’ennui qu’il en ressent. +Vous y devez pourvoir, et si vous êtes sage, +Il faut à cet ami faire mauvais visage, +Lui fausser compagnie, éviter ses discours : +Ce sont pour l’apaiser les chemins les plus courts ; +Sinon, faites état qu’il va courir au change. + + + + +Il serait en ce cas d’une humeur bien étrange. +À sa prière seule, et pour le contenter, +J’écoute cet ami quand il m’en vient conter ; +Et pour vous dire tout, cet amant infidèle +Ne m’aime pas assez pour en être en cervelle. +Il forme des desseins beaucoup plus relevés, +Et de plus beaux portraits en son cœur sont gravés. +Mes yeux pour l’asservir ont de trop faibles armes ; +Il voudrait pour m’aimer que j’eusse d’autres charmes, +Que l’éclat de mon sang, mieux soutenu de biens, +Ne fût point ravalé par le rang que je tiens ; +Enfin (que servirait aussi bien de le taire ?) +Sa vanité le porte au souci de vous plaire. + + + + +En ce cas, il verra que je sais comme il faut +Punir des insolents qui prétendent trop haut. + + + + +Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme, +Vous voyez, par pitié, qu’il me laisse Florame, +Qui n’étant pas si vain a plus de fermeté. + + + + +Amarante, après tout, disons la vérité : + +Théante n’est si vain qu’en votre fantaisie ; +Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie ; +Mais soit qu’il change, ou non, il ne m’importe en rien ; +Et ce que je vous dis n’est que pour votre bien. + + + + + + +Pour peu savant qu’on soit aux mouvements de l’âme, +On devine aisément qu’elle en veut à Florame. +Sa fermeté pour moi, que je vantais à faux, +Lui portait dans l’esprit de terribles assauts. +Sa surprise à ce mot a paru manifeste, +Son teint en a changé, sa parole, son geste : +L’entretien que j’en ai lui semblerait bien doux ; +Et je crois que Théante en est le moins jaloux. +Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’en suis doutée. +Etre toujours des yeux sur un homme arrêtée, +Dans son manque de biens déplorer son malheur, +Juger à sa façon qu’il a de la valeur, +Demander si l’esprit en répond à la mine, +Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine. +Florame en est de même, il meurt de lui parler ; +Et s’il peut d’avec moi jamais se démêler, +C’en est fait, je le perds. L’impertinente crainte ! +Que m’importe de perdre une amitié si feinte ? + +Et que me peut servir un ridicule feu, +Où jamais de son cœur sa bouche n’a l’aveu ? +Je m’en veux mal en vain ; l’amour a tant de force +Qu’il attache mes sens à cette fausse amorce, +Et fera son possible à toujours conserver +Ce doux extérieur dont on me veut priver. + + + +Eh bien, j’en parlerai ; mais songez qu’à votre âge +Mille accidents fâcheux suivent le mariage. +On aime rarement de si sages époux, +Et leur moindre malheur, c’est d’être un peu jaloux. +Convaincus au dedans de leur propre faiblesse, +Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse ; +Et cet heureux hymen, qui les charmait si fort, +Devient souvent pour eux un fourrier de la mort. + + + + +Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie ; +Le sort en est jeté : va, ma chère Célie, +Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi, +Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi : +Dis-lui que si l’amour d’un vieillard l’importune, +Elle fait une planche à sa bonne fortune ; + +Que l’excès de mes biens, à force de présents, +Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans ; +Qu’il ne lui peut échoir de meilleure aventure. + + + + +Ne m’importunez point de votre tablature : +Sans vos instructions, je sais bien mon métier ; +Et je n’en laisserai pas un trait à quartier. + + + + +Je ne suis point ingrat quand on me rend office. +Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service, +Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés +Qu’il ne me reste encor… Que vous m’étourdissez ! +N’est-ce point assez dit que votre âme est éprise ? +Que vous allez mourir si vous n’avez Florise ? +Reposez-vous sur moi. Que voilà froidement +Me promettre ton aide à finir mon tourment ! + + + + + +S’il faut aller plus vite, allons, je vois son frère, +Et vais tout devant vous lui proposer l’affaire. + + + + +Ce serait tout gâter ; arrête, et par douceur, +Essaie auparavant d’y résoudre la sœur. + + + + + + +Je feins, et je fais naître un feu si véritable, +Qu’à force d’être aimé je deviens misérable. +Cesse de te donner tant de soins superflus ; +Je te voudrai du bien de ne m’en vouloir plus. + +Et que je souffre encor cet injuste partage +Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage ? +Je ne voulais de toi qu’un accès chez Daphnis : +Amarante, je l’ai ; mes amours sont finis. +Et toi, puissant Amour, fais enfin que j’obtienne +Un peu de liberté pour lui donner la mienne ! + + + + + + +Que vous voilà soudain de retour en ces lieux ! + + + + +Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux. + + + + +Autre objet que mes yeux devers nous vous attire. + + + + +Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre. + + + + +Votre martyre donc est de perdre avec moi +Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi. + + + + + + +Amarante, allez voir si dans la galerie +Ils ont bientôt tendu cette tapisserie : +Ces gens-là ne font rien, si l’on n’a l’œil sur eux. +Je romps pour quelque temps le discours de vos feux. + + + + +N’appelez point des feux un peu de complaisance +Que détruit votre abord, qu’éteint votre présence. + + + + +Votre amour est trop forte, et vos cœurs trop unis, +Pour l’oublier soudain à l’abord de Daphnis ; +Et vos civilités, étant dans l’impossible, +Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible. + + + + +Quoi que vous estimiez de ma civilité, +Je ne me pique point d’insensibilité. +J’aime, il n’est que trop vrai ; je brûle, je soupire : +Mais un plus haut sujet me tient sous son empire. + + + +Le nom ne s’en dit point ? Je ris de ces amants +Dont le trop de respect redouble les tourments, +Et qui, pour les cacher se faisant violence, +Se promettent beaucoup d’un timide silence. +Pour moi, j’ai toujours cru qu’un amour vertueux +N’avait point à rougir d’être présomptueux. +Je veux bien vous nommer le bel œil qui me dompte, +Et ma témérité ne me fait point de honte. +Ce rare et haut sujet… Tout est presque tendu. + + + + +Vous n’avez auprès d’eux guère de temps perdu. + + + + +J’ai vu qu’ils l’employaient, et je suis revenue. + + + + +J’ai peur de m’enrhumer au froid qui continue. +Allez au cabinet me quérir un mouchoir : +J’en ai laissé les clefs autour de mon miroir, +Vous les trouverez là. J’ai cru que cette belle +Ne pouvait à propos se nommer devant elle, +Qui recevant par là quelque espèce d’affront, +En aurait eu soudain la rougeur sur le front. + + + + + +Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre +Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre, +L’esprit et les attraits également puissants, +Ne devraient de ma part avoir que de l’encens : +Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême, +N’a que vous de pareille ; en un mot, c’est… Moi-même. +Je vois bien que c’est là que vous voulez venir, +Non tant pour m’obliger, comme pour me punir. +Ma curiosité, devenue indiscrète, +A voulu trop savoir d’une flamme secrète : +Mais bien qu’elle en reçoive un juste châtiment, +Vous pouviez me traiter un peu plus doucement. +Sans me faire rougir, il vous devait suffire +De me taire l’objet dont vous aimez l’empire : +Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas, +C’est un cruel reproche au peu que j’ai d’appas. + + + + +Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire +Une si malheureuse et si basse victoire. +Mon cœur est un captif si peu digne de vous, +Que vos yeux en voudraient désavouer leurs coups ; +Ou peut-être mon sort me rend si méprisable, + +Que ma témérité vous devient incroyable. +Mais quoi que désormais il m’en puisse arriver, +Je fais serment… Vos clefs ne sauraient se trouver. + + + + +Faute d’un plus exquis, et comme par bravade, +Ceci servira donc de mouchoir de parade. +Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal, +Vous trouvez comme moi qu’il ne danse pas mal ? + + + + +Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine. + + + + +Il s’était si bien mis pour l’amour de Clarine. +À propos de Clarine, il m’était échappé +Qu’elle en a deux à moi d’un nouveau point-coupé. +Allez, et dites-lui qu’elle me les renvoie. + + + + +Il est hors d’apparence aujourd’hui qu’on la voie ; +Dès une heure au plus tard elle devait sortir. + + + + +Son cocher n’est jamais si tôt prêt à partir ; +Et d’ailleurs son logis n’est pas au bout du monde ; +Vous perdrez peu de pas. Quoi qu’elle vous réponde, +Dites-lui nettement que je les veux avoir. + + + + + +À vous les rapporter je ferai mon pouvoir. + + + + +C’est à vous maintenant d’ordonner mon supplice, +Sûre que sa rigueur n’aura point d’injustice. + + + + +Vous voyez qu’Amarante a pour vous de l’amour, +Et ne manquera pas d’être tôt de retour. +Bien que je pusse encore user de ma puissance, +Il vaut mieux ménager le temps de son absence. +Donc, pour n’en perdre point en discours superflus, +Je crois que vous m’aimez ; n’attendez rien de plus : +Florame, je suis fille, et je dépends d’un père. + + + + +Mais de votre côté que faut-il que j’espère ? + + + + +Si ma jalouse encor vous rencontrait ici, +Ce qu’elle a de soupçons serait trop éclairci. +Laissez-moi seule, allez. Se peut-il que Florame +Souffre d’être sitôt séparé de son âme ? +Oui, l’honneur d’obéir à vos commandements +Lui doit être plus cher que ses contentements. + + + + + + +Mon amour, par ses yeux plus forte devenue, +L’eût bientôt emporté dessus ma retenue ; +Et je sentais mon feu tellement s’augmenter, +Qu’il n’était plus en moi de le pouvoir dompter. +J’avais peur d’en trop dire ; et cruelle à moi-même, +Parce que j’aime trop, j’ai banni ce que j’aime. +Je me trouve captive en de si beaux liens, +Que je meurs qu’il le sache, et j’en fuis les moyens. +Quelle importune loi que cette modestie +Par qui notre apparence en glace convertie +Etouffe dans la bouche, et nourrit dans le cœur, +Un feu dont la contrainte augmente la vigueur ! +Que ce penser m’est doux ! que je t’aime, Florame ! +Et que je songe peu, dans l’excès de ma flamme, +À ce qu’en nos destins contre nous irrités +Le mérite et les biens font d’inégalités ! +Aussi par celle-là de bien loin tu me passes, +Et l’autre seulement est pour les âmes basses ; +Et ce penser flatteur me fait croire aisément +Que mon père sera de même sentiment. +Hélas ! c’est en effet bien flatter mon courage, + +D’accommoder son sens aux désirs de mon âge ; +Il voit par d’autres yeux, et veut d’autres appas. + + + + + + +Je vous l’avais bien dit qu’elle n’y serait pas. + + + + +Que vous avez tardé pour ne trouver personne ! + + + + +Ce reproche vraiment ne peut qu’il ne m’étonne, +Pour revenir plus vite, il eût fallu voler. + + + + +Florame cependant, qui vient de s’en aller, +À la fin, malgré moi, s’est ennuyé d’attendre. + + + + +C’est chose toutefois que je ne puis comprendre. +Des hommes de mérite et d’esprit comme lui +N’ont jamais avec vous aucun sujet d’ennui ; +Votre âme généreuse a trop de courtoisie. + + + + +Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie. + + + + +De vrai, je goûtais mal de faire tant de tours, +Et perdais à regret ma part de ses discours. + + + + +Aussi je me trouvais si promptement servie, +Que je me doutais bien qu’on me portait envie. +En un mot, l’aimez-vous ? Je l’aime aucunement, +Non pas jusqu’à troubler votre contentement ; + +Mais si son entretien n’a point de quoi vous plaire, +Vous m’obligerez fort de ne m’en plus distraire. + + + + +Mais au cas qu’il me plût ? Il faudrait vous céder. +C’est ainsi qu’avec vous je ne puis rien garder. +Au moindre feu pour moi qu’un amant fait paraître, +Par curiosité vous le voulez connaître, +Et quand il a goûté d’un si doux entretien, +Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien. +C’est ainsi que Théante a négligé ma flamme. +Encor tout de nouveau vous m’enlevez Florame. +Si vous continuez à rompre ainsi mes coups, +Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous. + + + + +Sans colère, Amarante ; il semble, à vous entendre, +Qu’en même lieu que vous je voulusse prétendre ? +Allez, assurez-vous que mes contentements +Ne vous déroberont aucun de vos amants ; +Et pour vous en donner la preuve plus expresse, +Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse. + + + + + + +Tu me vois sans Florame : un amoureux ennui +Assez étroitement m’a dérobé de lui. +Las de céder ma place à son discours frivole, + +Et n’osant toutefois lui manquer de parole, +Je pratique un quart d’heure à mes affections. + + + + +Ma maîtresse lisait dans tes intentions. +Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite, +De peur d’incommoder une amour si parfaite. + + + + +Je ne la saurais croire obligeante à ce point. +Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point ? + + + + +Veux-tu que je t’en parle avec toute franchise ? +C’est la mauvaise humeur où Florame l’a mise. + + + + +Florame ? Oui. Ce causeur voulait l’entretenir ; +Mais il aura perdu le goût d’y revenir : +Elle n’a que fort peu souffert sa compagnie, +Et l’en a chassé presque avec ignominie. +De dépit cependant ses mouvements aigris +Ne veulent aujourd’hui traiter que de mépris ; +Et l’unique raison qui fait qu’elle me quitte, +C’est l’estime où te met près d’elle ton mérite : +Elle ne voudrait pas te voir mal satisfait, +Ni rompre sur-le-champ le dessein qu’elle a fait. + + + + +J’ai regret que Florame ait reçu cette honte : +Mais enfin auprès d’elle il trouve mal son conte ? + + + + +Aussi c’est un discours ennuyeux que le sien : + +Il parle incessamment sans dire jamais rien ; +Et n’était que pour toi je me fais ces contraintes, +Je l’envoierais bientôt porter ailleurs ses feintes. + + + + +Et je m’assure aussi tellement en ta foi, +Que bien que tout le jour il cajole avec toi, +Mon esprit te conserve une amitié si pure, +Que sans être jaloux je le vois et l’endure. + + + + +Comment le serais-tu pour un si triste objet ? +Ses imperfections t’en ôtent tout sujet. +C’est à toi d’admirer qu’encor qu’un beau visage +Dedans ses entretiens à toute heure t’engage, +J’ai pour toi tant d’amour et si peu de soupçon, +Que je n’en suis jalouse en aucune façon. +C’est aimer puissamment que d’aimer de la sorte ; +Mais mon affection est bien encor plus forte. +Tu sais (et je le dis sans te mésestimer) +Que quand notre Daphnis aurait su te charmer, +Ce qu’elle est plus que toi mettrait hors d’espérance +Les fruits qui seraient dus à ta persévérance. +Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d’heur +Pour faire naître en elle autant que j’ai d’ardeur ! +Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte, +Je pourrais librement consentir à ma perte. + + + + + +Je te souhaite un change autant avantageux. +Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux, +Ou que jusqu’à ce point il t’eût favorisée, +Que Florame fût prince, et qu’il t’eût épousée ! +Je prise, auprès des tiens, si peu mes intérêts, +Que bien que j’en sentisse au cœur mille regrets, +Et que de déplaisir il m’en coûtât la vie, +Je me la tiendrais lors heureusement ravie. + + + + +Je ne voudrais point d’heur qui vînt avec ta mort, +Et Damon que voilà n’en serait pas d’accord. + + + + +Il a mine d’avoir quelque chose à me dire. + + + + +Ma présence y nuirait : adieu, je me retire. + + + + +Arrête ; nous pourrons nous voir tout à loisir : +Rien ne le presse. Ami, que tu m’as fait plaisir ! +J’étais fort à la gêne avec cette suivante. + + + + +Celle qui te charmait te devient bien pesante. + + + + +Je l’aime encor pourtant ; mais mon ambition +Ne laisse point agir mon inclination. + +Ma flamme sur mon cœur en vain est la plus forte, +Tous mes désirs ne vont qu’où mon dessein les porte. +Au reste, j’ai sondé l’esprit de mon rival. + + + + +Et connu… Qu’il n’est pas pour me faire grand mal. +Amarante m’en vient d’apprendre une nouvelle +Qui ne me permet plus que j’en sois en cervelle. +Il a vu… Qui ? Daphnis, et n’en a remporté +Que ce qu’elle devait à sa témérité. + + + + +Comme quoi ? Des mépris, des rigueurs sans pareilles. + + + +As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles ? + + + + +Celle dont je les tiens en parle assurément. + + + + +Pour un homme si fin, on te dupe aisément. +Amarante elle-même en est mal satisfaite, +Et ne t’a rien conté que ce qu’elle souhaite : +Pour seconder Florame en ses intentions, +On l’avait écartée à des commissions. +Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme, + +D’avoir eu les moyens de déclarer sa flamme, +Et qui présume tant de ses prospérités, +Qu’il croit ses vœux reçus, puisqu’ils sont écoutés ; +Et certes son espoir n’est pas hors d’apparence ; +Après ce bon accueil et cette conférence, +Dont Daphnis elle-même a fait l’occasion, +J’en crains fort un succès à ta confusion. +Tâchons d’y donner ordre ; et, sans plus de langage +Avise en quoi tu veux employer mon courage. + + + + +Lui disputer un bien où j’ai si peu de part, +Ce serait m’exposer pour quelqu’autre au hasard. +Le duel est fâcheux, et quoi qu’il en arrive, +De sa possession l’un et l’autre il nous prive, +Puisque de deux rivaux, l’un mort, l’autre s’enfuit, +Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. +À croire son courage, en amour on s’abuse ; +La valeur d’ordinaire y sert moins que la ruse. + + + + +Avant que passer outre, un peu d’attention. + + + + +Te viens-tu d’aviser de quelque invention ? + + + + +Oui, ta seule maxime en fonde l’entreprise. +Clarimond voit Daphnis, il l’aime, il la courtise ; +Et quoiqu’il n’en reçoive encor que des mépris, +Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix. + + + + + +Ce rival est bien moins à redouter qu’à plaindre. + + + + +Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre, +N’est-ce pas le plus sûr qu’un duel hasardeux +Entre Florame et lui les en prive tous deux ? + + + + +Crois-tu qu’avec Florame aisément on l’engage ? + + + + +Je l’y résoudrai trop avec un peu d’ombrage. +Un amant dédaigné ne voit pas de bon œil +Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil : +Des faveurs qu’on leur fait il forme ses offenses, +Et pour peu qu’on le pousse, il court aux violences. +Nous les verrions par là, l’un et l’autre écartés, +Laisser la place libre à tes félicités. + + + + +Oui, mais s’il t’obligeait d’en porter la parole ? + + + + +Tu te mets en l’esprit une crainte frivole. +Mon péril de ces lieux ne te bannira pas ; +Et moi, pour te servir je courrais au trépas. + + + + +En même occasion dispose de ma vie, +Et sois sûr que pour toi j’aurai la même envie. + + + + +Allons, ces compliments en retardent l’effet. + + + + +Le ciel ne vit jamais un ami si parfait. + + + + + + + +Enfin, quelque froideur qui paraisse en Florise, +Aux volontés d’un frère elle s’en est remise. + + + + +Quoiqu’elle s’en rapporte à vous entièrement, +Vous lui feriez plaisir d’en user autrement. +Les amours d’un vieillard sont d’une faible amorce. + + + + +Que veux-tu ? son esprit se fait un peu de force ; +Elle se sacrifie à mes contentements, +Et pour mes intérêts contraint ses sentiments. +Assure donc Géraste, en me donnant sa fille, +Qu’il gagne en un moment toute notre famille, +Et que, tout vieil qu’il est, cette condition +Ne laisse aucun obstacle à son affection. +Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre, +À moins que se résoudre à m’accepter pour gendre. + + + + +Plaisez-vous à Daphnis ? c’est là le principal. + + + + +Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal ; + +D’ailleurs sa résistance obscurcirait sa gloire ; +Je la mériterais si je la pouvais croire. +La voilà qu’un rival m’empêche d’aborder ; +Le rang qu’il tient sur moi m’oblige à lui céder, +Et la pitié que j’ai d’un amant si fidèle +Lui veut donner loisir d’être dédaigné d’elle. + + + + + + +Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours ? + + + + +Non, ils ne dureront qu’autant que vos amours. + + + + +C’est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines. + + + + +Faites finir vos feux, je finirai leurs peines. + + + + +Le moyen de forcer mon inclination ? + + + + +Le moyen de souffrir votre obstination ? + + + + +Qui ne s’obstinerait en vous voyant si belle ? + + + + +Qui vous pourrait aimer, vous voyant si rebelle ? + + + + +Est-ce rébellion que d’avoir trop de feu ? + + + + +C’est avoir trop d’amour, et m’obéir trop peu. + + + + + +La puissance sur moi que je vous ai donnée… + + + + +D’aucune exception ne doit être bornée. + + + + +Essayez autrement ce pouvoir souverain. + + + + +Cet essai me fait voir que je commande en vain. + + + + +C’est un injuste essai qui ferait ma ruine. + + + + +Ce n’est plus obéir depuis qu’on examine. + + + + +Mais l’amour vous défend un tel commandement. + + + + +Et moi, je me défends un plus doux traitement. + + + + +Avec ce beau visage avoir le cœur de roche ! + + + + +Si le mien s’endurcit, ce n’est qu’à votre approche. + + + + +Que je sache du moins d’où naissent vos froideurs. + + + + +Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs. + + + + +Si je brûle, Daphnis, c’est de nous voir ensemble. + + + + +Et c’est de nous y voir, Clarimond, que je tremble. + + + + +Votre contentement n’est qu’à me maltraiter. + + + + +Comme le vôtre n’est qu’à me persécuter. + + + + + +Quoi ! l’on vous persécute à force de services ! + + + + +Non, mais de votre part ce me sont des supplices. + + + + +Hélas ! et quand pourra venir ma guérison ? + + + + +Lorsque le temps chez vous remettra la raison. + + + + +Ce n’est pas sans raison que mon âme est éprise. + + + + +Ce n’est pas sans raison aussi qu’on vous méprise. + + + + +Juste ciel ! et que dois-je espérer désormais ? + + + + +Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais. + + + + +C’est donc perdre mon temps que de plus y prétendre ? + + + + +Comme je perds ici le mien à vous entendre. + + + + +Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir ? + + + + +Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir. + + + + +Je mourrai toutefois, si je ne vous possède. + + + + +Tenez-vous donc pour mort, s’il vous faut ce remède. + + + + + + +Tout dédaigné, je l’aime, et malgré sa rigueur, +Ses charmes plus puissants lui conservent mon cœur. +Par un contraire effet dont mes maux s’entretiennent, +Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent. +Je ne puis, tant elle a de mépris et d’appas, +Ni le faire accepter, ni ne le donner pas ; +Et comme si l’amour faisait naître sa haine, +Ou qu’elle mesurât ses plaisirs à ma peine, +On voit paraître ensemble, et croître également, +Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment. +Je tâche à m’affranchir de ce malheur extrême, +Et je ne saurais plus disposer de moi-même. +Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort, +Et mes ressentiments n’ont qu’un débile effort. +Mais pour faibles qu’ils soient, aidons leur impuissance ; +Donnons-leur le secours d’une éternelle absence. +Adieu, cruelle ingrate, adieu : je fuis ces lieux +Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux. + + + + + + +Monsieur, monsieur, un mot. L’air de votre visage +Témoigne un déplaisir caché dans le courage. +Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait. + + + + + +Ce que voit Amarante en est le moindre effet. +Je porte, malheureux, après de tels outrages, +Des douleurs sur le front, et dans le cœur des rages. + + + + +Pour un peu de froideur, c’est trop désespérer. + + + + +Que ne dis-tu plutôt que c’est trop endurer ? +Je devrais être las d’un si cruel martyre, +Briser les fers honteux où me tient son empire, +Sans irriter mes maux avec un vain regret. + + + + +Si je vous croyais homme à garder un secret, +Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose +Que je meurs de vous dire, et toutefois je n’ose. +L’erreur où je vous vois me fait compassion ; +Mais pourriez-vous avoir de la discrétion ? + + + + +Prends-en ma foi de gage, avec… Laisse-moi faire. + + + + +Vous voulez justement m’obliger à me taire ; +Aux filles de ma sorte il suffit de la foi : +Réservez vos présents pour quelque autre que moi. + + + + +Souffre… Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne. + +Daphnis a des rigueurs dont l’excès vous étonne ; +Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner +Quand vous saurez comment il faut la gouverner. +À force de douceurs vous la rendez cruelle, +Et vos submissions vous perdent auprès d’elle : +Epargnez désormais tous ces pas superflus ; +Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus. +Toutes ces cruautés ne sont qu’en apparence. +Du côté du vieillard tournez votre espérance ; +Quand il aura pour elle accepté quelque amant, +Un prompt amour naîtra de son commandement. +Elle vous fait tandis cette galanterie, +Pour s’acquérir le bruit de fille bien nourrie, +Et gagner d’autant plus de réputation +Qu’on la croira forcer son inclination. +Nommez cette maxime ou prudence ou sottise, +C’est la seule raison qui fait qu’on vous méprise. + + + + +Hélas ! et le moyen de croire tes discours ? + + + + +De grâce, n’usez point si mal de mon secours : +Croyez les bons avis d’une bouche fidèle, +Et songeant seulement que je viens d’avec elle, +Derechef épargnez tous ces pas superflus ; +Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus. + + + + + +Tu ne flattes mon cœur que d’un espoir frivole. + + + + +Hasardez seulement deux mots sur ma parole, +Et n’appréhendez point la honte d’un refus. + + + + +Mais si j’en recevais, je serais bien confus. +Un oncle pourra mieux concerter cette affaire. + + + + +Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père. + + + + + + +Qu’aisément un esprit qui se laisse flatter +S’imagine un bonheur qu’il pense mériter ! +Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule +De se persuader que Daphnis dissimule, +Et que ce grand dédain déguise un grand amour, +Que le seul choix d’un père a droit de mettre au jour. +Il s’en pâme de joie, et dessus ma parole +De tant d’affronts reçus son âme se console ; +Il les chérit peut-être et les tient à faveurs, +Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs ! +S’il rencontrait le père, et que mon entreprise… + +Amarante ! Monsieur ! Vous faites la surprise, +Encor que de si loin vous m’ayez vu venir, +Que Clarimond n’est plus à vous entretenir ! +Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content ! + + + + +À moi ? mes vanités jusque-là ne se montent. + + + + +Il semblait toutefois parler d’affection. + + + + +Oui, mais qu’estimez-vous de son intention ? + + + + +Je crois que ses desseins tendent au mariage. + + + + +Il est vrai. Quelque foi qu’il vous donne pour gage, +Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas +Il cache des projets que vous n’entendez pas. + + + + +Votre âge soupçonneux a toujours des chimères +Qui le font mal juger des cœurs les plus sincères. + + + + + +Où les conditions n’ont point d’égalité, +L’amour ne se fait guère avec sincérité. + + + + +Posé que cela soit : Clarimond me caresse ; +Mais si je vous disais que c’est pour ma maîtresse, +Et que le seul besoin qu’il a de mon secours, +Sortant d’avec Daphnis, l’arrête en mes discours ? + + + + +S’il a besoin de toi pour avoir bonne issue, +C’est signe que sa flamme est assez mal reçue. + + + + +Pas tant qu’elle paraît, et que vous présumez. +D’un mutuel amour leurs cœurs sont enflammés ; +Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire, +Et sa bouche est toujours à ses désirs contraire, +Hormis lorsqu’avec moi s’ouvrant confidemment, +Elle trouve à ses maux quelque soulagement. +Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces, +Tâche par tous moyens d’avoir mes bonnes grâces ; +Et moi je l’entretiens toujours d’un peu d’espoir. + + + + +À ce compte, Daphnis est fort dans le devoir : +Je n’en puis souhaiter un meilleur témoignage, +Et ce respect m’oblige à l’aimer davantage. +Je lui serai bon père, et puisque ce parti +À sa condition se rencontre assorti, +Bien qu’elle pût encore un peu plus haut atteindre, +Je la veux enhardir à ne se plus contraindre. + + + + +Vous n’en pourrez jamais tirer la vérité. +Honteuse de l’aimer sans votre autorité, + +Elle s’en défendra de toute sa puissance ; +N’en cherchez point d’aveu que dans l’obéissance. +Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant, +Vos ordres produiront un prompt consentement. +Mais on ouvre la porte. Hélas ! je suis perdue, +Si j’ai tant de malheur qu’elle m’ait entendue. + + + + +Lui procurant du bien, elle croit la fâcher, +Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. +Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie ! +Mais il faut aller voir ce qu’aura fait Célie. +Toutefois disons-lui quelque mot en passant, +Qui la puisse guérir du mal qu’elle ressent. + + + + + + +Ma fille, c’est en vain que tu fais la discrète, +J’ai découvert enfin ta passion secrète, +Je ne t’en parle point sur des avis douteux. +N’en rougis point, Daphnis, ton choix n’est pas honteux ; +Moi-même je l’agrée, et veux bien que ton âme +À cet amant si cher ne cache plus sa flamme. +Tu pouvais en effet prétendre un peu plus haut ; +Mais on ne peut assez estimer ce qu’il vaut ; +Ses belles qualités, son crédit et sa race +Auprès des gens d’honneur sont trop dignes de grâce. + +Adieu. Si tu le vois, tu peux lui témoigner +Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner. + + + + + + +D’aise et d’étonnement je demeure immobile. +D’où lui vient cette humeur de m’être si facile ? +D’où me vient ce bonheur où je n’osais penser ? +Florame, il m’est permis de te récompenser ; +Et sans plus déguiser ce qu’un père autorise, +Je puis me revancher du don de ta franchise ; +Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens, +Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens : +Il trouve en tes vertus des richesses plus belles. +Mais est-il vrai, mes sens ? m’êtes-vous si fidèles ? +Mon heur me rend confuse, et ma confusion +Me fait tout soupçonner de quelque illusion. +Je ne me trompe point, ton mérite et ta race +Auprès des gens d’honneur sont trop dignes de grâce. +Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis, +Un battement de cœur me fit de cet avis ; +Et mon père aujourd’hui souffre que dans son âme +Les mêmes sentiments… Quoi ! vous voilà, Florame ? +Je vous avais prié tantôt de me quitter. + + + + +Et je vous ai quittée aussi sans contester. + + + + +Mais revenir sitôt, c’est me faire une offense. + + + + +Quand j’aurais sur ce point reçu quelque défense, +Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour, +Vous en pardonneriez le crime à mon amour. + + + + +Ne vous préparez point à dire des merveilles, +Pour me persuader des flammes sans pareilles. +Je crois que vous m’aimez, et c’est en croire plus +Que n’en exprimeraient vos discours superflus. + + + + +Mes feux, qu’ont redoublés ces propos adorables, +À force d’être crus deviennent incroyables, +Et vous n’en croyez rien qui ne soit au-dessous. +Que ne m’est-il permis d’en croire autant de vous ! + + + + +Votre croyance est libre. Il me la faudrait vraie. + + + +Mon cœur par mes regards vous fait trop voir sa plaie. + +Un homme si savant au langage des yeux +Ne doit pas demander que je m’explique mieux. +Mais puisqu’il vous en faut un aveu de ma bouche, +Allez, assurez-vous que votre amour me touche. +Depuis tantôt je parle un peu plus librement, +Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment : +Aussi j’ai vu mon père, et s’il vous faut tout dire, +Avec tous nos désirs sa volonté conspire. + + + + +Surpris, ravi, confus, je n’ai que repartir. +Etre aimé de Daphnis ! un père y consentir ! +Dans mon affection ne trouver plus d’obstacle ! +Mon espoir n’eût osé concevoir ce miracle. + + + + +Miracles toutefois qu’Amarante a produits ; +De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits. +Au récit de nos feux, malgré son artifice, +La bonté de mon père a trompé sa malice ; +Du moins je le présume, et ne puis soupçonner +Que mon père sans elle ait pu rien deviner. + + + + +Les avis d’Amarante, en trahissant ma flamme, +N’ont point gagné Géraste en faveur de Florame. +Les ressorts d’un miracle ont un plus haut moteur, +Et tout autre qu’un dieu n’en peut être l’auteur. + + + + +C’en est un que l’Amour. Et vous verrez peut-être +Que son pouvoir divin se fait ici paraître, +Dont quelques grands effets, avant qu’il soit longtemps, +Vous rendront étonnée, et nos désirs contents. + + + + +Florame, après vos feux et l’aveu de mon père, +L’amour n’a point d’effets capables de me plaire. + + + + +Aimez-en le premier, et recevez la foi +D’un bienheureux amant qu’il met sous votre loi. + + + + +Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne. + + + + +Quoique dorénavant Amarante survienne +Je crois que nos discours iront d’un pas égal, +Sans donner sur le rhume, ou gauchir sur le bal. + + + + +Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie, +Et que dessus mon front son excès ne se voie, +Je me jouerai bien d’elle, et des empêchements +Que son adresse apporte à nos contentements. + + + + +J’en apprendrai de vous l’agréable nouvelle. +Un ordre nécessaire au logis me rappelle, +Et doit fort avancer le succès de nos vœux. + + + + +Nous n’avons plus qu’une âme et qu’un vouloir nous deux. + +Bien que vous éloigner ce me soit un martyre, +Puisque vous le voulez, je n’y puis contredire. +Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici ? + + + + +Dans une heure au plus tard. Allez donc : la voici. + + + + + +Amarante, vraiment vous êtes fort jolie ; +Vous n’égayez pas mal votre mélancolie ; +Votre jaloux chagrin a de beaux agréments, +Et choisit assez bien ses divertissements : +Votre esprit pour vous-même a force complaisance +De me faire l’objet de votre médisance ; +Et, pour donner couleur à vos détractions, +Vous lisez fort avant dans mes intentions. + + + + +Moi ! que de vous j’osasse aucunement médire ! + + + + +Voyez-vous, Amarante, il n’est plus temps de rire. +Vous avez vu mon père, avec qui vos discours +M’ont fait à votre gré de frivoles amours. +Quoi ! souffrir un moment l’entretien de Florame, +Vous le nommez bientôt une secrète flamme ? +Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi +Vous fait en mes secrets plus savante que moi. +Mais passe pour le croire, il fallait que mon père + +De votre confidence apprît cette chimère ? + + + + +S’il croit que vous l’aimez, c’est sur quelque soupçon +Où je ne contribue en aucune façon. +Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces, +Vous donne trop de cœur pour des flammes si basses ; +Et quand je vous croirais dans cet indigne choix, +Je sais ce que je suis et ce que je vous dois. + + + + +Ne tranchez point ainsi de la respectueuse : +Votre peine après tout vous est bien fructueuse ; +Vous la devez chérir, et son heureux succès +Qui chez nous à Florame interdit tout accès. +Mon père le bannit et de l’une et de l’autre. +Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre. +Je lui viens de parler, mais c’était seulement +Pour lui dire l’arrêt de son bannissement. +Vous devez cependant être fort satisfaite +Qu’à votre occasion un père me maltraite ; +Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit, +C’est acquérir ma haine avec peu de profit. + + + + +Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche, +Que je puisse à vos yeux devenir une souche ! +Que le ciel… Finissez vos imprécations. +J’aime votre malice et vos délations. +Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue : +C’est par votre rapport que mon ardeur est sue ; +Mais mon père y consent, et vos avis jaloux +N’ont fait que me donner Florame pour époux. + + + + + + +Ai-je bien entendu ? Sa belle humeur se joue, +Et par plaisir soi-même elle se désavoue. +Son père la maltraite, et consent à ses vœux ! +Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux ? +Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble, +Pour être confondus, n’ont rien qui se ressemble. +Le moyen que jamais on entendît si mal, +Que l’un de ces amants fût pris pour son rival ? +Je ne sais où j’en suis, et toutefois j’espère ; +Sous ces obscurités je soupçonne un mystère, +Et mon esprit confus, à force de douter, +Bien qu’il n’ose rien croire, ose encor se flatter. + + + + + + + + +Tu l’en peux assurer. Ma fille, je présume, +Quelques feux dans ton cœur que ton amant allume, +Que tu ne voudrais pas sortir de ton devoir. + + + + +C’est ce que le passé vous a pu faire voir. + + + + +Mais si pour en tirer une preuve plus claire, +Je disais qu’il faut prendre un sentiment contraire, +Qu’une autre occasion te donne un autre amant ? + + + + +Il serait un peu tard pour un tel changement. +Sous votre autorité j’ai dévoilé mon âme ; +J’ai découvert mon cœur à l’objet de ma flamme, +Et c’est sous votre aveu qu’il a reçu ma foi. + + + + + +Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi. + + + + +Ma foi ne permet plus une telle inconstance. + + + + +Et moi, je ne saurais souffrir de résistance. +Si ce gage est donné par mon consentement, +Il faut le retirer par mon commandement. +Vous soupirez en vain : vos soupirs et vos larmes +Contre ma volonté sont d’impuissantes armes. +Rentrez ; je ne puis voir qu’avec mille douleurs +Votre rébellion s’exprimer par vos pleurs. +La pitié me gagnait. Il m’était impossible +De voir encor ses pleurs, et n’être pas sensible : +Mon injuste rigueur ne pouvait plus tenir, +Et de peur de me rendre, il la fallait bannir. +N’importe toutefois, la parole me lie, +Et mon amour ainsi l’a promis à Célie ; +Florise ne se peut acquérir qu’à ce prix, +Si Florame… Monsieur, vous vous êtes mépris ; +C’est Clarimond qu’elle aime. Et ma plus grande peine + +N’est que d’en avoir eu la preuve trop certaine. +Dans sa rébellion à mon autorité, +L’amour qu’elle a pour lui n’a que trop éclaté. +Si pour ce cavalier elle avait moins de flamme, +Elle agréerait le choix que je fais de Florame, +Et prenant désormais un mouvement plus sain, +Ne s’obstinerait pas à rompre mon dessein. + + + + +C’est ce choix inégal qui vous la fait rebelle ; +Mais pour tout autre amant n’appréhendez rien d’elle. + + + + +Florame a peu de bien, mais pour quelque raison +C’est lui seul dont je fais l’appui de ma maison. +Examiner mon choix, c’est un trait d’imprudence. +Toi qu’à présent Daphnis traite de confidence, +Et dont le seul avis gouverne ses secrets, +Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets, +Résous-la, si tu peux, à contenter un père ; +Fais qu’elle aime Florame, ou craigne ma colère. + + + + +Puisque vous le voulez, j’y ferai mon pouvoir ; +C’est chose toutefois dont j’ai si peu d’espoir, +Que je craindrais plutôt de l’aigrir davantage. + + + + +Il est tant de moyens de fléchir un courage ! +Trouve pour la gagner quelque subtil appas ; +La récompense après ne te manquera pas. + + + + + + +Accorde qui pourra le père avec la fille ! +L’égarement d’esprit règne sur la famille. +Daphnis aime Florame, et son père y consent : +D’elle-même j’ai su l’aise qu’elle en ressent ; +Et si j’en crois ce père, elle ne porte en l’âme +Que révolte, qu’orgueil, que mépris pour Florame. +Peut-elle s’opposer à ses propres désirs, +Démentir tout son cœur, détruire ses plaisirs ? +S’ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle. +Leur mécompte pourtant, quel qu’il soit, me console ; +Et bien qu’il me réduise au bout de mon latin, +Un peu plus en repos j’en attendrai la fin. + + + + + + +Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie +Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie. +Je ne me croyais pas quitte de ses discours, +À moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours. + + + + +Je voudrais t’avoir vu dedans cette contrainte. + + + + + +Peut-être voudrais-tu qu’elle empêchât ma plainte ? + + + + +Si Théante sait tout, sans raison tu t’en plains. +Je t’ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins, +Il voit dedans ton cœur, tu lis dans son courage, +Et je vous fais combattre ainsi sans avantage. + + + + +Toutefois au combat tu n’as pu l’engager ? + + + + +Sa générosité n’en craint pas le danger ; +Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse, +Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse, +Et qu’il faut que, l’un mort, l’autre tire pays. + + + + +Malgré le déplaisir de mes secrets trahis, +Je ne puis, cher ami, qu’avec toi je ne rie +Des subtiles raisons de sa poltronnerie. +Nous faire ce duel sans s’exposer aux coups, +C’est véritablement en savoir plus que nous, +Et te mettre en sa place avec assez d’adresse, + + + + +Qu’importe à quels périls il gagne une maîtresse ? +Que ses rivaux entre eux fassent mille combats, +Que j’en porte parole, ou ne la porte pas, +Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être +Il puisse de ces lieux les faire disparaître. + + + + +Mais ton service offert hasardait bien ta foi, +Et s’il eût eu du cœur, t’engageait contre moi. + + + + + +Je savais trop que l’offre en serait rejetée. +Depuis plus de dix ans je connais sa portée ; +Il ne devient mutin que fort malaisément, +Et préfère la ruse à l’éclaircissement. + + + + +Les maximes qu’il tient pour conserver sa vie +T’ont donné des plaisirs où je te porte envie. + + + + +Tu peux incontinent les goûter si tu veux. +Lui, qui doute fort peu du succès de ses vœux, +Et qui croit que déjà Clarimond et Florame +Disputent loin d’ici le sujet de leur flamme, +Serait-il homme à perdre un temps si précieux, +Sans aller chez Daphnis faire le gracieux, +Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire, +Prendre l’occasion de conter son martyre ? + + + + +Mais s’il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner +Que nous prenons plaisir tous deux à le berner. + + + + +De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage, +J’avais mis tout exprès Cléon sur le passage. +Théante approche-t-il ? Il est en ce carfour. + + + + +Adieu donc, nous pourrons le jouer tour à tour. + + + + +Je m’étonne comment tant de belles parties +En cet illustre amant sont si mal assorties, +Qu’il a si mauvais cœur avec de si bons yeux, +Et fait un si beau choix sans le défendre mieux. +Pour tant d’ambition, c’est bien peu de courage. + + + + + + +Quelle surprise, ami, paraît sur ton visage ? + + + + +T’ayant cherché longtemps, je demeure confus +De t’avoir rencontré quand je n’y pensais plus. + + + + +Parle plus franchement : fâché de ta promesse, +Tu veux et n’oserais reprendre ta maîtresse ! +Ta passion, qui souffre une trop dure loi, +Pour la gouverner seul te dérobait de moi ? + + + + +De peur que ton esprit formât cette croyance, +De l’aborder sans toi je faisais conscience. + + + + +C’est ce qui t’obligeait sans doute à me chercher ? +Mais ne te prive plus d’un entretien si cher. +Je te cède Amarante, et te rends ta parole : +J’aime ailleurs ; et lassé d’un compliment frivole, + +Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis, +Ma flamme est véritable, et son effet permis : +J’adore une beauté qui peut disposer d’elle, +Et seconder mes feux sans me rendre infidèle. + + + + +Tu veux dire Daphnis ? Je ne puis te celer +Qu’elle est l’unique objet pour qui je veux brûler. + + + + +Le bruit vole déjà qu’elle est pour toi sans glace, +Et déjà d’un cartel Clarimond te menace. + + + + +Qu’il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur, +Que s’il me passe en biens, il me cède en valeur, +Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée, +Me fasse mériter Daphnis à coups d’épée : +Par là je gagne tout ; ma générosité +Suppléera ce qui fait notre inégalité ; +Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance, +La fera sur ses biens emporter la balance. + + + + +Tu n’en peux espérer un moindre événement : +L’heur suit dans les duels le plus heureux amant ; +Le glorieux succès d’une action si belle, +Ton sang mis au hasard, ou répandu pour elle, +Ne peut laisser au père aucun lieu de refus. +Tiens ta maîtresse acquise, et ton rival confus ; + +Et sans t’épouvanter d’une vaine fortune +Qu’il soutient lâchement d’une valeur commune, +Ne fais de son orgueil qu’un sujet de mépris, +Et pense que Daphnis ne s’acquiert qu’à ce prix. +Adieu : puisse le ciel à ton amour parfaite +Accorder un succès tel que je le souhaite ! + + + + +Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir : +Mon courage bouillant ne se peut contenir ; +Enflé par tes discours, il ne saurait attendre +Qu’un insolent défi l’oblige à se défendre. +Va donc, et de ma part appelle Clarimond ; +Dis-lui que pour demain il choisisse un second, +Et que nous l’attendrons au château de Bicêtre. + + + + +J’adore ce grand cœur qu’ici tu fais paraître, +Et demeure ravi du trop d’affection +Que tu m’as témoigné par cette élection. +Prends-y garde pourtant ; pense à quoi tu t’engages. +Si Clarimond, lassé de souffrir tant d’outrages, +Eteignant son amour, te cédait ce bonheur, +Quel besoin serait-il de le piquer d’honneur ? +Peut-être qu’un faux bruit nous apprend sa menace : +C’est à toi seulement de défendre ta place. +Ces coups du désespoir des amants méprisés +N’ont rien d’avantageux pour les favorisés. +Qu’il recoure, s’il veut, à ces fâcheux remèdes ; + +Ne lui querelle point un bien que tu possèdes : +Ton amour, que Daphnis ne saurait dédaigner, +Court risque d’y tout perdre, et n’y peut rien gagner. +Avise encore un coup ; ta valeur inquiète +En d’extrêmes périls un peu trop tôt te jette. + + + + +Quels périls ? L’heur y suit le plus heureux amant. + + + + +Quelquefois le hasard en dispose autrement. + + + + +Clarimond n’eut jamais qu’une valeur commune. + + + + +La valeur aux duels fait moins que la fortune. + + + + +C’est par là seulement qu’on mérite Daphnis. + + + + +Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis. + + + + +Cette belle action pourra gagner son père. + + + + +Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère. + + + + +Acceptant un cartel, suis-je plus assuré ? + + + + +Où l’honneur souffrirait rien n’est considéré. + + + + +Je ne puis résister à des raisons si fortes : +Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l’emportes. +J’attendrai qu’on m’attaque. Adieu donc. En ce cas, +Souviens-t’en, cher ami, tu me promets ton bras ? + + + + +Dispose de ma vie. Elle est fort assurée, +Si rien que ce duel n’empêche sa durée. +Il en parle des mieux ; c’est un jeu qui lui plaît ; +Mais il devient fort sage aussitôt qu’il en est, +Et montre cependant des grâces peu vulgaires +À battre ses raisons par des raisons contraires. + + + + + + +Je n’osais t’aborder les yeux baignés de pleurs, +Et devant ce rival t’apprendre nos malheurs. + + + + +Vous me jetez, madame, en d’étranges alarmes. +Dieux ! et d’où peut venir ce déluge de larmes ? +Le bonhomme est-il mort ? Non, mais il se dédit, +Tout amour désormais pour toi m’est interdit : +Si bien qu’il me faut être ou rebelle ou parjure, +Forcer les droits d’amour ou ceux de la nature, +Mettre un autre en ta place ou lui désobéir, + +L’irriter, ou moi-même avec toi me trahir. +À moins que de changer, sa haine inévitable +Me rend de tous côtés ma perte indubitable ; +Je ne puis conserver mon devoir et ma foi, +Ni sans crime brûler pour d’autres ni pour toi. + + + + +Le nom de cet amant, dont l’indiscrète envie +À mes ressentiments vient apporter sa vie ? +Le nom de cet amant, qui, par sa prompte mort +Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort, +Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde, +N’a que jusqu’à ma vue à demeurer au monde ? + + + + +Je n’aime pas si mal que de m’en informer ; +Je t’aurais fait trop voir que j’eusse pu l’aimer. +Si j’en savais le nom, ta juste défiance +Pourrait à ses défauts imputer ma constance, +À son peu de mérite attacher mon dédain, +Et croire qu’un plus digne aurait reçu ma main. +J’atteste ici le bras qui lance le tonnerre, +Que tout ce que le ciel a fait paraître en terre +De mérites, de biens, de grandeurs et d’appas, +En même objet uni, ne m’ébranlerait pas : +Florame a droit lui seul de captiver mon âme ; +Florame vaut lui seul à ma pudique flamme + +Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs +De mérites, d’appas, de biens et de grandeurs. + + + + +Qu’avec des mots si doux vous m’êtes inhumaine ! +Vous me comblez de joie, et redoublez ma peine. +L’effet d’un tel amour, hors de votre pouvoir, +Irrite d’autant plus mon sanglant désespoir. +L’excès de votre ardeur ne sert qu’à mon supplice. +Devenez-moi cruelle, afin que je guérisse. +Guérir ! ah ! qu’ai-je dit ? ce mot me fait horreur. +Pardonnez aux transports d’une aveugle fureur ; +Aimez toujours Florame ; et quoi qu’il ait pu dire, +Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. +Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, +Ou mourir plus content, que pour vous, et par vous ? + + + + +Puisque de nos destins la rigueur trop sévère +Oppose à nos désirs l’autorité d’un père, +Que veux-tu que je fasse ? En l’état où je suis, +Etre à toi malgré lui, c’est ce que je ne puis ; +Mais je puis empêcher qu’un autre me possède, +Et qu’un indigne amant à Florame succède. +Le cœur me manque. Adieu. Je sens faillir ma voix. +Florame, souviens-toi de ce que tu me dois. +Si nos feux sont égaux, mon exemple t’ordonne +Ou d’être à ta Daphnis, ou de n’être à personne. + + + + + + +Dépourvu de conseil comme de sentiment, +L’excès de ma douleur m’ôte le jugement. +De tant de biens promis je n’ai plus que sa vue, +Et mes bras impuissants ne l’ont pas retenue ; +Et même je lui laisse abandonner ce lieu, +Sans trouver de parole à lui dire un adieu. +Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance ; +Mon désespoir n’osait agir en sa présence, +De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs ; +Une pitié secrète étouffait mes soupirs : +Sa douleur, par respect, faisait taire la mienne ; +Mais ma rage à présent n’a rien qui la retienne. +Sors, infâme vieillard, dont le consentement +Nous a vendu si cher le bonheur d’un moment ; +Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale +Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. +À nos chastes amours qui t’a fait consentir, +Barbare ? mais plutôt qui t’en fait repentir ? +Crois-tu qu’aimant Daphnis, le titre de son père +Débilite ma force ou rompe ma colère ? +Un nom si glorieux, lâche, ne t’est plus dû ; +En lui manquant de foi, ton crime l’a perdu. +Plus j’ai d’amour pour elle, et plus pour toi de haine +Enhardit ma vengeance et redouble ta peine : +Tu mourras ; et je veux, pour finir mes ennuis, +Mériter par ta mort celle où tu me réduis. +Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée + +Parle d’ôter la vie à qui te l’a donnée ! +Je t’aime, et je t’oblige à m’avoir en horreur, +Et ne connais encor qu’à peine mon erreur ! +Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, +Que mes affections ne t’en soient pas suspectes ; +De plus réglés transports me feraient trahison ; +Si j’avais moins d’amour, j’aurais de la raison : +C’est peu que de la perdre, après t’avoir perdue ; +Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue : +Je condamne à l’instant ce que j’ai résolu ; +Je veux, et ne veux plus sitôt que j’ai voulu. +Je menace Géraste, et pardonne à ton père ; +Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère. + + + + +Célie… Eh bien, Célie ? enfin elle a tant fait +Qu’à vos désirs Géraste accorde leur effet. +Quel visage avez-vous ? votre aise vous transporte. + + + + +Cesse d’aigrir ma flamme en raillant de la sorte, +Organe d’un vieillard qui croit faire un bon tour +De se jouer de moi par une feinte amour. +Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse : +Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse ; + +Et ce jour expiré, je vous ferai sentir +Que rien de ma fureur ne vous peut garantir. + + + + +Florame ! Je ne puis parler à des perfides. + + + + +Il veut donner l’alarme à mes esprits timides, +Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi. +Géraste a trop d’amour pour n’avoir point de foi, +Et s’il pouvait donner trois Daphnis pour Florise, +Il la tiendrait encore heureusement acquise. +D’ailleurs ce grand courroux pourrait-il être feint ? +Aurait-il pu sitôt falsifier son teint, +Et si bien ajuster ses yeux et son langage +À ce que sa fureur marquait sur son visage ? +Quelqu’un des deux me joue ; épions tous les deux, +Et nous éclaircissons sur un point si douteux. + + + + + + +Croirais-tu qu’un moment m’ait pu changer de sorte +Que je passe à regret par-devant cette porte ? + + + + +Que ton humeur n’a-t-elle un peu plus tôt changé ! +Nous aurions vu l’effet où tu m’as engagé. +Tantôt quelque démon, ennemi de ta flamme, +Te faisait en ces lieux accompagner Florame : +Sans la crainte qu’alors il te prît pour second, +Je l’allais appeler au nom de Clarimond ; +Et comme si depuis il était invisible, +Sa rencontre pour moi s’est rendue impossible. + + + + +Ne le cherche donc plus. A bien considérer, +Qu’ils se battent, ou non je n’en puis qu’espérer. +Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite, +Ne pourrait l’oublier, quand il serait en fuite. +Leur amour est trop forte ; et d’ailleurs son trépas, +Le privant d’un tel bien, ne me le donne pas. + +Inégal en fortune à ce qu’est cette belle, +Et déjà par malheur assez mal voulu d’elle, +Que pourrais-je, après tout, prétendre de ses pleurs ? +Et quel espoir pour moi naîtrait de ses douleurs ? +Deviendrais-je par là plus riche ou plus aimable ? +Que si de l’obtenir je me trouve incapable, +Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer, +À tout autre qu’à moi me le fait préférer ; +Et j’aurais peine à voir un troisième en sa place. + + + + +Tu t’avises trop tard ; que veux-tu que je fasse ? +J’ai poussé Clarimond à lui faire un appel ; +J’ai charge de sa part de lui rendre un cartel. +Le puis-je supprimer ? Non, mais tu pourrais faire… + + +Quoi ? Que Clarimond prît un sentiment contraire. + + + +Le détourner d’un coup où seul je l’ai porté ! +Mon courage est mal propre à cette lâcheté. + + + + +À de telles raisons je n’ai de répartie, +Sinon que c’est à moi de rompre la partie. +J’en vais semer le bruit. Et sur ce bruit tu veux… + + + + +Qu’on leur donne dans peu des gardes à tous deux, +Et qu’une main puissante arrête leur querelle. +Qu’en dis-tu, cher ami ? L’invention est belle, +Et le chemin bien court à les mettre d’accord ; +Mais souffre auparavant que j’y fasse un effort. +Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse +Par où, sans en rougir, du cartel je m’excuse. +Ne donnons point sujet de tant parler de nous, +Et sachons seulement à quoi tu te résous. + + + + +À les laisser en paix, et courir l’Italie +Pour divertir le cours de ma mélancolie, +Et ne voir point Florame emporter à mes yeux +Le prix où prétendait mon cœur ambitieux. + + + + +Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée ? + + + + +Son image du tout n’en est pas effacée. +Mais… Tu crains que pour elle on te fasse un duel. + + + + +Railler un malheureux, c’est être trop cruel. +Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage, +Le bonheur de Florame à la quitter m’engage ; + +Le ciel ne nous fit point, et pareils, et rivaux, +Pour avoir des succès tellement inégaux. +C’est me perdre d’honneur, et par cette poursuite, +D’égal que je lui suis, me ranger à sa suite. +Je donne désormais des règles à mes feux ; +De moindres que Daphnis sont incapables d’eux ; +Et rien dorénavant n’asservira mon âme +Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame. +Allons, je ne puis voir sans mille déplaisirs +Ce possesseur du bien où tendaient mes désirs. + + + + +Arrête. Cette fuite est hors de bienséance, +Et je n’ai point d’appel à faire en ta présence. + + + + + + +Jetterai-je toujours des menaces en l’air, +Sans que je sache enfin à qui je dois parler ? +Aurait-on jamais cru qu’elle me fût ravie, +Et qu’on me pût ôter Daphnis avant la vie ? +Le possesseur du prix de ma fidélité, +Bien que je sois vivant, demeure en sûreté : +Tout inconnu qu’il m’est, il produit ma misère ; +Tout mon rival qu’il est, il rit de ma colère. +Rival ! ah, quel malheur ! j’en ai pour me bannir, +Et cesse d’en avoir quand je le veux punir. +Grands dieux, qui m’enviez cette juste allégeance, +Qu’un amant supplanté tire de la vengeance, +Et me cachez le bras dont je reçois les coups, + +Est-ce votre dessein que je m’en prenne à vous ? +Est-ce votre dessein d’attirer mes blasphèmes, +Et qu’ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes, +Qu’à mille impiétés osant me dispenser, +À votre foudre oisif je donne où se lancer ? +Ah ! souffrez qu’en l’état de mon sort déplorable +Je demeure innocent, encor que misérable : +Destinez à vos feux d’autres objets que moi ; +Vous n’en sauriez manquer, quand on manque de foi. +Employez le tonnerre à punir les parjures, +Et prenez intérêt vous-même à mes injures : +Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux, +Ou conduisez mon bras, puisque je n’ai point d’yeux, +Et qu’on sait dérober d’un rival qui me tue +Le nom à mon oreille, et l’objet à ma vue. +Rival, qui que tu sois, dont l’insolent amour +Idolâtre un soleil et n’ose voir le jour, +N’oppose plus ta crainte à l’ardeur qui te presse ; +Fais-toi, fais-toi connaître allant voir ta maîtresse. + + + + + + +Amarante (aussi bien te faut-il confesser +Que la seule Daphnis avait su me blesser), +Dis-moi qui me l’enlève ; apprends-moi quel mystère +Me cache le rival qui possède son père ; + +À quel heureux amant Géraste a destiné +Ce beau prix que l’amour m’avait si bien donné. + + + + +Ce dût vous être assez de m’avoir abusée, +Sans faire encor de moi vos sujets de risée. +Je sais que le vieillard favorise vos feux, +Et que rien que Daphnis n’est contraire à vos vœux. + + + + +Que me dis-tu ? Lui seul, et sa rigueur nouvelle +Empêchent les effets d’une ardeur mutuelle ? + + + + +Pensez-vous me duper avec ce feint courroux ? +Lui-même il m’a prié de lui parler pour vous. + + + + +Vois-tu, ne t’en ris plus ; ta seule jalousie +A mis à ce vieillard ce change en fantaisie. +Ce n’est pas avec moi que tu te dois jouer, +Et ton crime redouble à le désavouer ; +Mais sache qu’aujourd’hui, si tu ne fais en sorte +Que mon fidèle amour sur ce rival l’emporte, +J’aurai trop de moyens à te faire sentir +Qu’on ne m’offense point sans un prompt repentir. + + + + + + +Voilà de quoi tomber en un nouveau dédale. +Ô ciel ! qui vit jamais confusion égale ? +Si j’écoute Daphnis, j’apprends qu’un feu puissant +La brûle pour Florame, et qu’un père y consent ; +Si j’écoute Géraste, il lui donne Florame, +Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme ; +Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd’hui +Dispose de Daphnis pour un autre que lui. +Sous un tel embarras je me trouve accablée ; +Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, +Si ce n’est qu’à dessein ils se soient concertés +Pour me faire enrager par ces diversités. +Mon faible esprit s’y perd et n’y peut rien comprendre ; +Pour en venir à bout, il me les faut surprendre, +Et quand ils se verront, écouter leurs discours, +Pour apprendre par là le fond de ces détours. +Voici mon vieux rêveur ; fuyons de sa présence, +Qu’il ne m’embrouille encor de quelque confidence : +De crainte que j’en ai, d’ici je me bannis, +Tant qu’avec lui je voie ou Florame, ou Daphnis. + + + + + + +J’ai grand regret, monsieur, que la foi qui vous lie +Empêche que chez vous mon neveu ne s’allie, +Et que son feu m’emploie aux offres qu’il vous fait, +Lorsqu’il n’est plus en vous d’en accepter l’effet. + + + + +C’est un rare trésor que mon malheur me vole ; +Et si l’honneur souffrait un manque de parole, +L’avantageux parti que vous me présentez +Me verrait aussitôt prêt à ses volontés. + + + + +Mais si quelque hasard rompait cette alliance ? + + + + +N’ayez lors, je vous prie, aucune défiance ; +Je m’en tiendrais heureux, et ma foi vous répond +Que Daphnis, sans tarder, épouse Clarimond. + + + + +Adieu. Faites état de mon humble service. + + + + +Et vous pareillement, d’un cœur sans artifice. + + + + + + +De sorte qu’à mes yeux votre foi lui répond +Que Daphnis, sans tarder, épouse Clarimond ? + + + + +Cette vaine promesse en un cas impossible +Adoucit un refus et le rend moins sensible ; +C’est ainsi qu’on oblige un homme à peu de frais. + + + + +Ajouter l’impudence à vos perfides traits ! +Il vous faudrait du charme au lieu de cette ruse, +Pour me persuader que qui promet refuse. + + + + +J’ai promis, et tiendrais ce que j’ai protesté, +Si Florame rompait le concert arrêté. +Pour Daphnis, c’est en vain qu’elle fait la rebelle +J’en viendrai trop à bout. Impudence nouvelle ! +Florame, que Daphnis fait maître de son cœur, +De votre seul caprice accuse la rigueur ; +Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme +Unirait deux amants qui n’ont déjà qu’une âme. +Vous m’osez cependant effrontément conter + +Que Daphnis sur ce point aime à vous résister ! +Vous m’en aviez promis une tout autre issue : +J’en ai porté parole après l’avoir reçue. +Qu’avais-je, contre vous, ou fait, ou projeté, +Pour me faire tremper en votre lâcheté ? +Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise ? +Avisez : il y va de plus que de Florise. +Ne vous estimez pas quitte pour la quitter, +Ni que de cette sorte on se laisse affronter. + + + + +Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole +En faveur d’un caprice où s’obstine une folle ? +Va, fais venir Florame ; à ses yeux tu verras +Que pour lui mon pouvoir ne s’épargnera pas, +Que je maltraiterai Daphnis en sa présence +D’avoir pour son amour si peu de complaisance. +Qu’il vienne seulement voir un père irrité, +Et joindre sa prière à mon autorité ; +Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente, +Crois que ma volonté sera la plus puissante. + + + + +Croyez que nous tromper ce n’est pas votre mieux. + + + + +Me foudroie en ce cas la colère des cieux ! + + + +Géraste, sur-le-champ il te fallait contraindre +Celle que ta pitié ne pouvait ouïr plaindre. +Tu n’as pu refuser du temps à ses douleurs +Ton cœur s’attendrissait de voir couler ses pleurs ; +Et pour avoir usé trop peu de ta puissance, +On t’impute à forfait sa désobéissance. +Un traitement trop doux te fait croire sans foi. +Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, +Et que l’aveuglement d’une amour obstinée +Contre ma volonté règle votre hyménée ? +Mon extrême indulgence a donné, par malheur, +À vos rébellions quelque faible couleur ; +Et pour quelque moment que vos feux m’ont su plaire, +Vous pensez avoir droit de braver ma colère : +Mais sachez qu’il fallait, ingrate, en vos amours, +Ou ne m’obéir point, ou m’obéir toujours. + + + + +Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée, +C’est l’effet de ma foi sous votre aveu donnée. +Quoi que mette en avant votre injuste courroux, +Je ne veux opposer à vous-même que vous. +Votre permission doit être irrévocable : +Devenez seulement à vous-même semblable. +Il vous fallait, monsieur, vous-même à mes amours, + +Ou ne consentir point, ou consentir toujours. +Je choisirai la mort plutôt que le parjure ; +M’y voulant obliger, vous vous faites injure. +Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison +Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. +Que vous a fait Daphnis ? que vous a fait Florame, +Que pour lui vous vouliez que j’éteigne ma flamme ? + + + + +Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement +Vous vous rendiez rebelle à mon commandement ? +Ma foi n’est-elle rien au-dessus de la vôtre ? +Vous vous donnez à l’un ; ma foi vous donne à l’autre. +Qui le doit emporter ou de vous ou de moi ? +Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi ? +Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse. +Mais à trop raisonner moi-même je m’abuse : +Il n’est point de raison valable entre nous deux, +Et pour toute raison, il suffit que je veux. + + + + +Un parjure jamais ne devient légitime ; +Une excuse ne peut justifier un crime. +Malgré vos changements, mon esprit résolu +Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu. + + + + + + +Voici ce cher amant qui me tient engagée, + +À qui sous votre aveu ma foi s’est obligée. +Changez de volonté pour un objet nouveau : +Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. + + + + +Que vois-je ici, bons dieux ? Mon amour, ma constance. + + + +Et sur quoi donc fonder ta désobéissance ? +Quel envieux démon, et quel charme assez fort, +Faisait entrechoquer deux volontés d’accord ? +C’est lui que tu chéris, et que je te destine ; +Et ta rébellion dans un refus s’obstine ! + + + + +Appelez-vous refus de me donner sa foi, +Quand votre volonté se déclara pour moi ? +Et cette volonté, pour une autre tournée, +Vous peut-elle obéir après la foi donnée ? + + + + +C’est pour vous que je change, et pour vous seulement +Je veux qu’elle renonce à son premier amant. +Lorsque je consentis à sa secrète flamme, +C’était pour Clarimond qui possédait son âme ; +Amarante du moins me l’avait dit ainsi. + + + + +Amarante, approchez ; que tout soit éclairci. +Une telle imposture est-elle pardonnable ? + + + + +Mon amour pour Florame en est le seul coupable : + +Mon esprit l’adorait : et vous étonnez-vous +S’il devint inventif, puisqu’il était jaloux ? + + + + +Et par là tu voulais… Que votre âme déçue +Donnât à Clarimond une si bonne issue, +Que Florame, frustré de l’objet de ses vœux, +Fût réduit désormais à seconder mes feux. + + + + +Pardonnez-lui, monsieur ; et vous, daignez, madame, +Justifier son feu par votre propre flamme. +Si vous m’aimez encor, vous devez estimer +Qu’on ne peut faire un crime à force de m’aimer. + + + + +Si je t’aime, Florame ? Ah ! ce doute m’offense. +D’Amarante avec toi je prendrai la défense. + + + + +Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir ; +Votre hymen aussi bien saura trop la punir. + + + + +Qu’un nom tu par hasard nous a donné de peine ! + + + + +Mais que, su maintenant, il rend sa ruse vaine, +Et donne un prompt succès à vos contentements. + + + + +Vous, de qui je les tiens… Trêve de compliments : +Ils nous empêcheraient de parler de Florise. + + + + +Il n’en faut point parler, elle vous est acquise. + + + + +Allons donc la trouver : que cet échange heureux +Comble d’aise à son tour un vieillard amoureux. + + + + +Quoi ! je ne savais rien d’une telle partie ! + + + + +Je pense toutefois vous avoir avertie +Qu’un grand effet d’amour, avant qu’il fût longtemps, +Vous rendrait étonnée, et nos désirs contents. +Mais différez, monsieur, une telle visite ; +Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte ; +Et d’ailleurs je sais trop que la foi du devoir +Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir. + + + +Va donc lui témoigner le désir qui me presse. + + + + +Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse : +Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits +Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits. + + + + +Je dois être honteux d’attendre qu’elle vienne. + + + + + +Attendez-la, monsieur, et qu’à cela ne tienne : +Je cours exécuter cette commission. + + + + +Le temps en sera long à mon affection. + + + + +Toujours l’impatience à l’amour est mêlée. + + + + +Allons dans le jardin faire deux tours d’allée, +Afin que cet ennui que j’en pourrai sentir +Parmi votre entretien trouve à se divertir. + + + + + + +Je le perds donc, l’ingrat, sans que mon artifice +Sans que pas un effet ait suivi ma malice, +Ait tiré de ses maux aucun soulagement, +Où ma confusion n’égalât son tourment. +Pour agréer ailleurs il tâchait à me plaire, +J’ai servi de prétexte à son feu téméraire, +Un amour dans la bouche, un autre dans le sein : +Et je n’ai pu servir d’obstacle à son dessein. +Daphnis me le ravit, non par son beau visage, +Non que sur moi sa race ait aucun avantage, +Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, +Mais par le seul éclat qui sort d’un peu de biens. + +Filles que la nature a si bien partagées, +Quelque charmants qu’ils soient, vous êtes négligées, +Vous devez présumer fort peu de vos attraits ; +À moins que la fortune en rehausse les traits. +Mais encor que Daphnis eût captivé Florame, +Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme, +Le moyen qu’inégal il en fût possesseur ? +Fallait-il qu’un vieux fou fût épris de sa sœur ? +Pour tromper mon attente, et me faire un supplice, +Un jeune amant s’attache aux lois de l’avarice, +Deux fois l’ordre commun se renverse en un jour ; +Et ce vieillard pour lui suit celles de l’amour. +Un discours amoureux n’est qu’une fausse amorce, +L’un m’échappe de gré, comme l’autre de force ; +Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux ; +J’ai quitté l’un pour l’autre, et je les perds tous deux. +Mon cœur n’a point d’espoir dont je ne sois séduite, +Et dans le triste état où le ciel m’a réduite, +Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits ; +Je ne sens que douleurs, et ne prévois qu’ennuis. + +Vieillard, qui de ta fille achètes une femme +Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l’âme, +Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, +Dénier le repos du tombeau qui t’attend ! +Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse +Te faire un long trépas, et cette jeune épouse +Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, +User toute sa vie à souhaiter ta mort ! diff --git a/test/corneille_suivante.tpl b/test/corneille_suivante.tpl @@ -0,0 +1,4 @@ +6/6 A !X +6/6 A !X +6/6 B !x +6/6 B !x diff --git a/test/corneille_veuve b/test/corneille_veuve @@ -0,0 +1,4523 @@ +J’en demeure d’accord, chacun a sa méthode ; + +Mais la tienne pour moi serait trop incommode : + +Mon cœur ne pourrait pas conserver tant de feu, + +S’il fallait que ma bouche en témoignât si peu. + +Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice ; + +Et plus ton amour croît, moins elle en a d’indice. + +Il semble qu’à languir tes désirs sont contents, + +Et que tu n’as pour but que de perdre ton temps. + +Quel fruit espères-tu de ta persévérance + +À la traiter toujours avec indifférence ? + +Auprès d’elle assidu, sans lui parler d’amour, + +Veux-tu qu’elle commence à te faire la cour ? + + + +Non ; mais, à dire vrai, je veux qu’elle devine. + + + +Ton espoir qui te flatte en vain se l’imagine : + +Clarice avec raison prend pour stupidité + +Ce ridicule effet de ta timidité. + + + +Peut-être. Mais enfin vois-tu qu’elle me fuie, + +Qu’indifférent qu’il est, mon entretien l’ennuie, + +Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, + +Qu’elle use d’artifice à s’échapper de moi ? + +Sans te mettre en souci quelle en sera la suite, + +Apprends comme l’amour doit régler sa conduite. + +Aussitôt qu’une dame a charmé nos esprits, + +Offrir notre service au hasard d’un mépris, + +Et nous abandonnant à nos brusques saillies, + +Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, + +Nous attirer sur l’heure un dédain éclatant, + +Il n’est si maladroit qui n’en fît bien autant. + +Il faut s’en faire aimer avant qu’on se déclare ; + +Notre submission à l’orgueil la prépare. + +Lui dire incontinent son pouvoir souverain, + +C’est mettre à sa rigueur les armes à la main. + +Usons, pour être aimés, d’un meilleur artifice, + +Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service ; + +Réglons sur son humeur toutes nos actions, + +Réglons tous nos desseins sur ses intentions, + +Tant que par la douceur d’une longue hantise, + +Comme insensiblement elle se trouve prise. + +C’est par là que l’on sème aux dames des appas + +Qu’elles n’évitent point, ne les prévoyant pas. + +Leur haine envers l’amour pourrait être un prodige + +Que le seul nom les choque, et l’effet les oblige. + + + +Suive qui le voudra ce procédé nouveau : + +Mon feu me déplairait caché sous ce rideau. + +Ne parler point d’amour ! Pour moi, je me défie + +Des fantasques raisons de ta philosophie : + +Ce n’est pas là mon jeu. Le joli passe-temps + +D’être auprès d’une dame et causer du beau temps, + +Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, + +Qu’un certain parfumeur vend de fort bonne eau d’ange, + +Qu’un cavalier regarde un autre de travers, + +Que dans la comédie on dit d’assez bons vers, + +Qu’Aglante avec Philis dans un mois se marie ! + +Change, pauvre abusé, change de batterie, + +Conte ce qui te mène, et ne t’amuse pas + +À perdre innocemment tes discours et tes pas. + + + +Je les aurais perdus auprès de ma maîtresse, + +Si je n’eusse employé que la commune adresse, + +Puisqu’inégal de biens et de condition, + +Je ne pouvais prétendre à son affection. + + + +Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, + +Puisqu’ainsi ton amour rencontre un double obstacle, + +Et que ton froid silence et l’inégalité + +S’opposent tout ensemble à ta témérité. + + + +Crois que de la façon dont j’ai su me conduire + +Mon silence n’est pas en état de me nuire : + +Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi, + +Qu’il ne m’est plus permis de douter de sa foi. + +Mes soupirs et les siens font un secret langage + +Par où son cœur au mien à tous moments s’engage : + +Des coups d’œil languissants, des souris ajustés, + +Des penchements de tête à demi concertés, + +Et mille autres douceurs, aux seuls amants connues, + +Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, + +Nous sont de bons garants d’un feu qui chaque jour… + + + +Tout cela, cependant, sans lui parler d’amour ? + + + +Sans lui parler d’amour. J’estime ta science ; + +Mais j’aurais à l’épreuve un peu d’impatience. + + + +Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis, + +À tes feux et les miens prudemment assortis, + +Et comme à ces longueurs t’ayant fait indocile, + +Il te donne en ma sœur un naturel facile, + +Ainsi pour cette veuve il a su m’enflammer, + +Après m’avoir donné par où m’en faire aimer. + + + +Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. + + + +C’est ce qu’en ma faveur sa nourrice ménage : + +Cette vieille subtile a mille inventions + +Pour m’avancer au but de mes intentions ; + +Elle m’avertira du temps que je dois prendre ; + +Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre : + +Adieu. La confidence avec un bon ami + +Jamais sans l’offenser ne s’exerce à demi. + + + +Un intérêt d’amour me prescrit ces limites : + +Ma maîtresse m’attend pour faire des visites + +Où je lui promis hier de lui prêter la main. + + + +Adieu donc, cher Philiste. Adieu, jusqu’à demain. + +Vit-on jamais amant de pareille imprudence + +Faire avec son rival entière confidence ? + +Simple, apprends que ta sœur n’aura jamais de quoi + +Asservir sous ses lois des gens faits comme moi ; + +Qu’Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. + +Ton agente est à moi. N’est-il pas vrai, nourrice ? + + + +Tu le peux bien jurer. Et notre ami rival ? + + +Si jamais on m’en croit, son affaire ira mal. + + + +Tu lui promets pourtant. C’est par où je l’amuse, + +Jusqu’à ce que l’effet lui découvre ma ruse. + + + +Je viens de le quitter. Eh bien ! que t’a-t-il dit ? + +Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, + +Et que rendant toujours quelque petit service, + +Il s’est fait une entrée en l’âme de Clarice. + + + +Moindre qu’il ne présume. Et toi ? Je l’ai poussé + +À s’enhardir un peu plus que par le passé, + +Et découvrir son mal à celle qui le cause. + + + +Pourquoi ? Pour deux raisons : l’une, qu’il me propose + +Ce qu’il a dans le cœur beaucoup plus librement ; + +L’autre, que ta maîtresse après ce compliment, + +Le chassera peut-être ainsi qu’un téméraire. + + + +Ne l’enhardis pas tant ; j’aurais peur au contraire + +Que malgré tes raisons quelque mal ne t’en prît : + +Car enfin ce rival est bien dans son esprit, + +Mais non pas tellement qu’avant que le mois passe + +Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce. + + + +Et lors ? Je te réponds de ce que tu chéris. + +Cependant continue à caresser Doris ; + +Que son frère, ébloui par cette accorte feinte, + +De nos prétentions n’ait ni soupçon, ni crainte. + + + +À m’en ouïr conter, l’amour de Céladon + +N’eut jamais rien d’égal à celui d’Alcidon : + +Tu rirais trop de voir comme je la cajole. + + + +Et la dupe qu’elle est croit tout sur ta parole ? + + + +Cette jeune étourdie est si folle de moi, + +Qu’elle prend chaque mot pour article de foi ; + +Et son frère, pipé du fard de mon langage, + +Qui croit que je soupire après son mariage, + +Pensant bien m’obliger, m’en parle tous les jours ; + +Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours. + +Tantôt, vu l’amitié qui tous deux nous assemble, + +J’attendrai son hymen pour être heureux ensemble ; + +Tantôt il faut du temps pour le consentement + +D’un oncle dont j’espère un haut avancement ; + +Tantôt je sais trouver quelqu’autre bagatelle. + + + +Séparons-nous, de peur qu’il entrât en cervelle, + +S’il avait découvert un si long entretien. + +Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien. + + + +Nourrice, ce n’est pas ainsi qu’on se sépare. + + + +Monsieur, vous me jugez d’un naturel avare. + + + +Tu veilleras pour moi d’un soin plus diligent. + + + +Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent. + +C’est trop désavouer une si belle flamme, + +Qui n’a rien de honteux, rien de sujet au blâme : + +Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton cœur ; + +Ses rares qualités l’en ont rendu vainqueur : + +Ne vous entr’appeler que "mon âme et ma vie", + +C’est montrer que tous deux vous n’avez qu’une envie, + +Et que d’un même trait vos esprits sont blessés. + + + +Madame, il n’en va pas ainsi que vous pensez. + +Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse + +M’oblige à lui répondre en termes de maîtresse. + +Je me fais, comme lui, souvent toute de feux ; + +Mais mon cœur se conserve, au point où je le veux, + +Toujours libre, et qui garde une amitié sincère + +À celui que voudra me prescrire une mère. + + + +Oui, pourvu qu’Alcidon te soit ainsi prescrit. + + + +Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit ! + +Vous verriez jusqu’où va ma pure obéissance. + + + +Ne crains pas que je veuille user de ma puissance ; + +Je croirais en produire un trop cruel effet, + +Si je te séparais d’un amant si parfait. + + + +Vous le connaissez mal ; son âme a deux visages, + +Et ce dissimulé n’est qu’un conteur à gages. + +Il a beau m’accabler de protestations, + +Je démêle aisément toutes ses fictions ; + +Il ne me prête rien que je ne lui renvoie : + +Nous nous entre-payons d’une même monnoie ; + +Et malgré nos discours, mon vertueux désir + +Attend toujours celui que vous voudrez choisir : + +Votre vouloir du mien absolument dispose. + + + +L’épreuve en fera foi ; mais parlons d’autre chose. + +Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, + +Tout plein d’honnêtes gens caresser les beautés. + + + +Oui, madame : Alindor en voulait à Célie, + +Lysandre à Célidée, Oronte à Rosélie. + + + +Et, nommant celles-ci, tu caches finement + +Qu’un certain t’entretint assez paisiblement. + + + +Ce visage inconnu qu’on appelait Florange ? + + + +Lui-même. Ah, Dieu ! que c’est un cajoleur étrange ! + +Ce fut paisiblement, de vrai, qu’il m’entretint. + +Soit que quelque raison en secret le retînt, + +Soit que son bel esprit me jugeât incapable + +De lui pouvoir fournir un entretien sortable, + +Il m’épargna si bien, que ses plus longs propos + +À peine en plus d’une heure étaient de quatre mots ; + +Il me mena danser deux fois sans me rien dire. + + + +Mais ensuite ? La suite est digne qu’on l’admire. + +Mon baladin muet se retranche en un coin, + +Pour faire mieux jouer la prunelle de loin ; + +Après m’avoir de là longtemps considérée, + +Après m’avoir des yeux mille fois mesurée, + +Il m’aborde en tremblant, avec ce compliment : + +"Vous m’attirez à vous ainsi que fait l’aimant." + +(Il pensait m’avoir dit le meilleur mot du monde.) + +Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, + +Et réponds brusquement, sans beaucoup m’émouvoir : + +"Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir." + +Ce grand mot étouffa tout ce qu’il voulait dire, + +Et pour toute réplique il se mit à sourire. + +Depuis il s’avisa de me serrer les doigts ; + +Et retrouvant un peu l’usage de la voix, + +Il prit un de mes gants : "La mode en est nouvelle, + +Me dit-il, et jamais je n’en vis de si belle ; + +Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré ; + +Votre éventail me plaît d’être ainsi bigarré ; + +L’amour, je vous assure, est une belle chose ; + +Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose ; + +La ville est en hiver tout autre que les champs ; + +Les charges à présent n’ont que trop de marchands ; + +On n’en peut approcher." Mais enfin que t’en semble ? + + +Je n’ai jamais connu d’homme qui lui ressemble, + +Ni qui mêle en discours tant de diversités. + + + +Il est nouveau venu des universités, + +Mais après tout fort riche, et que la mort d’un père, + +Sans deux successions que de plus il espère, + +Comble de tant de biens, qu’il n’est fille aujourd’hui + +Qui ne lui rie au nez, et n’ait dessein sur lui. + + + +Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. + + + +Eh bien ! avec ces traits est-il à ton usage ? + + + +Je douterais plutôt si je serais au sien. + + + +Je sais qu’assurément il te veut force bien ; + +Mais il te le faudrait, en fille plus accorte, + +Recevoir désormais un peu d’une autre sorte. + + + +Commandez seulement, madame, et mon devoir + +Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir. + + + +Ma fille, te voilà telle que je souhaite. + +Pour ne te rien celer, c’est chose qui vaut faite. + +Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, + +Au déçu d’un chacun a traité ces amours ; + +Et puisqu’à mes désirs je te vois résolue, + +Je veux qu’avant deux jours l’affaire soit conclue. + +Au regard d’Alcidon tu dois continuer, + +Et de ton beau semblant ne rien diminuer. + +Il faut jouer au fin contre un esprit si double. + + + +Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble. + + + +Il n’est pas si mauvais que l’on n’en vienne à bout. + + + +Madame, avisez-y, je vous remets le tout. + + + +Rentre ; voici Géron, de qui la conférence + +Doit rompre, ou nous donner une entière assurance. + +Ils se sont vus enfin. Je l’avais déjà su, + +Madame, et les effets ne m’en ont point déçu, + +Du moins quant à Florange. Eh bien ! mais qu’est-ce encore ? + +Que dit-il de ma fille ? Ah ! madame, il l’adore ! + +Il n’a point encor vu de miracles pareils : + +Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils ; + +L’enflure de son sein un double petit monde ; + +C’est le seul ornement de la machine ronde. + +L’Amour à ses regards allume son flambeau, + +Et souvent pour la voir il ôte son bandeau ; + +Diane n’eut jamais une si belle taille ; + +Auprès d’elle Vénus ne serait rien qui vaille ; + +Ce ne sont rien que lis et roses que son teint ; + +Enfin de ses beautés il est si fort atteint… + + + +Atteint ? Ah ! mon ami, tant de badinerie + +Ne témoigne que trop qu’il en fait raillerie. + + + +Madame, je vous jure, il pèche innocemment, + +Et s’il savait mieux dire, il dirait autrement. + +C’est un homme tout neuf : que voulez-vous qu’il fasse ? + +Il dit ce qu’il a lu. Daignez juger, de grâce, + +Plus favorablement de son intention ; + +Et pour mieux vous montrer où va sa passion, + +Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, + +Vous ne lui direz pas cette supercherie). + + + +Non, non. Vous savez donc les deux difficultés + +Qui jusqu’à maintenant vous tiennent arrêtés ? + + + +Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre. + + + +"Va, Géron, m’a-t-il dit ; et pour l’une et pour l’autre, + +Si par dextérité tu n’en peux rien tirer, + +Accorde tout plutôt que de plus différer. + +Doris est à mes yeux de tant d’attraits pourvue, + +Qu’il faut bien qu’il m’en coûte un peu pour l’avoir vue." + +Mais qu’en dit votre fille ? Elle suivra mon choix, + +Et montre une âme prête à recevoir mes lois ; + +Non qu’elle en fasse état plus que de bonne sorte : + +Il suffit qu’elle voit ce que le bien apporte, + +Et qu’elle s’accommode aux solides raisons + +Qui forment à présent les meilleures maisons. + + + +À ce compte, c’est fait. Quand vous plaît-il qu’il vienne + +Dégager ma parole, et vous donner la sienne ? + + + +Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, + +Pour disposer mon fils à son contentement. + +Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, + +Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse. + +Assez d’occasions s’offrent aux amoureux. + + + +Madame, que d’un mot je vais le rendre heureux ! + + + + +Le bonheur aujourd’hui conduisait vos visites, + +Et semblait rendre hommage à vos rares mérites, + +Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. + + + +Oui ; mais n’estimez pas qu’ainsi vous m’empêchiez + +De vous dire, à présent que nous faisons retraite, + +Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite. + + + +Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, + +Du moins en apparence, à vous bien recevoir. + + + +Ne pensez pas aussi que je me plaigne d’elle. + + + +Sa compagnie était, ce me semble, assez belle. + + + +Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien ! + +Deux filles possédaient seules ton entretien ; + +Et leur orgueil, enflé par cette préférence, + +De ce qu’elles valaient tirait pleine assurance. + + + +Ce reproche obligeant me laisse tout surpris : + +Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, + +Je ne valus jamais qu’on me trouvât à dire. + + + +Avec ces bons esprits je n’étais qu’en martyre ; + +Leur discours m’assassine, et n’a qu’un certain jeu + +Qui m’étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu. + + + +Celui que nous tenions me plaisait à merveilles. + + + +Tes yeux s’y plaisaient bien autant que tes oreilles. + + + +Je ne le puis nier, puisqu’en parlant de vous, + +Sur les vôtres mes yeux se portaient à tous coups, + +Et s’en allaient chercher sur un si beau visage + +Mille et mille raisons d’un éternel hommage. + + + +O la subtile ruse ! et l’excellent détour ! + +Sans doute une des deux te donne de l’amour ; + +Mais tu le veux cacher. Que dites-vous, madame ? + +Un de ces deux objets captiverait mon âme ! + +Jugez-en mieux, de grâce ; et croyez que mon cœur + +Choisirait pour se rendre un plus puissant vainqueur. + + + +Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite + +Manquent donc, à ton gré, d’attraits et de mérite, + +Elles dont les beautés captivent mille amants ? + + + +Tout autre trouverait leurs visages charmants, + +Et j’en ferais état, si le ciel m’eût fait naître + +D’un malheur assez grand pour ne vous pas connaître ; + +Mais l’honneur de vous voir, que vous me permettez, + +Fait que je n’y remarque aucunes raretés ; + +Et plein de votre idée, il ne m’est pas possible + +Ni d’admirer ailleurs, ni d’être ailleurs sensible. + + + +On ne m’éblouit pas à force de flatter : + +Revenons au propos que tu veux éviter. + +Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse, + +Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse… + + + +Que Chrysolite et l’autre, égales toutes deux, + +N’ont rien d’assez puissant pour attirer mes vœux. + +Si, blessé des regards de quelque beau visage, + +Mon cœur de sa franchise avait perdu l’usage… + + + +Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu. + + + +C’est ce qui ne se peut : l’amour est tout de feu, + +Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. + +Un esprit amoureux, absent de ce qu’il aime, + +Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu’il est ; + +Toujours morne, rêveur, triste tout lui déplaît ; + +À tout autre propos qu’à celui de sa flamme, + +Le silence à la bouche, et le chagrin en l’âme, + +Son œil semble à regret nous donner ses regards, + +Et les jette à la fois souvent de toutes parts, + +Qu’ainsi sa fonction confuse ou mal guidée + +Se ramène en soi-même, et ne voit qu’une idée ; + +Mais auprès de l’objet qui possède son cœur, + +Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur : + +Gai, complaisant, actif… Enfin que veux-tu dire ? + + + +Que par ces actions que je viens de décrire, + +Vous, de qui j’ai l’honneur chaque jour d’approcher, + +Jugiez pour quel objet l’amour m’a su toucher. + + + +Pour faire un jugement d’une telle importance, + +Il faudrait plus de temps. Adieu ; la nuit s’avance. + +Te verra-t-on demain ? Madame, en doutez-vous ? + +Jamais commandements ne me furent si doux ; + +Loin de vous, je n’ai rien qu’avec plaisir je voie, + +Tout me devient fâcheux, tout s’oppose à ma joie : + +Un chagrin invincible accable tous mes sens. + + + +Si, comme tu le dis, dans le cœur des absents + +C’est l’amour qui fait naître une telle tristesse, + +Ce compliment n’est bon qu’auprès d’une maîtresse. + + + +Souffrez-le d’un respect qui produit chaque jour + +Pour un sujet si haut les effets de l’amour. + + + +Las ! il m’en dit assez, si je l’osais entendre, + +Et ses désirs aux miens se font assez comprendre ; + +Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, + +L’un est muet de crainte, et l’autre de pudeur ! + +Que mon rang me déplaît ! que mon trop de fortune, + +Au lieu de m’obliger, me choque et m’importune ! + +Egale à mon Philiste, il m’offrirait ses vœux, + +Je m’entendrais nommer le sujet de ses feux, + +Et ses discours pourraient forcer ma modestie + +À l’assurer bientôt de notre sympathie ; + +Mais le peu de rapport de nos conditions + +Ote le nom d’amour à ses submissions ; + +Et sous l’injuste loi de cette retenue, + +Le remède me manque, et mon mal continue. + +Il me sert en esclave, et non pas en amant, + +Tant son respect s’oppose à mon contentement ! + +Ah ! que ne devient-il un peu plus téméraire ! + +Que ne s’expose-t-il au hasard de me plaire ! + +Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, + +Et rends-le moins timide, ou l’ôte de mes yeux. + +Mais j’aperçois Clarice. O dieux ! si cette belle + +Parlait autant de moi que je m’entretiens d’elle ! + +Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, + +C’est de moi qu’à présent doit être leur discours. + +Une humeur curieuse avec chaleur m’emporte + +À me couler sans bruit derrière cette porte, + +Pour écouter de là, sans en être aperçu, + +En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. + +Allons. Souvent l’amour ne veut qu’une bonne heure ; + +Jamais l’occasion ne s’offrira meilleure, + +Et peut-être qu’enfin nous en pourrons tirer + +Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer. + + + + +Tu me veux détourner d’une seconde flamme, + +Dont je ne pense pas qu’autre que toi me blâme. + +Etre veuve à mon âge, et toujours déplorer + +La perte d’un mari que je puis réparer ! + +Refuser d’un amant ce doux nom de maîtresse ! + +N’avoir que des mépris pour les vœux qu’il m’adresse ! + +Le voir toujours languir dessous ma dure loi ! + +Cette vertu, nourrice, est trop haute pour moi. + + + +Madame, mon avis au vôtre ne résiste + +Qu’alors que votre ardeur se porte vers Philiste. + +Aimez, aimez quelqu’un ; mais comme à l’autre fois + +Qu’un lieu digne de vous arrête votre choix. + + + +Brise là ce discours dont mon amour s’irrite ; + +Philiste n’en voit point qui le passe en mérite. + + + +Je ne remarque en lui rien que de fort commun, + +Sinon que plus qu’un autre il se rend importun. + + + +Que ton aveuglement en ce point est extrême ! + +Et que tu connais mal et Philiste et moi-même, + +Si tu crois que l’excès de sa civilité + +Passe jamais chez moi pour importunité ! + + + +Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiège, + +A tant fait qu’à la fin vous tombez dans son piège. + + + +Ce cavalier parfait, de qui je tiens le cœur, + +A tant fait que du mien il s’est rendu vainqueur. + + + +Il aime votre bien, et non votre personne. + + + +Son vertueux amour l’un et l’autre lui donne : + +Ce m’est trop d’heur encor, dans le peu que je vaux, + +Qu’un peu de bien que j’ai supplée à mes défauts. + + + +La mémoire d’Alcandre, et le rang qu’il vous laisse, + +Voudraient un successeur de plus haute noblesse. + + + +S’il précéda Philiste en vaines dignités, + +Philiste le devance en rares qualités ; + +Il est né gentilhomme, et sa vertu répare + +Tout ce dont la fortune envers lui fut avare : + +Nous avons, elle et moi, trop de quoi l’agrandir. + + + +Si vous pouviez, madame, un peu vous refroidir + +Pour le considérer avec indifférence, + +Sans prendre pour mérite une fausse apparence, + +La raison ferait voir à vos yeux insensés + +Que Philiste n’est pas tout ce que vous pensez. + +Croyez-m’en plus que vous ; j’ai vieilli dans le monde, + +J’ai de l’expérience, et c’est où je me fonde ; + +Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur, + +Faites en son absence essai d’une autre humeur ; + +Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée, + +Comparez-lui l’objet dont vous êtes blessée ; + +Comparez-en l’esprit, la façon, l’entretien, + +Et lors vous trouverez qu’un autre le vaut bien. + + + +Exercer contre moi de si noirs artifices ! + +Donner à mon amour de si cruels supplices ! + +Trahir tous mes désirs ! éteindre un feu si beau ! + +Qu’on m’enferme plutôt toute vive au tombeau. + +Fais venir cet amant : dussé-je la première + +Lui faire de mon cœur une ouverture entière, + +Je ne permettrai point qu’il sorte d’avec moi + +Sans avoir l’un à l’autre engagé notre foi. + + + +Ne précipitez point ce que le temps ménage : + +Vous pourrez à loisir éprouver son courage. + + + +Ne m’importune plus de tes conseils maudits, + +Et sans me répliquer fais ce que je te dis. + +Je te ferai cracher cette langue traîtresse. + +Est-ce ainsi qu’on me sert auprès de ma maîtresse, + +Détestable sorcière ? Eh bien ! quoi ? qu’ai-je fait ? + + + +Et tu doutes encor si j’ai vu ton forfait ? + + + +Quel forfait ? Peut-on voir lâcheté plus hardie ? + +Joindre encor l’impudence à tant de perfidie ! + + + +Tenir ce qu’on promet, est-ce une trahison ? + + + +Est-ce ainsi qu’on le tient ? Parlons avec raison ; + +Que t’avais-je promis ? Que de tout ton possible + +Tu rendrais ta maîtresse à mes désirs sensible, + +Et la disposerais à recevoir mes vœux. + + + +Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux ? + + + +Malgré toi mon bonheur à ce point l’a réduite. + + + +Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, + +Jeune et simple novice en matière d’amour, + +Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour. + +Flatter de nos discours les passions des dames, + +C’est aider lâchement à leurs naissantes flammes ; + +C’est traiter lourdement un délicat effet ; + +C’est n’y savoir enfin que ce que chacun sait : + +Moi, qui de ce métier ai la haute science, + +Et qui pour te servir brûle d’impatience, + +Par un chemin plus court qu’un propos complaisant, + +J’ai su croître sa flamme en la contredisant ; + +J’ai su faire éclater, mais avec violence, + +Un amour étouffé sous un honteux silence, + +Et n’ai pas tant choqué que piqué ses désirs, + +Dont la soif irritée avance tes plaisirs. + + + +À croire ton babil, la ruse est merveilleuse, + +Mais l’épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse. + + + +Jamais il ne s’est vu de tours plus assurés. + +La raison et l’amour sont ennemis jurés ; + +Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, + +Il ne peut endurer que l’autre le gourmande : + +Plus la raison l’attaque, et plus il se roidit ; + +Plus elle l’intimide, et plus il s’enhardit. + +Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles + +Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles ; + +Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus ? + +Entrez, on vous attend ; ces discours superflus + +Reculent votre bien, et font languir Clarice. + +Allez, allez cueillir les fruits de mon service ; + +Usez bien de votre heur et de l’occasion. + + + +Soit une vérité, soit une illusion + +Que ton esprit adroit emploie à ta défense, + +Le mien de tes discours plus outre ne s’offense, + +Et j’en estimerai mon bonheur plus parfait, + +Si d’un mauvais dessein je tire un bon effet. + + + +Que de propos perdus ! Voyez l’impatiente + +Qui ne peut plus souffrir une si longue attente. + + + + +Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, + +Devinez la façon dont je veux vous punir. + + + +M’interdiriez-vous bien l’honneur de votre vue ? + + + +Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue : + +Vous bannir de mes yeux ! une si dure loi + +Ferait trop retomber le châtiment sur moi, + +Et je n’ai pas failli, pour me punir moi-même. + + + +L’absence ne fait mal que de ceux que l’on aime. + + + +Aussi, que savez-vous si vos perfections + +Ne vous ont rien acquis sur mes affections ? + + + +Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître + +Mes défauts, et le peu que le ciel m’a fait naître. + + + +N’oublierez-vous jamais ces termes ravalés, + +Pour vous priser de bouche autant que vous valez ? + +Seriez-vous bien content qu’on crût ce que vous dites ? + +Demeurez avec moi d’accord de vos mérites ; + +Laissez-moi me flatter de cette vanité, + +Que j’ai quelque pouvoir sur votre liberté, + +Et qu’une humeur si froide, à toute autre invincible, + +Ne perd qu’auprès de moi le titre d’insensible : + +Une si douce erreur tâche à s’autoriser ; + +Quel plaisir prenez-vous à m’en désabuser ? + + + +Ce n’est point une erreur ; pardonnez-moi, madame, + +Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. + +Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets + +Se donnent leur supplice en demeurant secrets. + +Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire ; + +Mais si j’ose brûler, je sais aussi me taire ; + +Et près de votre objet, mon unique vainqueur, + +Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon cœur. + +En vain j’avais appris que la seule espérance + +Entretenait l’amour dans la persévérance, + +J’aime sans espérer ; et mon cœur enflammé + +A pour but de vous plaire, et non pas d’être aimé. + +L’amour devient servile, alors qu’il se dispense + +À n’allumer ses feux que pour la récompense. + +Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, + +Je ne cherche en aimant que le seul bien d’aimer. + + + +Et celui d’être aimé, sans que tu le prétendes, + +Préviendra tes désirs et tes justes demandes. + +Ne déguisons plus rien, cher Philiste : il est temps + +Qu’un aveu mutuel rende nos vœux contents. + +Donnons-leur, je te prie, une entière assurance, + +Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, + +Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs + +Où sa fausse couleur avait réduit nos cœurs. + + + +Vous me jouez, madame, et cette accorte feinte + +Ne donne à mon amour qu’une railleuse atteinte. + + + +Quelle façon étrange ! En me voyant brûler, + +Tu t’obstines encore à le dissimuler ; + +Tu veux qu’encore un coup je me donne la honte + +De te dire à quel point l’amour pour toi me dompte : + +Tu le vois cependant avec pleine clarté, + +Et veux douter encor de cette vérité ? + + + +Oui, j’en doute, et l’excès du bonheur qui m’accable + +Me surprend, me confond, me paraît incroyable. + +Madame, est-il possible ? et me puis-je assurer + +D’un bien à quoi mes vœux n’oseraient aspirer ? + + + +Cesse de me tuer par cette défiance. + +Qui pourrait des mortels troubler notre alliance ? + +Quelqu’un a-t-il à voir dessus mes actions, + +Dont j’aie à prendre l’ordre en mes affections ? + +Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, + +Ne puis-je disposer de ce que je te donne ? + + + +N’ayant jamais été digne d’un tel honneur, + +J’ai de la peine encore à croire mon bonheur. + + + +Pour t’obliger enfin à changer de langage, + +Si ma foi ne suffit que je te donne en gage, + +Un bracelet exprès tissu de mes cheveux, + +T’attend pour enchaîner et ton bras et tes vœux ; + +Viens le quérir, et prendre avec moi la journée + +Qui termine bientôt notre heureux hyménée. + + + +C’est dont vos seuls avis se doivent consulter : + +Trop heureux, quant à moi, de les exécuter ! + +Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre + +Que ce n’est pas sans moi que ce jour se doit prendre. + +De vos prétentions Alcidon averti + +Vous fera, s’il m’en croit, un dangereux parti. + +Je lui vais bien donner de plus sûres adresses + +Que d’amuser Doris par de fausses caresses ; + +Aussi bien, m’a-t-on dit, à beau jeu beau retour : + +Au lieu de la duper avec ce feint amour, + +Elle-même le dupe, et lui rendant son change, + +Lui promet un amour qu’elle garde à Florange : + +Ainsi, de tous côtés primé par un rival, + +Ses affaires sans moi se porteraient fort mal. + + + + +Adieu, mon cher souci ; sois sûre que mon âme + +Jusqu’au dernier soupir conservera sa flamme. + + + +Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. + +Tu ne fais que d’entrer ; à peine t’ai-je vu : + +C’est m’envier trop tôt le bien de ta présence. + +De grâce, oblige-moi d’un peu de complaisance, + +Et puisque je te tiens, souffre qu’avec loisir + +Je puisse m’en donner un peu plus de plaisir. + + + +Je t’explique si mal le feu qui me consume, + +Qu’il me force à rougir d’autant plus qu’il s’allume + +Mon discours s’en confond, j’en demeure interdit ; + +Ce que je ne puis dire est plus que je n’ai dit : + +J’en hais les vains efforts de ma langue grossière, + +Qui manquent de justesse en si belle matière, + +Et ne répondant point aux mouvements du cœur, + +Te découvrent si peu le fond de ma langueur. + +Doris, si tu pouvais lire dans ma pensée, + +Et voir jusqu’au milieu de mon âme blessée, + +Tu verrais un brasier bien autre et bien plus grand + +Qu’en ces faibles devoirs que ma bouche te rend. + + + +Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage, + +Et voir jusqu’à quel point ma passion m’engage, + +Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs + +Ne te semblerait plus que de tristes froideurs. + +Ton amour et le mien ont faute de paroles. + +Par un malheur égal ainsi tu me consoles ; + +Et de mille défauts me sentant accabler, + +Ce m’est trop d’heur qu’un d’eux me fait te ressembler. + + + +Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, + +Ta passion n’a rien qui ressemble à la mienne, + +Et tu ne m’aimes pas de la même façon. + + + +Si tu m’aimes encor, quitte un si faux soupçon ; + +Tu douterais à tort d’une chose trop claire ; + +L’épreuve fera foi comme j’aime à te plaire. + +Je meurs d’impatience, attendant l’heureux jour + +Qui te montre quel est envers toi mon amour ; + +Ma mère en ma faveur brûle de même envie. + + + +Hélas ! ma volonté sous un autre asservie, + +Dont je ne puis encore à mon gré disposer, + +Fais que d’un tel bonheur je ne saurais user. + +Je dépends d’un vieil oncle, et s’il ne m’autorise, + +Je ne te fais qu’en vain le don de ma franchise ; + +Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, + +Et qu’attendant sa mort je vis dessous sa loi. + +Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte + +Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte : + +Un peu de temps fait tout. Ne précipite rien. + +Je connais ce qu’au monde aujourd’hui vaut le bien. + +Conserve ce vieillard ; pourquoi te mettre en peine, + +À force de m’aimer, de t’acquérir sa haine ? + +Ce qui te plaît m’agrée ; et ce retardement, + +Parce qu’il vient de toi, m’oblige infiniment. + + + +De moi ! C’est offenser une pure innocence. + +Si l’effet de mes vœux n’est pas en ma puissance, + +Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. + + + +C’est prendre mal mon sens ; je sais quelle est ta foi. + + + +En veux-tu par écrit une entière assurance ? + + + +Elle m’assure assez de ta persévérance ; + +Et je lui ferais tort d’en recevoir d’ailleurs + +Une preuve plus ample ou des garants meilleurs. + + + +Je l’apporte demain, pour mieux faire connaître… + + + +J’en crois si fortement ce que j’en vois paraître, + +Que c’est perdre du temps que de plus en parler. + +Adieu. Va désormais où tu voulais aller. + +Si pour te retenir j’ai trop peu de mérite, + +Souviens-toi pour le moins que c’est moi qui te quitte. + + + +Ce brusque adieu m’étonne et je n’entends pas bien… + + + + +Je te prends au sortir d’un plaisant entretien. + + + +Plaisant, de vérité, vu que mon artifice + +Lui raconte les vœux que j’envoie à Clarice ; + +Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, + +Elle se croit l’objet, et n’en est que témoin. + + + +Ainsi ton feu se joue ? Ainsi quand je soupire, + +Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre, + +Et sa réponse, au point que je puis souhaiter, + +Dans cette illusion a droit de me flatter. + + + +Elle t’aime ? Et de plus, un discours équivoque + +Lui fait aisément croire un amour réciproque. + +Elle se pense belle, et cette vanité + +L’assure imprudemment de ma captivité ; + +Et comme si j’étais des amants ordinaires, + +Elle prend sur mon cœur des droits imaginaires, + +Cependant que le sien sent tout ce que je feins, + +Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains. + + + +Je te réponds que non. Si tu n’y mets remède, + +Avant qu’il soit trois jours Florange la possède. + + + +Et qui t’en a tant dit ? Géron m’a tout conté ; + +C’est lui qui sourdement a conduit ce traité. + + + +C’est ce qu’en mots obscurs son adieu voulait dire. + +Elle a cru me braver, mais je n’en fais que rire ; + +Et comme j’étais las de me contraindre tant, + +La coquette qu’elle est m’oblige en me quittant. + +Ne m’apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse ? + + + +Elle met ton agente au bout de sa finesse. + +Philiste assurément tient son esprit charmé ; + +Je n’aurais jamais cru qu’elle l’eût tant aimé. + + + +C’est à faire à du temps. Quitte cette espérance : + +Ils ont pris l’un de l’autre une entière assurance, + +Jusqu’à s’entre-donner la parole et la foi. + + + +Que tu demeures froide en te moquant de moi ! + + + +Il n’est rien de si vrai ; ce n’est point raillerie. + + + +C’est donc fait d’Alcidon ! Nourrice, je te prie… + + + +Rien ne sert de prier ; mon esprit épuisé + +Pour divertir ce coup n’est point assez rusé. + +Je n’en sais qu’un moyen, mais je ne l’ose dire. + + + +Dépêche, ta longueur m’est un second martyre. + + + +Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, + +Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours. + + + +Et qu’a cela de propre à reculer ma perte ? + + + +Je te puis en tenir la fausse porte ouverte. + +Aurais-tu du courage assez pour l’enlever ? + + + +Oui, mais il faut retraite après où me sauver ; + +Et je n’ai point d’ami si peu jaloux de gloire + +Que d’être partisan d’une action si noire. + +Si j’avais un prétexte, alors je ne dis pas + +Que quelqu’un abusé n’accompagnât mes pas. + + + +On te vole Doris, et ta feinte colère + +Manquerait de prétexte à quereller son frère ! + +Fais-en sonner partout un faux ressentiment : + +Tu verras trop d’amis s’offrir aveuglément, + +Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, + +Vouloir venger l’affront qu’aura reçu ta flamme. + +Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien… + + + +Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien. + + + +Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, + +Ne faisons plus ensemble aucune conférence, + +Et viens quand tu pourras ; je t’attends dès demain. + + + +Adieu. Je tiens le coup, autant vaut, dans ma main. + + + + +Ce n’est pas que j’excuse ou la sœur, ou le frère, + +Dont l’infidélité fait naître ta colère ; + +Mais à ne point mentir, ton dessein à l’abord + +N’a gagné mon esprit qu’avec un peu d’effort. + +Lorsque tu m’as parlé d’enlever sa maîtresse, + +L’honneur a quelque temps combattu ma promesse : + +Ce mot d’enlèvement me faisait de l’horreur ; + +Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, + +N’avaient plus la raison de leur intelligence. + +En plaignant ton malheur, je blâmais ta vengeance, + +Et l’ombre d’un forfait amusant ma pitié, + +Retardait les effets dus à notre amitié. + +Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète ; + +Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. + +Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, + +N’a que trop mérité qu’on le prive du sien : + +Après son action la tienne est légitime ; + +Et l’on venge sans honte un crime par un crime. + + + +Tu vois comme il me trompe, et me promet sa sœur, + +Pour en faire sous main Florange possesseur. + +Ah ciel ! fut-il jamais un si noir artifice ? + +Il lui fait recevoir mes offres de service ; + +Cette belle m’accepte, et fier de son aveu, + +Je me vante partout du bonheur de mon feu : + +Cependant il me l’ôte, et par cette pratique, + +Plus mon amour est su, plus ma honte est publique. + + + +Après sa trahison, vois ma fidélité ; + +Il t’enlève un objet que je t’avais quitté. + +Ta Doris fut toujours la reine de mon âme ; + +J’ai toujours eu pour elle une secrète flamme, + +Sans jamais témoigner que j’en étais épris, + +Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix : + +Mais je te l’ai quittée, et non pas à Florange. + +Quand je t’aurai vengé, contre lui je me venge, + +Et je lui fais savoir que jusqu’à mon trépas, + +Tout autre qu’Alcidon ne l’emportera pas. + + + +Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue ! + +Que je te veux du mal de cette retenue ! + +Est-ce ainsi qu’entre amis on vit à cœur ouvert ? + + + +Mon feu, qui t’offensait, est demeuré couvert ; + +Et si cette beauté malgré moi l’a fait naître, + +J’ai su pour ton respect l’empêcher de paraître. + + + +Hélas ! tu m’as perdu, me voulant obliger ; + +Notre vieille amitié m’en eût fait dégager. + +Je souffre maintenant la honte de sa perte, + +Et j’aurais eu l’honneur de te l’avoir offerte, + +De te l’avoir cédée, et réduit mes désirs + +Au glorieux dessein d’avancer tes plaisirs. + +Faites, dieux tout-puissants, que Philiste se change ! + +Et l’inspirant bientôt de rompre avec Florange, + +Donnez-moi le moyen de montrer qu’à mon tour + +Je sais pour un ami contraindre mon amour. + + + +Tes souhaits arrivés, nous t’en verrions dédire ; + +Doris sur ton esprit reprendrait son empire : + +Nous donnons aisément ce qui n’est plus à nous. + + + +Si j’y manquais, grands dieux ! je vous conjure tous + +D’armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. + + + +Un ami tel que toi m’est plus que cent maîtresses. + +Il n’y va pas de tant ; résolvons seulement + +Du jour et des moyens de cet enlèvement. + + + +Mon secret n’a besoin que de ton assistance. + +Je n’ai point lieu de craindre aucune résistance : + +La beauté dont mon traître adore les attraits + +Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais ; + +J’en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte ; + +Etant seule, et de nuit, le moindre effort l’emporte. + +Allons-y dès ce soir ; le plus tôt vaut le mieux ; + +Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, + +Et de nous, et du coup, l’entière connaissance. + + + +Si Clarice une fois est en notre puissance, + +Crois que c’est un bon gage à moyenner l’accord, + +Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort. + +Mais pour la sûreté d’une telle surprise, + +Aussitôt que chez moi nous pourrons l’avoir mise, + +Retournons sur nos pas, et soudain effaçons + +Ce que pourrait l’absence engendrer de soupçons. + + + +Ton salutaire avis est la même prudence ; + +Et déjà je prépare une froide impudence + +À m’informer demain, avec étonnement, + +De l’heure et de l’auteur de cet enlèvement. + + + +Adieu ; j’y vais mettre ordre. Estime qu’en revanche + +Je n’ai goutte de sang que pour toi je n’épanche. + + + +Bons dieux ! que d’innocence et de simplicité ! + +Ou, pour la mieux nommer, que de stupidité, + +Dont le manque de sens se cache et se déguise + +Sous le front spécieux d’une sotte franchise ! + +Que Célidan est bon ! que j’aime sa candeur ! + +Et que son peu d’adresse oblige mon ardeur ! + +Oh ! qu’il n’est pas de ceux dont l’esprit à la mode + +À l’humeur d’un ami jamais ne s’accommode, + +Et qui nous font souvent cent protestations, + +Et contre les effets ont mille inventions ! + +Lui, quand il a promis, il meurt qu’il n’effectue, + +Et l’attente déjà de me servir le tue. + +J’admire cependant par quel secret ressort + +Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, + +Que celle qu’un ami nomme ou tient sa maîtresse + +Est l’objet qui tous deux au fond du cœur nous blesse, + +Et qu’ayant comme moi caché sa passion, + +Nous n’avons différé que de l’intention, + +Puisqu’il met pour autrui son bonheur en arrière, + +Et pour moi… Je t’y prends, rêveur. Oui, par-derrière. + +C’est d’ordinaire ainsi que les traîtres en font. + + + +Je te vois accablé d’un chagrin si profond, + +Que j’excuse aisément ta réponse un peu crue. + +Mais que fais-tu si triste au milieu d’une rue ? + +Quelque penser fâcheux te servait d’entretien ? + + + +Je rêvais que le monde en l’âme ne vaut rien, + +Du moins pour la plupart ; que le siècle où nous sommes + +À bien dissimuler met la vertu des hommes ; + +Qu’à peine quatre mots se peuvent échapper + +Sans quelque double sens afin de nous tromper ; + +Et que souvent de bouche un dessein se propose, + +Cependant que l’esprit songe à toute autre chose. + + + +Et cela t’affligeait ? Laissons courir le temps, + +Et malgré ses abus, vivons toujours contents. + +Le monde est un chaos, et son désordre excède + +Tout ce qu’on y voudrait apporter de remède. + +N’ayons l’œil, cher ami, que sur nos actions. + +Aussi bien, s’offenser de ses corruptions, + +À des gens comme nous ce n’est qu’une folie. + +Mais, pour te retirer de ta mélancolie, + +Je te veux faire part de mes contentements. + +Si l’on peut en amour s’assurer aux serments, + +Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, + +Clarice est à Philiste. Et Doris, à Florange. + + + +Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit ; + +J’aurai perdu la vie avant que cela soit. + + + +Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce ; + +Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe. + + + +Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos, + +Et voulut hier au soir m’en toucher quelques mots. + +Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire + +De régler sur les biens une pareille affaire : + +Un si honteux motif leur fait tout décider, + +Et l’or qui les aveugle a droit de les guider ; + +Mais comme son éclat n’éblouit point mon âme, + +Que je vois d’un autre œil ton mérite et ta flamme, + +Je lui fis bien savoir que mon consentement + +Ne dépendrait jamais de son aveuglement, + +Et que jusqu’au tombeau, quant à cet hyménée, + +Je maintiendrais la foi que je t’avais donnée. + +Ma sœur accortement feignait de l’écouter ; + +Non pas que son amour n’osât lui résister, + +Mais elle voulait bien qu’un peu de jalousie + +Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie : + +Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, + +Réveille puissamment un amour languissant. + + + +Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. + +Soit que ta sœur l’accepte, ou qu’elle dissimule + +Le peu que j’y perdrai ne vaut pas m’en fâcher. + +Rien de mes sentiments ne saurait approcher. + +Comme, alors qu’au théâtre on nous fait voir Mélite, + +Le discours de Chloris, quand Philandre la quitte : + +Ce qu’elle dit de lui, je le dis de ta sœur, + +Et je la veux traiter avec même douceur. + +Pourquoi m’aigrir contre elle ? En cet indigne change, + +Le beau choix qu’elle fait la punit et me venge ; + +Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi, + +Ne posséda jamais la raison qu’à demi. + +J’aurais tort de vouloir qu’elle en eût davantage ; + +Sa faiblesse la force à devenir volage. + +Je n’ai que pitié d’elle en ce manque de foi ; + +Et mon courroux entier se réserve pour toi, + +Toi qui trahis ma flamme après l’avoir fait naître, + +Toi qui ne m’es ami qu’afin d’être plus traître, + +Et que tes lâchetés tirent de leur excès, + +Par ce damnable appas, un facile succès. + +Déloyal ! ainsi donc de ta vaine promesse + +Je reçois mille affronts au lieu d’une maîtresse ; + +Et ton perfide cœur, masqué jusqu’à ce jour, + +Pour assouvir ta haine alluma mon amour ! + + + +Ces soupçons dissipés par des effets contraires, + +Nous renoûrons bientôt une amitié de frères. + +Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux + +Ce qu’a de plus mortel la colère des cieux, + +Si jamais ton rival a ma sœur sans ma vie + +À cause de son bien ma mère en meurt d’envie ; + +Mais malgré… Laisse là ces propos superflus : + +Ces protestations ne m’éblouissent plus ; + +Et ma simplicité, lasse d’être dupée, + +N’admet plus de raisons qu’au bout de mon épée. + + + +Etrange impression d’une jalouse erreur, + +Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur ! + +Eh bien ! tu veux ma vie, et je te l’abandonne ; + +Ce courroux insensé qui dans ton cœur bouillonne, + +Contente-le par là, pousse ; mais n’attends pas + +Que par le tien je veuille éviter mon trépas. + +Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, + +Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. + +Toujours à ces défis j’ai couru sans effroi ; + +Mais je n’ai point d’épée à tirer contre toi. + + + +Voilà bien déguiser un manque de courage. + + + +C’est presser un peu trop qu’aller jusqu’à l’outrage. + +On n’a point encor vu que ce manque de cœur + +M’ait rendu le dernier où vont les gens d’honneur. + +Je te veux bien ôter tout sujet de colère ; + +Et quoi que de ma sœur ait résolu ma mère, + +Dût mon peu de respect irriter tous les dieux, + +J’affronterai Géron et Florange à ses yeux. + +Mais après les efforts de cette déférence + +Si tu gardes encor la même violence, + +Peut-être saurons-nous apaiser autrement + +Les obstinations de ton emportement. + +Je crains son amitié plus que cette menace. + +Sans doute il va chasser Florange de ma place. + +Mon prétexte est perdu, s’il ne quitte ces soins. + +Dieux ! qu’il m’obligerait de m’aimer un peu moins ! + + + + +Je meure, mon enfant, si tu n’es a dmirable ! + +Et ta dextérité me semble incomparable : + +Tu mérites de vivre après un si beau tour. + + + +Croyez-moi qu’Alcidon n’en sait guère en amour ; + +Vous n’eussiez pu m’entendre, et vous garder de rire. + +Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire + +Que mon âme pour lui n’a que de la froideur, + +Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur + +Ne s’explique à tous deux point du tout par la bouche, + +Enfin que je le quitte. Il est donc une souche, + +S’il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. + +Peut-être y mêlais-tu quelques obscurités ? + + + +Pas une ; en mots exprès je lui rendais son change, + +Et n’ai couvert mon jeu qu’au regard de Florange. + + + +De Florange ? et comment en osais-tu parler ? + + + +Je ne me trouvais pas d’humeur à rien celer ; + +Mais nous nous sûmes lors jeter sur l’équivoque. + + + +Tu vaux trop. C’est ainsi qu’il faut, quand on se moque, + +Que le moqué toujours sorte fort satisfait ; + +Ce n’est plus autrement qu’un plaisir imparfait, + +Qui souvent malgré nous se termine en querelle. + + + +Je lui prépare encore une ruse nouvelle + +Pour la première fois qu’il m’en viendra conter. + + + +Mais, pour en dire trop, tu pourras tout gâter. + + + +N’en ayez pas de peur. Quoi que l’on se propose, + +Assez souvent l’issue… On vous veut quelque chose, + +Madame, je vous laisse. Oui, va-t’en ; il vaut mieux + +Que l’on ne traite point cette affaire à tes yeux. + + + +Je devine à peu près le sujet qui t’amène ; + +Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, + +Et s’emporte si fort en faveur d’un ami, + +Que je n’ai su gagner son esprit qu’à demi. + +Encore une remise ; et que, tandis Florange + +Ne craigne aucunement qu’on lui donne le change ; + +Moi-même j’ai tant fait que ma fille aujourd’hui + +(Le croirais-tu, Géron ?) a de l’amour pour lui. + + + +Florange, impatient de n’avoir pas encore + +L’entier et libre accès vers l’objet qu’il adore, + +Ne pourra consentir à ce retardement. + + + +Le tout en ira mieux pour son contentement. + +Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, + +Si mon fils ne l’y voit que d’un œil de rudesse, + +Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler *, + +Ou ne lui parle enfin que pour le quereller ? + + + +Madame, il ne faut point tant de discours frivoles. + +Je ne fus jamais homme à porter des paroles, + +Depuis que j’ai connu qu’on ne les peut tenir. + +Si monsieur votre fils… Je l’aperçois venir. + + + +Tant mieux. Nous allons voir s’il dédira sa mère. + + + +Sauve-toi ; ses regards ne sont que de colère. + + + + +Te voilà donc ici, peste du bien public, + +Qui réduis les amours en un sale trafic ! + +Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. + +Ce n’est pas où je suis que l’on surprend des femmes. + + + +Vous me prenez à tort pour quelque suborneur ; + +Je ne sortis jamais des termes de l’honneur ; + +Et madame elle-même a choisi cette voie. + +Tiens, porte ce revers à celui qui t’envoie ; + +Ceux-ci seront pour toi Mon fils, qu’avez-vous fait ? + + + +J’ai mis, grâces aux dieux, ma promesse en effet. + + + +Ainsi vous m’empêchez d’exécuter la mienne. + + + +Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne ; + +Mais si jamais je trouve ici ce courratier, + +Je lui saurai, madame, apprendre son métier. + + + +Il vient sous mon aveu. Votre aveu ne m’importe ; + +C’est un fou s’il me voit sans regagner la porte : + +Autrement, il saura ce que pèsent mes coups. + + + +Est-ce là le respect que j’attendais de vous ? + + + +Commandez que le cœur à vos yeux je m’arrache, + +Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache : + +Je suis prêt d’expier avec mille tourments + +Ce que je mets d’obstacle à vos contentements. + + + +Souffrez que la raison règle votre courage ; + +Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, + +L’affaire qui se traite apporte à votre sœur. + +Le bien est en ce siècle une grande douceur : + +Etant riche, on est tout ; ajoutez qu’elle-même + +N’aime point Alcidon, et ne croit pas qu’il l’aime. + +Quoi ! voulez-vous forcer son inclination ? + + + +Vous la forcez vous-même à cette élection : + +Je suis de ses amours le témoin oculaire. + + + +Elle se contraignait seulement pour vous plaire. + + + +Elle doit donc encor se contraindre pour moi. + + + +Et pourquoi lui prescrire une si dure loi ? + + + +Puisqu’elle m’a trompé, qu’elle en porte la peine. + + + +Voulez-vous l’attacher à l’objet de sa haine ? + + + +Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, + +Et qu’elle tienne aussi ce qu’elle m’a promis. + + + +Mais elle ne vous doit aucune obéissance. + + + +Sa promesse me donne une entière puissance. + + + +Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger. + + + +Que deviendra ma foi, qu’elle a fait engager ? + + + +Il la faut révoquer, comme elle sa promesse. + + + +Il faudrait donc, comme elle, avoir l’âme traîtresse. + +Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part… + + + +Quel violent esprit ! Que s’il ne se départ + +D’une place chez nous par surprise occupée, + +Je ne le trouve point sans une bonne épée. + + + +Attends un peu. Mon fils… Marche, mais promptement. + +Dieux ! que cet emporté me donne de tourment ! + +Que je te plains, ma fille ! Hélas ! pour ta misère + +Les destins ennemis t’ont fait naître ce frère ; + +Déplorable, le ciel te veut favoriser + +D’une bonne fortune, et tu n’en peux user. + +Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, + +Et tâchons par nos pleurs d’amollir son courage. + +Tatatatatata tatatatata tar +Tatatatatata tatatata tatar + +Depuis qu’en liberté notre amour m’en assure, + +Cocher, attends-nous là. D’où provient ce murmure ? + + + +Il est temps d’avancer ; baissons le tapabord, + +Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d’effort. + + + +Aux voleurs ! au secours ! Quoi ! des voleurs, madame ? + + +Oui, des voleurs, nourrice. Ah ! de frayeur je pâme. + + + +Laisse-moi, misérable ! Allons, il faut marcher, + +Madame ; vous viendrez. Aux vo… Touche, cocher. + +Sortons de pâmoison, reprenons la parole ; + +Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle. + +Ou je n’y connais rien, ou j’ai bien pris mon temps : + +Ils n’en seront pas tous également contents ; + +Et Philiste demain, cette nouvelle sue, + +Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. + +Mais par où vont nos gens ? Voyons, qu’en sûreté + +Je fasse aller après par un autre côté. + +À présent il est temps que ma voix s’évertue. + +Aux armes ! aux voleurs ! on m’égorge, on me tue, + +On enlève Madame ! Amis, secourez-nous ! + +À la force ! aux brigands ! au meurtre ! Accourez tous, + +Doraste, Polymas, Listor ! Qu’as-tu, nourrice ? + + + +Des voleurs… Qu’ont-ils fait ? Ils ont ravi Clarice. + + + +Comment ? ravi Clarice ? Oui. Suivez promptement. + +Bons dieux ! que j’ai reçu de coups en un moment ! + + + +Suivons-les : mais dis-nous la route qu’ils ont prise. + + + +Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise ! + +Oh, qu’ils en vont abattre ! ils sont morts, c’en est fait ; + +Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. + +Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, + +Ils les rencontreront s’ils font le tour du monde. + +Quant à nous cependant subornons quelques pleurs + +Qui servent de témoins à nos fausses douleurs. + + + + +Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice ! + +Quelle preuve en as-tu ? quel témoin ? quel indice ? + +Ton rapport n’est fondé que sur quelque faux bruit. + + + +Je n’en suis par les yeux, hélas ! que trop instruit ; + +Les cris de sa nourrice en sa maison déserte + +M’ont trop suffisamment assuré de sa perte ; + +Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, + +Elle renverse tout ce qui s’offre à ses pas, + +Et sur ceux qu’elle voit frappe sans reconnaître ; + +À peine devant elle oserait-on paraître : + +De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit + +Que le désespoir forme, et que la rage suit ; + +Et parmi ses transports, son hurlement farouche + +Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. + + + +Ne t’a-t-elle rien dit ? Soudain qu’elle m’a vu, + +Ces mots ont éclaté d’un transport imprévu : + +" Va lui dire qu’il perd sa maîtresse et la nôtre " ; + +Et puis incontinent, me prenant pour un autre, + +Elle m’allait traiter en auteur du forfait ; + +Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet. + + + +Elle nomme du moins celui qu’elle en soupçonne ? + + + +Ses confuses clameurs n’en accusent personne, + +Et même les voisins n’en savent que juger. + + + +Tu m’apprends seulement ce qui peut m’affliger, + +Traître, sans que je sache où, pour mon allégeance, + +Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. + +Tu fais bien d’échapper ; dessus toi ma douleur, + +Faute d’un autre objet, eût vengé ce malheur : + +Malheur d’autant plus grand que sa source ignorée + +Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, + +Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, + +Qu’une plainte inutile au lieu d’un prompt secours : + +Faible soulagement en un coup si funeste ; + +Mais il s’en faut servir, puisque seul il nous reste. + +Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents + +Plus remplis de fureur qu’ils ne sont impuissants ; + +Fais qu’à force de cris poussés jusqu’en la nue, + +Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue ; + +Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs + +Clarice, où qu’elle soit, apprenne que tu meurs. + +Clarice, unique objet qui me tiens en servage, + +Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage : + +Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, + +Et par mon désespoir juge de mon amour. + +Hélas ! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte + +Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte, + +Et ton amour, qui doute encor de mes serments, + +Cherche à s’en assurer par mes ressentiments. + +Soupçonneuse beauté, contente ton envie, + +Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. + +Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs + +Reçois ensemble et perds l’effet de tes désirs ; + +Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, + +Tu lui voudras du mal de t’avoir trop aimée ; + +Et sûre d’une foi que tu crains d’accepter, + +Tu pleureras en vain le bonheur d’en douter. + +Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même ! + +Quel charme à mon trépas de penser qu’elle m’aime ! + +Et dans mon désespoir qu’il m’est doux d’espérer, + +Que ma mort, à son tour, la fera soupirer ! + +Simple, qu’espères-tu ? Sa perte volontaire + +Ne veut que te punir d’un amour téméraire ; + +Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments + +Lui sembleraient pour toi de légers châtiments. + +Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine ; + +Elle pâme de joie au récit de ta peine, + +Et choisit pour objet de son affection + +Un amant plus sortable à sa condition. + +Pauvre désespéré, que ta raison s’égare ! + +Et que tu traites mal une amitié si rare ! + +Après tant de serments de n’aimer rien que toi, + +Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi ; + +Tu veux seul avoir part à la douleur commune ; + +Tu veux seul te charger de toute l’infortune, + +Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs + +Diminuer les siens, et l’ôter aux voleurs. + +N’en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme + +A mis en son pouvoir la reine de ton âme, + +Et peut-être déjà ce corsaire effronté + +Triomphe insolemment de sa fidélité. + +Qu’à ce triste penser ma vigueur diminue ! + + +Mais voici de ses gens. Qu’est-elle devenue ? + +Amis, le savez-vous ? N’avez-vous rien trouvé + +Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé ? + + + +Nous avons fait, monsieur, une vaine poursuite. + + + +Du moins vous avez vu des marques de leur fuite. + + + +Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, + +Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas ; + +Mais, hélas ! quelque soin et quelque diligence… + + + +Ce sont là des effets de votre intelligence, + +Traîtres ; ces feints hélas ne sauraient m’abuser. + + + +Vous n’avez point, monsieur, de quoi nous accuser. + + + +Perfides, vous prêtez épaule à leur retraite, + +Et c’est ce qui vous fait me la tenir secrète. + +Mais voici… Vous fuyez ! vous avez beau courir, + +Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir. + +Cédons à sa fureur, évitons-en l’orage. + +Ne nous présentons plus aux transports de sa rage ; + +Mais plutôt derechef allons si bien chercher, + +Qu’il n’ait plus au retour sujet de se fâcher. + +Le voilà. Qui les ôte à ma juste colère ? + +Venez de vos forfaits recevoir le salaire, + +Infâmes scélérats, venez, qu’espérez-vous ? + +Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. + +Philiste, à la bonne heure, un miracle visible + +T’a rendu maintenant à l’honneur plus sensible, + +Puisqu’ainsi tu m’attends les armes à la main. + +J’admire avec plaisir ce changement soudain, + +Et vais… Ne pense pas ainsi… Laisse-nous faire ; + +C’est en homme de cœur qu’il me va satisfaire. + +Crains-tu d’être témoin d’une bonne action ? + + + +Dieux ! ce comble manquait à mon affliction. + +Que j’éprouve en mon sort une rigueur cruelle ! + +Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. + + + +Ta maîtresse perdue ! Hélas ! hier, des voleurs… + + + +Je n’en veux rien savoir, va le conter ailleurs ; + +Je ne prends point de part aux intérêts d’un traître ; + +Et puisqu’il est ainsi, le ciel fait bien connaître + +Que son juste courroux a soin de me venger. + + + +Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m’outrager ? + +Mon amitié se lasse, et ma fureur m’emporte ; + +Mon âme pour sortir ne cherche qu’une porte. + +Ne me presse donc plus dans un tel désespoir : + +J’ai déjà fait pour toi par-delà mon devoir. + +Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée ? + +J’ai renvoyé Géron à coups de plat d’épée ; + +J’ai menacé Florange, et rompu les accords + +Qui t’avaient su causer ces violents transports. + + + +Entre des cavaliers une offense reçue + +Ne se contente point d’une si lâche issue ; + +Va m’attendre… Arrêtez, je ne permettrai pas + +Qu’un si funeste mot termine vos débats. + + + +Faire ici du fendant tandis qu’on nous sépare, + +C’est montrer un esprit lâche autant que barbare. + +Adieu, mauvais, adieu : nous nous pourrons trouver ; + +Et si le cœur t’en dit, au lieu de tant braver, + +J’apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. + +Mon honneur souffrirait des taches éternelles + +À craindre encor de perdre une telle amitié. + +Mon cœur à ses douleurs s’attendrit de pitié ; + +Il montre une franchise ici trop naturelle, + +Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. + +L’affaire se traitait sans doute à son desçu, + +Et quelque faux soupçon en ce point t’a déçu. + +Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice. + + + +Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, + +À ce piège, qu’il dresse afin de me duper ? + + + +Romprait-il ces accords à dessein de tromper ? + +Que vois-tu là qui sente une supercherie ? + + + +Je n’y vois qu’un effet de sa poltronnerie, + +Qu’un lâche désaveu de cette trahison, + +De peur d’être obligé de m’en faire raison. + +Je l’en pressai dès hier ; mais son peu de courage + +Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, + +Par où, m’éblouissant, il pût un de ces jours + +Renouer sourdement ces muettes amours. + +Il en donne en secret des avis à Florange : + +Tu ne le connais pas ; c’est un esprit étrange. + + + +Quelque étrange qu’il soit, si tu prends bien ton temps, + +Malgré lui tes désirs se trouveront contents. + +Ses offres acceptés, que rien ne se diffère ; + +Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire. + + + +Cet ordre est infaillible à procurer mon bien ; + +Mais ton contentement m’est plus cher que le mien. + +Longtemps à mon sujet tes passions contraintes + +Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes ; + +Il me faut à mon tour en faire autant pour toi : + +Hier devant tous les dieux je t’en donnai ma foi, + +Et pour la maintenir tout me sera possible. + + + +Ta perte en mon bonheur me serait trop sensible ; + +Et je m’en haïrais, si j’avais consenti + +Que mon hymen laissât Alcidon sans parti. + + + +Eh bien, pour t’arracher ce scrupule de l’âme + +(Quoique je n’eus jamais pour elle aucune flamme), + +J’épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort + +Veut qu’à mes amitiés je fasse un tel effort, + +Que d’un de mes amis j’épouse la maîtresse, + +C’est là que par devoir il faut que je m’adresse. + +Philiste est un parjure, et moi ton obligé : + +Il m’a fait un affront, et tu m’en as vengé. + +Balancer un tel choix avec inquiétude, + +Ce serait me noircir de trop d’ingratitude. + + + +Mais te priver pour moi de ce que tu chéris ! + + + +C’est faire mon devoir, te quittant ma Doris, + +Et me venger d’un traître, épousant sa Clarice. + +Mes discours ni mon cœur n’ont aucun artifice. + +Je vais, pour confirmer tout ce que je t’ai dit, + +Employer vers Doris mon reste de crédit : + +Si je la puis gagner, je te réponds du frère, + +Trop heureux à ce prix d’apaiser ma colère ! + + + +C’est ainsi que tu veux m’obliger doublement. + +Vois ce que je pourrai pour ton contentement. + + + +L’affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, + +Si Clarice apprenait une mort supposée… + + + +De qui ? de son amant ? Va, tiens pour assuré + +Qu’elle croira dans peu ce perfide expiré. + + + +Quand elle en aura su la nouvelle funeste, + +Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. + +On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés + +Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés. + +Il me cède à mon gré Doris de bon courage ; + +Et ce nouveau dessein d’un autre mariage, + +Pour être fait sur l’heure, et tout nonchalamment, + +Est conduit, ce me semble, assez accortement. + +Qu’il en sait de moyens ! qu’il a ses raisons prêtes ! + +Et qu’il trouve à l’instant de prétextes honnêtes + +Pour ne point rapprocher de son premier amour ! + +Plus j’y porte la vue, et moins j’y vois de jour. + +M’aurait-il bien caché le fond de sa pensée ? + +Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée ; + +Il se venge en parole, et s’oblige en effet. + +On ne le voit que trop, rien ne le satisfait : + +Quand on lui rend Doris, il s’aigrit davantage. + +Je jouerais, à ce conte, un joli personnage ! + +Il s’en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, + +Tandis que le succès est encore en ma main : + +Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connaître + +Que je ne suis pas homme à seconder un traître. + +Ce n’est point avec moi qu’il faut faire le fin, + +Et qui me veut duper en doit craindre la fin. + +Il ne voulait que moi pour lui servir d’escorte, + +Et si je ne me trompe, il n’ouvrit point la porte ; + +Nous étions attendus, on secondait nos coups ; + +La nourrice parut en même temps que nous, + +Et se pâma soudain avec tant de justesse, + +Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. + +Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez, + +Que nous verrions demain des gens bien étonnés ! + +Ah ! j’entends des soupirs. Destins ! C’est la nourrice ; + +Qu’elle vient à propos ! Ou rendez-moi Clarice… + +Il la faut aborder. Ou me donnez la mort. + + + +Qu’est-ce ? qu’as-tu, nourrice, à t’affliger si fort ? + +Quel funeste accident ? quelle perte arrivée ? + +Perfide ! c’est donc toi qui me l’as enlevée ? + +En quel lieu la tiens-tu ? dis-moi, qu’en as-tu fait ? + + + +Ta douleur sans raison m’impute ce forfait ; + +Car enfin je t’entends, tu cherches ta maîtresse ? + + + +Oui, je te la demande, âme double et traîtresse. + + + +Je n’ai point eu de part en cet enlèvement ; + +Mais je t’en dirai bien l’heureux événement. + +Il ne faut plus avoir un visage si triste, + +Elle est en bonne main. De qui ? De son Philiste. + + +Le cœur me le disait, que ce rusé flatteur + +Devait être du coup le véritable auteur. + + + +Je ne dis pas cela, nourrice ; du contraire, + +Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire. + + + +Quoi ! l’a-t-il délivrée ? Oui. Bons dieux ! Sa valeur + +Ote ensemble la vie, et Clarice au voleur. + + + +Vous ne parlez que d’un. L’autre ayant pris la fuite, + +Philiste a négligé d’en faire la poursuite. + + + +Leur carrosse roulant, comme est-il avenu… + + + +Tu m’en veux informer en vain par le menu. + +Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, + +Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre ; + +Et Philiste eut tant d’heur que de les rencontrer + +Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d’y rentrer. + + + +Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. + +Mais le nom de celui qu’il a privé de vie ? + + + +C’est… je l’aurais nommé mille fois en un jour : + +Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour ! + +C’est un des bons amis que Philiste eût au monde. + +Rêve un peu comme moi, nourrice, et me seconde. + + +Donnez-m’en quelque adresse. Il se termine en don. + +C’est… j’y suis ; peu s’en faut ; attends, c’est… Alcidon ? + + + +T’y voilà justement. Est-ce lui ? Quel dommage + +Qu’un brave gentilhomme en la fleur de son âge… + +Toutefois il n’a rien qu’il n’ait bien mérité, + +Et grâces aux bons dieux, son dessein avorté… + +Mais du moins, en mourant, il nomma son complice ? + + + +C’est là le pis pour toi. Pour moi ! Pour toi, nourrice. + +Ah ! le traître ! Sans doute il te voulait du mal. + + + +Et m’en pourrait-il faire ? Oui, son rapport fatal… + + + +Ne peut rien contenir que je ne le dénie. + + + +En effet, ce rapport n’est qu’une calomnie. + +Ecoute cependant : il a dit qu’à ton su + +Ce malheureux dessein avait été conçu ; + +Et que pour empêcher la fuite de Clarice, + +Ta feinte pâmoison lui fit un bon office ; + +Qu’il trouva le jardin par ton moyen ouvert. + + + +De quels damnables tours cet imposteur se sert ! + +Non, monsieur ; à présent il faut que je le die ! + +Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. + +Ce traître aimait Clarice, et brûlant de ce feu, + +Il n’amusait Doris que pour couvrir son jeu ; + +Depuis près de six mois il a tâché sans cesse + +D’acheter ma faveur auprès de ma maîtresse ; + +Il n’a rien épargné qui fût en son pouvoir ; + +Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, + +Et que pour moi ses dons n’avaient aucune amorce, + +Enfin il a voulu recourir à la force. + +Vous savez le surplus, vous voyez son effort + +À se venger de moi pour le moins en sa mort : + +Piqué de mes refus, il me fait criminelle, + +Et mon crime ne vient que d’être trop fidèle. + +Mais, monsieur, le croit-on ? N’en doute aucunement. + +Le bruit est qu’on t’apprête un rude châtiment. + + + +Las ! que me dites-vous ? Ta maîtresse en colère + +Jure que tes forfaits recevront leur salaire ; + +Surtout elle s’aigrit contre ta pâmoison. + +Si tu veux éviter une infâme prison, + +N’attends pas son retour. Où me vois-je réduite, + +Si mon salut dépend d’une soudaine fuite ! + +Et mon esprit confus ne sait où l’adresser. + + + +J’ai pitié des malheurs qui te viennent presser : + +Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite ; + +Autant qu’en lieu du monde elle y sera secrète. + + + +Oserais-je espérer que la compassion… + + + +Je prends ton innocence en ma protection. + +Va, ne perds point de temps : être ici davantage + +Ne pourrait à la fin tourner qu’à ton dommage. + +Je te suivrai de l’œil, et ne dis encor rien + +Comme après je saurai m’employer pour ton bien : + +Durant l’éloignement ta paix se pourra faire. + + + +Vous me serez, monsieur, comme un dieu tutélaire. + + + +Trêve, pour le présent, de ces remerciements ; + +Va, tu n’as pas loisir de tant de compliments. + + + +Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. + +Vraiment un mauvais conte aisément l’a dupée : + +Je la croyais plus fine, et n’eusse pas pensé + +Qu’un discours sur-le-champ par hasard commencé, + +Dont la suite non plus n’allait qu’à l’aventure, + +Pût donner à son âme une telle torture, + +La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts ; + +Mais la raison le veut, c’est l’effet des remords. + +Le cuisant souvenir d’une action méchante + +Soudain au moindre mot nous donne l’épouvante. + +Mettons-la cependant en lieu de sûreté, + +D’où nous ne craignions rien de sa subtilité ; + +Après, nous ferons voir qu’il me faut d’une affaire + +Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, + +Et que depuis qu’on joue à surprendre un ami, + +Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi. + + + +C’est donc pour un ami que tu veux que mon âme + +Allume à ta prière une nouvelle flamme ? + + + +Oui, de tout mon pouvoir je t’en viens conjurer. + + + +À ce coup, Alcidon, voilà te déclarer. + +Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, + +M’est un aveu bien clair de tes feintes passées. + + + +Ne parle point de feinte ; il n’appartient qu’à toi + +D’être dissimulée, et de manquer de foi ; + +L’effet l’a trop montré. L’effet a dû t’apprendre, + +Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. + +Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit + +Afin qu’après un autre en recueille le fruit ; + +Et c’est à ce dessein que ta fausse colère + +Abuse insolemment de l’esprit de mon frère ? + + + +Ce qu’il a pris de part en mes ressentiments + +Apporte seul du trouble à tes contentements ; + +Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change + +Qui t’a fait sans raison me préférer Florange, + +Je n’ose plus t’offrir un service odieux. + + + +Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, + +Puisque tu reconnais ma véritable haine, + +De moi, ni de mon choix ne te mets point en peine. + +C’est trop manquer de sens : je te prie, est-ce à toi, + +À l’objet de ma haine, à disposer de moi ? + + + +Non ; mais puisque je vois à mon peu de mérite + +De ta possession l’espérance interdite, + +Je sentirais mon mal puissamment soulagé, + +Si du moins un ami m’en était obligé. + +Ce cavalier, au reste, a tous les avantages + +Que l’on peut remarquer aux plus braves courages, + +Beau de corps et d’esprit, riche, adroit, valeureux, + +Et surtout de Doris à l’extrême amoureux. + + + +Toutes ces qualités n’ont rien qui me déplaise ; + +Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, + +C’est qu’il est ton ami ; cette seule raison + +Me le ferait haïr, si j’en savais le nom. + + + +Donc, pour le bien servir, il faut ici le taire ? + + + +Et de plus lui donner cet avis salutaire, + +Que s’il est vrai qu’il m’aime et qu’il veuille être aimé, + +Quand il m’entretiendra, tu ne sois point nommé ; + +Qu’il n’espère autrement de réponse que triste. + +J’ai dépit que le sang me lie avec Philiste, + +Et qu’ainsi malgré moi j’aime un de tes amis. + + + +Tu seras quelque jour d’un esprit plus remis. + +Adieu. Quoi qu’il en soit, souviens-toi, dédaigneuse, + +Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse. + + + +Va, je ne veux point d’heur qui parte de ta main. + + + +Qu’aux filles comme moi le sort est inhumain ! + +Que leur condition se trouve déplorable ! + +Une mère aveuglée, un frère inexorable, + +Chacun de son côté, prennent sur mon devoir + +Et sur mes volontés un absolu pouvoir. + +Chacun me veut forcer à suivre son caprice : + +L’un a ses amitiés, l’autre a son avarice. + +Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon. + +Dans leurs divisions mon cœur à l’abandon + +N’attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. + +Je n’ose qu’espérer, et je ne sais que craindre, + +Ou plutôt je crains tout et je n’espère rien. + +Je n’ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. + +Dure sujétion ! étrange tyrannie ! + +Toute liberté donc à mon choix se dénie ! + +On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon cœur, + +Et par force un amant n’a de moi que rigueur. + +Cependant il y va du reste de ma vie, + +Et je n’ose écouter tant soit peu mon envie. + +Il faut que mes désirs, toujours indifférents, + +Aillent sans résistance au gré de mes parents, + +Qui m’apprêtent peut-être un brutal, un sauvage : + +Et puis cela s’appelle une fille bien sage ! + +Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux, + +Prends pitié d’un devoir qui m’est si rigoureux ! + + + + +N’espérez pas, madame, avec cet artifice, + +Apprendre du forfait l’auteur ni le complice : + +Je chéris l’un et l’autre, et crois qu’il m’est permis + +De conserver l’honneur de mes plus chers amis. + +L’un, aveuglé d’amour, ne jugea point de blâme + +À ravir la beauté qui lui ravissait l’âme ; + +Et l’autre l’assista par importunité : + +C’est ce que vous saurez de leur témérité. + + + +Puisque vous le voulez, monsieur, je suis contente + +De voir qu’un bon succès a trompé leur attente ; + +Et me résolvant même à perdre à l’avenir, + +De toute ma douleur l’odieux souvenir, + +J’estime que la perte en sera plus aisée, + +Si j’ignore les noms de ceux qui l’ont causée. + +C’est assez que je sais qu’à votre heureux secours + +Je dois tout le bonheur du reste de mes jours. + +Philiste autant que moi vous en est redevable ; + +S’il a su mon malheur, il est inconsolable ; + +Et dans son désespoir sans doute qu’aujourd’hui + +Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. + +Disposez du pouvoir et de l’un et de l’autre ; + +Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre ; + +Et souffrez cependant qu’on le puisse avertir + +Que nos maux en plaisirs se doivent convertir. + +La douleur trop longtemps règne sur son courage. + + + +C’est à moi qu’appartient l’honneur de ce message ; + +Mon secours sans cela, comme de nul effet, + +Ne vous aurait rendu qu’un service imparfait. + + + +Après avoir rompu les fers d’une captive, + +C’est tout de nouveau prendre une peine excessive, + +Et l’obligation que j’en vais vous avoir + +Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. + +Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte, + +Il faudra malgré moi que j’en demeure ingrate. + + + +En quoi que mon service oblige votre amour, + +Vos seuls remerciements me mettent à retour. + + + +Qu’Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, + +Qu’il ait de son parti sa traîtresse nourrice, + +Que d’un ami trop simple il fasse un ravisseur, + +Qu’il querelle Philiste, et néglige sa sœur, + +Enfin qu’il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, + +Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse : + +Son artifice m’aide, et succède si bien, + +Qu’il me donne Doris, et ne lui laisse rien. + +Il semble n’enlever qu’à dessein que je rende, + +Et que Philiste après une faveur si grande + +N’ose me refuser celle dont ses transports + +Et ses faux mouvements font rompre les accords. + +Ne m’offre plus Doris, elle m’est toute acquise ; + +Je ne la veux devoir, traître, qu’à ma franchise ; + +Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi : + +Cesse tes compliments, je l’aurai bien sans toi. + +Mais pour voir ces effets allons trouver le frère : + +Notre heur s’accorde mal avecque sa misère, + +Et ne peut s’avancer qu’en lui disant le sien. + + + + +Ah ! je cherchais une heure avec toi d’entretien ; + +Ta rencontre jamais ne fut plus opportune. + + + +En quel point as-tu mis l’état de ma fortune ? + + + +Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvait pas + +Avec plus de succès supposer un trépas ; + +Clarice au désespoir croit Philiste sans vie. + + + +Et l’auteur de ce coup ? Celui qui l’a ravie, + +Un amant inconnu dont je lui fais parler. + + + +Elle a donc bien jeté des injures en l’air ? + + + +Cela s’en va sans dire. Ainsi rien ne l’apaise ? + +Si je te disais tout, tu mourrais de trop d’aise. + + + +Je n’en veux point qui porte une si dure loi. + + + +Dans ce grand désespoir elle parle de toi. + + + +Elle parle de moi ! "J’ai perdu ce que j’aime, + +Dit-elle ; mais du moins si cet autre lui-même, + +Son fidèle Alcidon, m’en consolait ici ! " + + + +Tout de bon ? Son esprit en paraît adouci. + + +Je ne me pensais pas si fort dans sa mémoire. + +Mais non, cela n’est point, tu m’en donnes à croire. + + + +Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité. + + + +J’accepte le parti par curiosité. + +Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite. + + + +Tu verras à quel point elle met ton mérite. + + + +Si l’occasion s’offre, on peut la disposer, + +Mais comme sans dessein… J’entends, à t’épouser. + + +Nous pourrons feindre alors que par ma diligence + +Le concierge, rendu de mon intelligence, + +Me donne un accès libre aux lieux de sa prison ; + +Que déjà quelque argent m’en a fait la raison, + +Et que, s’il en faut croire une juste espérance, + +Les pistoles dans peu feront sa délivrance, + +Pourvu qu’un prompt hymen succède à mes désirs. + + + +Que cette invention t’assure de plaisirs ! + +Une subtilité si dextrement tissue + +Ne peut jamais avoir qu’une admirable issue. + + + +Mais l’exécution ne s’en doit pas surseoir. + + + +Ne diffère donc point. Je t’attends vers le soir ; + +N’y manque pas. Adieu. J’ai quelque affaire en ville. + +O l’excellent ami ! qu’il a l’esprit docile ! + +Pouvais-je faire un choix plus commode pour moi ? + +Je trompe tout le monde avec sa bonne foi ; + +Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, + +C’est de quoi maintenant je ne suis guère en peine ; + +Puisque j’aurai mon compte, il m’importe fort peu + +Si la coquette agrée ou néglige son feu. + +Mais je ne songe pas que ma joie imprudente + +Laisse en perplexité ma chère confidente ; + +Avant que de partir, il faudra sur le tard + +De nos heureux succès lui faire quelque part. + + + + +Je ne le puis celer, bien que j’y compatisse : + +Je trouve en ton malheur quelque peu de justice : + +Le ciel venge ta sœur ; ton fol emportement + +A rompu sa fortune, et chassé son amant, + +Et tu vois aussitôt la tienne renversée, + +Ta maîtresse par force en d’autres mains passée. + +Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, + +Toujours de plus en plus s’obstine à quereller. + + + +Madame, c’est à vous que nous devons nous prendre + +De tous les déplaisirs qu’il nous en faut attendre. + +D’un si honteux affront le cuisant souvenir + +Eteint toute autre ardeur que celle de punir. + +Ainsi mon mauvais sort m’a bien ôté Clarice ; + +Mais du reste accusez votre seule avarice. + +Madame, nous perdons par votre aveuglement + +Votre fils, un ami ; votre fille, un amant. + + + +Otez ce nom d’amant : le fard de son langage + +Ne m’empêcha jamais de voir dans son courage ; + +Et nous étions tous deux semblables en ce point, + +Que nous feignions d’aimer ce que nous n’aimions point. + + + +Ce que vous n’aimiez point ! Jeune dissimulée, + +Fallait-il donc souffrir d’en être cajolée ? + + + +Il le fallait souffrir, ou vous désobliger. + + + +Dites qu’il vous fallait un esprit moins léger. + + + +Célidan vient d’entrer : fais un peu de silence, + +Et du moins à ses yeux cache ta violence. + +Eh bien ! que dit, que fait, notre amant irrité ? + +Persiste-t-il encor dans sa brutalité ? + + + +Quitte pour aujourd’hui le soin de tes querelles : + +J’ai bien à te conter de meilleures nouvelles. + +Les ravisseurs n’ont plus Clarice en leur pouvoir. + + + +Ami, que me dis-tu ? Ce que je viens de voir. + + + +Et de grâce, où voit-on le sujet que j’adore ? + +Dis-moi le lieu. Le lieu ne se dit pas encore. + +Celui qui te la rend te veut faire une loi… + + + +Après cette faveur, qu’il dispose de moi ; + +Mon possible est à lui. Donc, sous cette promesse, + +Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse : + +Ambassadeur exprès… Son feu précipité + +Lui fait faire envers vous une incivilité ; + +Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte + +Qui sans vous dire adieu, vers son objet l’emporte. + + + +C’est comme doit agir un véritable amour. + +Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour ; + +Et nous voyons assez par cette expérience + +Que le sien est égal à son impatience. + +Mais puisqu’ainsi le ciel rejoint ces deux amants, + +Et que tout se dispose à vos contentements, + +Pour m’avancer aux miens, oserais-je, madame + +Offrir à tant d’appas un cœur qui n’est que flamme, + +Un cœur sur qui ses yeux de tout temps absolus + +Ont imprimé des traits qui ne s’effacent plus ? + +J’ai cru par le passé qu’une ardeur mutuelle + +Unissait les esprits et d’Alcidon et d’elle, + +Et qu’en ce cavalier son désir arrêté + +Prendrait tous autres vœux pour importunité. + +Cette seule raison m’obligeant à me taire, + +Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire ; + +Mais aujourd’hui qu’un autre en sa place reçu + +Me fait voir clairement combien j’étais déçu, + +Je ne condamne plus mon amour au silence, + +Et viens faire éclater toute sa violence. + +Souffrez que mes désirs, si longtemps retenus, + +Rendent à sa beauté des vœux qui lui sont dus ; + +Et du moins, par pitié d’un si cruel martyre, + +Permettez quelque espoir à ce cœur qui soupire. + + + +Votre amour pour Doris est un si grand bonheur + +Que je voudrais sur l’heure en accepter l’honneur ; + +Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, + +Et comme son caprice à mes souhaits résiste. + +Trop chaud ami qu’il est, il s’emporte à tous coups + +Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. + +Honteuse qu’il me force à manquer de promesse, + +Je n’ose vous donner une réponse expresse, + +Tant je crains de sa part un désordre nouveau. + + + +Vous me tuez, madame, et cachez le couteau : + +Sous ce détour discret un refus se colore. + + + +Non, monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore. + +Aussi dans le refus j’aurais peu de raison : + +Je connais votre bien, je sais votre maison. + +Votre père jadis (hélas ! que cette histoire + +Encor sur mes vieux ans m’est douce en la mémoire !), + +Votre feu père, dis-je, eut de l’amour pour moi ; + +J’étais son cher objet ; et maintenant je voi + +Que comme par un droit successif de famille, + +L’amour qu’il eut pour moi, vous l’avez pour ma fille. + +S’il m’aimait, je l’aimais ; et les seules rigueurs + +De ses cruels parents divisèrent nos cœurs : + +On l’éloigna de moi par ce maudit usage + +Qui n’a d’égard qu’aux biens pour faire un mariage ; + +Et son père jamais ne souffrit son retour + +Que ma foi n’eût ailleurs engagé mon amour : + +En vain à cet hymen j’opposai ma constance ; + +La volonté des miens vainquit ma résistance. + +Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits + +De ses perfections les plus aimables traits. + +Afin de vous ôter désormais toute crainte + +Que dessous mes discours se cache aucune feinte, + +Allons trouver Philiste, et vous verrez alors + +Comme en votre faveur je ferai mes efforts. + + + +Si de ce cher objet j’avais même assurance, + +Rien ne pourrait jamais troubler mon espérance. + + + +Je ne sais qu’obéir, et n’ai point de vouloir. + + + +Employer contre vous un absolu pouvoir ! + +Ma flamme d’y penser se tiendrait criminelle. + + + +Je connais bien ma fille, et je vous réponds d’elle. + +Dépêchons seulement d’aller vers ces amants. + + + +Allons : mon heur dépend de vos commandements. + + + + +Ma douleur, qui s’obstine à combattre ma joie, + +Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie ; + +Et l’excès des plaisirs qui me viennent charmer + +Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d’amer : + +Mon âme en est ensemble et ravie et confuse. + +D’un peu de lâcheté votre retour m’accuse, + +Et votre liberté me reproche aujourd’hui + +Que mon amour la doit à la pitié d’autrui. + +Elle me comble d’aise et m’accable de honte ; + +Celui qui vous la rend, en m’obligeant, m’affronte : + +Un coup si glorieux n’appartenait qu’à moi. + + + +Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi ? + +Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, + +Et dispensent ta bouche à ce fâcheux langage ? + +Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, + +Ma prison inconnue a bravé ta valeur. + +Que t’importe à présent qu’un autre m’en délivre, + +Puisque c’est pour toi seul que Clarice veut vivre, + +Et que d’un tel orage en bonace réduit + +Célidan a la peine, et Philiste le fruit ? + + + +Mais vous ne dites pas que le point qui m’afflige, + +C’est la reconnaissance où l’honneur vous oblige : + +Il vous faut être ingrate, ou bien à l’avenir + +Lui garder en votre âme un peu de souvenir. + +La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, + +Quelque inégal qu’il soit, à son désavantage ; + +Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux + +Ne devraient, à mon gré, parler que de nos feux. + +Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique. + + + +Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique : + +Penses-tu que je veuille un amant si jaloux ? + + + +Je tâche d’imiter ce que je vois en vous ; + +Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, + +Fait de vos actions sa règle souveraine. + + + +Je ne puis endurer ces propos outrageux : + +Où me vois-tu jalouse, afin d’être ombrageux ? + + + +Quoi ! ne l’étiez-vous point l’autre jour qu’en visite + +J’entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite ? + + + +Ne me reproche point l’excès de mon amour. + + + +Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour : + +Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable ? + + + +Encor pour un jaloux tu seras fort traitable, + +Et n’es pas maladroit en ces doux entretiens, + +D’accuser mes défauts pour excuser les tiens ; + +Par cette liberté tu me fais bien paraître + +Que tu crois que l’hymen t’ait déjà rendu maître, + +Puisque laissant les vœux et les submissions, + +Tu me dis seulement mes imperfections. + +Philiste, c’est douter trop peu de ta puissance, + +Et prendre avant le temps un peu trop de licence. + +Nous avions notre hymen à demain arrêté ; + +Mais, pour te bien punir de cette liberté, + +De plus de quatre jours ne crois pas qu’il s’achève. + + + +Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, + +Avez-vous sûreté que, pour votre secours, + +Le même Célidan se rencontre toujours ? + + + +Il faut savoir de lui s’il prendrait cette peine. + +Vois ta mère et ta sœur que vers nous il amène. + +Sa réponse rendra nos débats terminés. + + + +Ah ! mère, sœur, ami, que vous m’importunez ! + +Je viens après mon fils vous rendre une assurance + +De la part que je prends en votre délivrance ; + +Et mon cœur tout à vous ne saurait endurer + +Que mes humbles devoirs osent se différer. + +N’usez point de ce mot vers celle dont l’envie + +Est de vous obéir le reste de sa vie, + +Que son retour rend moins à soi-même qu’à vous. + +Ce brave cavalier accepté pour époux, + +C’est à moi désormais, entrant dans sa famille, + +À vous rendre un devoir de servante et de fille ; + +Heureuse mille fois, si le peu que je vaux + +Ne vous empêche point d’excuser mes défauts, + +Et si votre bonté d’un tel choix se contente ! + +Dans ce bien excessif, qui passe mon attente, + +Je soupçonne mes sens d’une infidélité, + +Tant ma raison s’oppose à ma crédulité. + +Surprise que je suis d’une telle merveille, + +Mon esprit tout confus doute encor si je veille ; + +Mon âme en est ravie, et ces ravissements + +M’ôtent la liberté de tous remerciements. + +Souffrez qu’en ce bonheur mon zèle m’enhardisse + +À vous offrir, madame, un fidèle service. + +Et moi, sans compliment qui vous farde mon cœur, + +Je vous offre et demande une amitié de sœur. + +Toi, sans qui mon malheur était inconsolable, + +Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, + +Qui m’as seul obligé plus que tous mes amis, + +Puisque je te dois tout, que je t’ai tout promis, + +Cesse de me tenir dedans l’incertitude : + +Dis-moi par où je puis sortir d’ingratitude ; + +Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, + +De réduire pour toi ma parole en effet. + +S’il est vrai que ta flamme et celle de Clarice + +Doivent leur bonne issue à mon peu de service, + +Qu’un bon succès par moi réponde à tous vos vœux, + +J’ose t’en demander un pareil à mes feux. + +J’ose te demander, sous l’aveu de Madame, + +Ce digne et seul objet de ma secrète flamme, + +Cette sœur que j’adore, et qui pour faire un choix + +Attend de ton vouloir les favorables lois. + +Ta demande m’étonne ensemble et m’embarrasse : + +Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, + +Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. + +Si tu n’as entrepris de m’accabler d’ennui, + +Ne te fais point ingrat pour une âme si double. + +Mon esprit divisé de plus en plus se trouble ; + +Dispense-moi, de grâce, et songe qu’avant toi + +Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi. + +Si ton amour est grand, l’excuse t’est sensible ; + +Mais je ne t’ai promis que ce qui m’est possible ; + +Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir + +Ce qu’à notre amitié je me sais trop devoir. + +Ne te ressouviens plus d’une vieille promesse ; + +Et juge, en regardant cette belle maîtresse, + +Si celui qui pour toi l’ôte à son ravisseur + +N’a pas bien mérité l’échange de ta sœur. + +Je ne saurais souffrir qu’en ma présence on die + +Qu’il doive m’acquérir par une perfidie ; + +Et pour un tel ami lui voir si peu de foi + +Me ferait redouter qu’il en eût moins pour moi. + +Mais Alcidon survient ; nous l’allons voir lui-même + +Contre un rival et vous disputer ce qu’il aime. + +Mon abord t’a surpris, tu changes de couleur ; + +Tu me croyais sans doute encor dans le malheur : + +Voici qui m’en délivre ; et n’était que Philiste + +À ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, + +Cet ami si parfait qu’entre tous tu chéris + +T’aurait pour récompense enlevé ta Doris. + + + +Le désordre éclatant qu’on voit sur mon visage + +N’est que l’effet trop prompt d’une soudaine rage. + +Je forcène de voir que sur votre retour + +Ce traître assure ainsi ma perte et son amour. + +Perfide ! à mes dépens tu veux donc des maîtresses, + +Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses ? + +Quoi ! j’ai su jusqu’ici cacher tes lâchetés, + +Et tu m’oses couvrir de ces indignités ! + +Cesse de m’outrager, ou le respect des dames + +N’est plus pour contenir celui que tu diffames. + +Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré + +Que je sais maintenir ce que je t’ai juré : + +Pour t’enlever ma sœur, il faut m’arracher l’âme. + +Non, non, il n’est plus temps de déguiser ma flamme. + +Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu + +Que si mon cœur brûlait, c’était d’un autre feu. + +Ami, ne cherche plus qui t’a ravi Clarice : + +Voici l’auteur du coup, et voilà le complice. + +Adieu. Ce mot lâché, je te suis en horreur. + +Eh bien ! rebelle, enfin sortiras-tu d’erreur ? + +Puisque son désespoir vous découvre un mystère + +Que ma discrétion vous avait voulu taire, + +C’est à moi de montrer quel était mon dessein. + +Il est vrai qu’en ce coup je lui prêtai la main : + +La peur que j’eus alors qu’après ma résistance + +Il ne trouvât ailleurs trop fidèle assistance… + +Quittons là ce discours, puisqu’en cette action + +La fin m’éclaircit trop de ton intention, + +Et ta sincérité se fait assez connaître. + +Je m’obstinais tantôt dans le parti d’un traître ; + +Mais au lieu d’affaiblir vers toi mon amitié, + +Un tel aveuglement te doit faire pitié. + +Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise, + +Qu’un ami déloyal a tellement surprise ; + +Vois par là comme j’aime, et ne te souviens plus + +Que j’ai voulu te faire un injuste refus. + +Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère ; + +Ne punis point la sœur de la faute du frère ; + +Et reçois de ma main celle que ton désir, + +Avant mon imprudence, avait daigné choisir. + +Une pareille erreur me rend toute confuse ; + +Mais ici mon amour me servira d’excuse ; + +Il serre nos esprits d’un trop étroit lien + +Pour permettre à mon sens de s’éloigner du sien. + + + +Si vous croyez encor que cette erreur me touche, + +Un mot me satisfait de cette belle bouche ; + +Mais, hélas ! quel espoir ose rien présumer, + +Quand on n’a pu servir, et qu’on n’a fait qu’aimer ? + + + +Réunir les esprits d’une mère et d’un frère, + +Du choix qu’ils m’avaient fait avoir su me défaire, + +M’arracher à Florange et m’ôter Alcidon, + +Et d’un cœur généreux me faire l’heureux don, + +C’est avoir su me rendre un assez grand service + +Pour espérer beaucoup avec quelque justice. + +Et, puisqu’on me l’ordonne, on peut vous assurer + +Qu’alors que j’obéis, c’est sans en murmurer. + + + +À ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie, + +Et s’ouvre tout entier à l’excès de ma joie. + + + +Que la mienne est extrême ! et que sur mes vieux ans + +Le favorable ciel me fait de doux présents ! + +Qu’il conduit mon bonheur par un ressort étrange ! + +Qu’à propos sa faveur m’a fait perdre Florange ! + +Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes vœux + +Qu’une éternelle paix suive de si beaux nœuds, + +Et rendre par les fruits de ce double hyménée + +Ma dernière vieillesse à jamais fortunée ! + +Cependant pour ce soir ne me refusez pas + +L’heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, + +Afin qu’à ce qui reste ensemble on se prépare, + +Tant qu’un mystère saint deux à deux nous sépare. + +Nous éloigner de vous avant ce doux moment, + +Ce serait me priver de tout contentement. diff --git a/test/corneille_veuve.tpl b/test/corneille_veuve.tpl @@ -0,0 +1,4 @@ +6/6 A !X +6/6 A !X +6/6 B !x +6/6 B !x